Comment l’Etat français peut-il dépenser autant et être si faible ? Par Anne Rosencher

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Notre pays détient le record mondial de la dépense mais possède une fonction publique paupérisée et un Etat stratège limité. Une question cruciale, qui nécessite de sortir des automatismes.

Durée : 4 minAnne Rosencher est directrice déléguée de la rédaction de L'Express.

Anne Rosencher est directrice déléguée de la rédaction de L’Express.

©L‘Express. Par Anne Rosencher Publié le 01/12/2021

Les temps sont chiches en sujets de concorde. En voilà un, pourtant, qui met tout le monde ou presque d’accord. Une question. Un effarement. Comment notre pays peut-il détenir le record mondial de la dépense publique ramenée au PIB (55,6%) et, dans le même temps, posséder une fonction publique aussi paupérisée, et un Etat stratège aussi limité ? Déplions un peu la question pour en cerner les contours. Comment la France peut-elle avoir la plus forte dépense publique au monde et : 

– payer ses instituteurs 31 822 euros annuels en moyenne (au bout de quinze ans d’expérience), contre 40 663 euros en Espagne, et 65 526 euros en Allemagne (1) ?  

– n’investir que 2,2 % du PIB annuel dans sa recherche publique, contre 3,1 % aux Etats-Unis, 3,2 % au Japon ou en Allemagne, et 3,4 % en Corée du Sud (1) ?  L’application L’ExpressPour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyezTélécharger l’app

– payer ses infirmières hospitalières 3 533 euros brut par mois, contre 4 491 euros brut en Allemagne ?  

– ne compter que 10,9 juges professionnels et 3 procureurs pour 100 000 habitants, contre 24,5 juges professionnels et 7,1 procureurs pour 100 000 habitants en Allemagne (2) ? LIRE AUSSI >> Où vont vos impôts ? Nos chiffres exclusifs

On pourrait multiplier les exemples et, par là même, les motifs au désarroi général, lequel a été accentué par le surgissement de la pandémie. En 2019, cette dernière a éclairé d’un jour cruel l’état dégradé de ce que nous tenons – à juste titre – pour des trésors nationaux, en premier lieu : l’hôpital public et l’éducation nationale.  LIRE AUSSI >> Marcel Gauchet : « la vérité de cette crise, c’est le déclassement français »

La question n’est pas ici de savoir si la dépense publique française est trop élevée ou pas. Cette querelle-là fait couler beaucoup d’encre, mais elle est d’un autre ordre. La question ici est de savoir comment la France parvient à de telles contre-performances sur des sujets aussi stratégiques en ayant un niveau aussi élevé de dépense publique. Bref, pour le résumer comme sur les calicots des gilets jaunes, qui en avaient fait un de leur slogan phare : « Où va le pognon ? » Pour tenter de répondre à cette question, nous avons sollicité les calculs de l’économiste indépendant François Ecalle, ancien rapporteur général de la Cour des comptes. Il en ressort quelques vérités crues, comme l’irrésistible essor de la dépense administrative. Imagine-t-on que sur 100 euros dépensés pour le système de santé, 12,7 seulement vont aux soignants ?  

La fraude, ensuite, quoique difficile à chiffrer, doit être prise au sérieux. Question de justice, et de consentement à l’impôt. « Les dispositifs de l’Etat-providence sont siphonnés à coups de millions d’euros tous les jours, mais rien ne bouge », s’exaspérait récemment dans Le Monde (3) Marion Cackel, juge d’instruction spécialisée dans le domaine de la criminalité organisée financière, se plaignant que les arnaqueurs à grande échelle – ici il s’agissait d’une affaire d’escroquerie aux prestations sociales de 1,6 million d’euros – bénéficient d’une trop grande indulgence. « Il n’y a pas mort d’homme, alors tout le monde s’en fiche », ajoutait-elle. 

Cacher la misère et faire tenir à coups de minima sociaux un modèle qui ne fait plus société

Enfin, ouvrir le capot de la dépense publique, de son efficacité, c’est aussi questionner les orientations stratégiques qui ont prévalu ces dernières décennies. La France, c’est entendu, se distingue par son fort niveau de dépense sociale. En premier lieu pour des raisons de modèle historique, comme notre système de Sécurité sociale, qui rencontre un très large consensus dans le pays. Mais aussi, parfois, parce que nous avons empilé les dispositifs d’allocations, histoire de pallier les effets des chambardements des dernières décennies, comme l’affaissement de l’instruction publique, la désindustrialisation ou le nouvel aménagement du territoire, qui ont laissé beaucoup de Français sur le carreau des créations de richesses au fil des années. Face à cette lame de fond qui a touché la classe populaire – et que nous avons fouillée dans le précédent numéro de L’Express -, la gauche a fait de la dépense sociale son dernier totem et son unique mantra. La droite, elle, s’en démarque dans le discours… mais aux manettes, elle a, elle aussi, accumulé les dispositifs et les allocations pour cacher la misère et faire tenir à coups de minima sociaux un modèle qui ne fait plus société.  https://embed.acast.com/efaaaadb-7f16-57d9-9ba9-12e77f6e79a3/61a772cb87da2b0012c4278f?subscribe=false

Cette politique a permis de maintenir une certaine paix sociale. En soi, ce n’est pas une mauvaise chose : qui voudrait de la guerre ? Mais il faut bien mesurer le cercle vicieux dans lequel cette inclinaison nous enferme. Pour compenser, « en bout » de course, les inégalités créées par la dégradation de l’école ou la suppression des emplois de l’industrie, on empêche que l’argent public soit investi là où il pourrait remédier durablement à la situation. Il faudrait mobiliser plus dans la recherche, dans les technologies stratégiques, dans la santé, dans la formation des professeurs, etc. Changer ces orientations politiques devenues presque culturelles demanderait un courage fou. Le courage de sortir des discours automatiques. Le courage de lutter, parfois, contre les intérêts catégoriels des administrations… Mais le courage, hélas, semble parfois manquer le plus par les temps qui courent. 

(1) Chiffres OCDE. 

(2) Commission européenne pour l’efficacité de la justice. Sur le même sujet

(3) « Escroqueries, fraudes aux prestations… Le désarroi de la justice face à la délinquance économique et financière », Le Monde du 24 août 2021. 

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