Comment Xi Jinping, empereur et dictateur, verrouille la Chine

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Parade organisée pour le centenaire de la fondation du PC chinois en juin 2021.
Parade organisée pour le centenaire de la fondation du PC chinois en juin 2021. NOEL CELIS/AFP
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ENQUÊTE – À la tête d’un pays qui se referme sur lui-même, galvanisé par la «guerre patriotique» contre le Covid-19, Xi Jinping, le président chinois, a mis fin à quatre décennies d’ouverture au monde.

Par Sébastien Falletti LE FIGARO. 3 décembre 2021

Par notre correspondant en Asie

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Comme des briques de Lego posées sur la plaine luxuriante, la mystérieuse cité idéale surgit de la boue subtropicale du Guangdong. Des dizaines de barres d’immeubles de trois étages aux façades blanches, équipées de lourds ventilateurs à air conditionné, et recouvertes d’un toit gris plat, s’alignent à l’horizon comme des baraquements de casernes. Les ouvriers casqués apposent la dernière touche à ce gigantesque complexe ultrasécurisé grand comme 46 terrains de foot, en construction depuis l’été, dans la périphérie de Canton, la grande métropole méridionale de la Chine.

Ici, les voyageurs du monde entier atterrissant à l’aéroport international voisin de Baiyun, le plus grand du pays, seront chacun isolés sans aucun contact humain pendant trois semaines, dans l’une des 5000 chambres de ce sas d’entrée imposant de « l’usine du monde ». Une étape obligatoire avant de pouvoir se rendre à cette immense foire commerciale, où les grossistes de la planète se ravitaillent en guirlandes de Noël comme en pièces détachées automobiles, ou autres gadgets surchargeant nos supermarchés.

Entre Star Wars et Orwell

Le clou du spectacle est à l’intérieur de ce dédale high-tech du troisième type, oscillant entre Star Wars et Orwell, prévenant tout contact humain qui risquerait d’introduire le Covid par-delà la grande muraille de la quarantaine. À peine transféré de l’aéroport, après le test PCR de rigueur, le voyageur est guidé vers sa chambre cellule grâce à l’un des 10.000 écrans « intelligents », permettant une communication « sans contact » dans ce labyrinthe dystopique. Dans chacune d’entre elles, un détecteur de température intégré permettra aux officiels de suivre en temps réel l’état de santé des voyageurs, depuis une salle de contrôle névralgique, digne d’une centrale nucléaire.

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Un des centres de quarantaine anti-Covid construit dans l’urgence. Lin Shanchuan/XinHua/ Maxppp

« Dans la chambre, un appareil surveille en permanence les signes vitaux des clients et télécharge les données sur le back-end du système. Lorsqu’une situation anormale se produit, le réseau avertit automatiquement le responsable du service », s’enthousiasme un reportage de la télévision de Canton. Des robots sur roulettes dignes de R2-D2 sillonnent les couloirs déserts, aspergeant de liquide désinfectant, prenant les ascenseurs. D’autres droïdes délivreront les plateaux-repas frugaux sur le pas de la porte de chaque pensionnaire, qui paie son séjour, promet le reportage de la télévision d’État, mettant en scène une nouvelle vitrine technologique de la deuxième économie mondiale.

Cette cité-dortoir monacale, mariant Big Brother et big data accomplit la prophétie du « biopouvoir » annoncée par le philosophe Michel Foucault, alliant technologie et surveillance de la population, au nom du principe inattaquable de la santé publique. La pandémie avance le rêve de contrôle d’une dictature 2.0 apeurée face au « démon du virus »,comme l’a désigné le président chinois Xi Jinping, qui claquemure le pays le plus peuplé du monde au nom de la « guerre patriotique » contre le Covid.

Un pays en vase clos

Après quatre décennies de décollage économique frénétique et d’ouverture au monde sous l’égide du Petit Timonier Deng Xiaoping, permettant à la Chine misérable de « s’éveiller », selon l’augure d’Alain Peyrefitte, Xi Jinping scande l’ère de la grande fermeture de l’Empire, au cœur du XXIe siècle. Depuis bientôt deux ans, la deuxième puissance mondiale vit en vase clos, goûtant les joies de la vie sans masque, barricadée derrière des frontières verrouillées et une censure toujours plus implacable, accouchant d’une gigantesque bulle de 1,4 milliard d’habitants, protégée du Covid et des idées subversives venues d’ailleurs. Le pays a vu ses échanges humains avec le reste du monde s’effondrer, sur fond de restrictions épidémiques draconiennes aux frontières, et de tensions géopolitiques avec les États-Unis et ses alliés sur la scène internationale. Le nombre de visiteurs étrangers a plongé de plus de 80 % en 2020, tout comme le flux de touristes chinois, dont 150 millions avaient sillonné la planète en 2019 et restent terrés chez eux, à l’injonction du pouvoir, effrayés par le virus.

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Derrière le président chinois, l’image de l’unité. XINHUA/XIE HUANCH/EPA/MAXPPP

Le 28 mars 2020, Pékin, sur ordre de son maître Xi Jinping, a annulé unilatéralement tous les visas et permis de séjour des résidents étrangers alors hors du territoire, puis réduit drastiquement les liaisons aériennes avec l’extérieur, séparant des familles, ­laissant des entreprises à court de main-d’œuvre, interdisant même à l’essentiel de ses ressortissants à l’étranger de revenir dans la mère ­patrie. Le ministère des Affaires étrangères a cessé de renouveler les passeports, hormis pour les voyages d’af­faires indispensables ou les étudiants, délivrant seulement 2 % du total des ­sésames remis en 2019, avant la crise.

Diplomatie offensive

Combien de temps l’usine du monde peut-elle rester claquemurée ? Une fermeture à long terme redessinerait les contours d’une planète globalisée et menacerait les perspectives de croissance du géant, qui doit son ascension à la libération des échanges.

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Barricadé derrière les remparts de sa forteresse, qu’il n’a pas quittée depuis bientôt deux ans, pas même pour un sommet du G20, Xi orchestre une diplomatie offensive, assumant un bras de fer sans merci avec l’Amérique de Joe Biden. Le président de la République populaire de Chine, également secrétaire général du Parti communiste chinois, bande ses muscles dans l’Himalaya face à l’Inde, construit des îles artificielles en mer de Chine du Sud au mépris de l’ONU, met au pas Hongkong et agite la menace voilée d’une invasion contre Taïwan.

Meeting virtuel entre Joe Biden et Xi Jinping en novembre dernier. MANDEL NGAN/AFP

Une fuite en avant applaudie par des masses surchauffées par la propagande, mais qui inquiète ses voisins asiatiques, pris en étau dans une nouvelle « guerre froide », à la merci d’un dérapage périlleux entre les deux premières puissances mondiales à couteaux tirés. Surtout quand Pékin met les bouchées doubles pour combler le retard de l’Armée populaire de libération (APL) face au Pentagone, accouchant d’une flotte déjà plus imposante en volume que l’US Navy, et testant un missile hypersonique capable de faire le tour du globe selon le Financial Times.

Les «loups guerriers»

Sur le front diplomatique, les « loups guerriers » reprennent à leur compte le style outrancier de Donald Trump, à l’image de l’ambassadeur à Paris, ­Lu Shaye qui traite de « hyène folle » le chercheur français Antoine Bondaz, nourrissant en retour le spectre de la « menace chinoise » parmi les opinions occidentales. Certes, l’image de la Chine se dégrade à vue d’œil depuis la pandémie dans les pays riches, indiquent des sondages du Pew Research Center. « Le monde et la Chine réalisent qu’ils ne cohabitent pas bien ensemble », constate Kerry Brown, sinologue au King’s College. Une tendance lourde, qui met définitivement au placard les illusions d’un Occident nombriliste qui prédisait que le géant renaissant se convertirait à la démocratie, à mesure qu’il s’enrichirait, lui ouvrant même les portes de l’OMC, en 2001. Que nenni. Aujour­d’hui, l’usine du monde s’est installée au cœur des chaînes d’approvisionnement mondiales, mais verrouille plus que jamais les esprits.

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Difficile d’échapper au regard du nouvel empereur. AFP

Après avoir trébuché quelques mois à l’heure de la crise de Wuhan, la machine industrielle chinoise a encore étendu ses parts de marché, et ses exportations ont même grimpé de 24 % lors des neuf premiers mois de 2021, surfant sur l’appétit de gadgets électroniques des classes moyennes occidentales confinées. Les biens circulent, mais les idées subversives restent à la porte de la grande muraille. Un cocktail paradoxal favorable à une dictature 2.0 recentrée sur elle-même, résolument anti-occidentale et qui accueillera en février prochain, si la pandémie le permet, des Jeux olym­piques d’hiver, « aux caractéristiques chinoises », qui s’annoncent les plus surveillés de l’Histoire : dans les tribunes, seuls les spectateurs chinois ­seront autorisés, et les journalistes maintenus dans une bulle étanche, coupée de la population. Des jeux à l’image du dirigeant, autoritaire et nationaliste.

Pour tenter de juguler le retour du virus, le dépistage est massif. Xinhua/ABACA

La construction du gigantesque centre de quarantaine de Canton affiche la volonté du régime de maintenir sa porte verrouillée dans la durée au risque d’un splendide isolement, s’accrochant à sa stratégie « zéro Covid » en décalage avec le reste de la planète qui rouvre pas à pas ses frontières, de l’Australie aux États-Unis en passant par Singapour. Cet investissement en dur de 185 millions d’euros doit canaliser les flux en provenance de l’aéroport de Baiyun, où atterrissent 80 % des voyageurs en provenance du monde extérieur, affirmant « l’exception chinoise » dans un monde en quête de réouverture. Pékin ne devrait pas desserrer l’étau avant les JO, et sans doute le prochain Congrès national du Parti communiste à l’automne prochain, rendez-vous crucial pour l’avenir du nouveau timonier Xi. Voire pas avant 2023 ou 2024, si l’on suit Zhong Nanshan, l’épidémiologiste officiel du régime, qui juge qu’il faudra attendre que le taux de mortalité soit bas « à l’échelle mondiale » pour baisser la garde. Une stratégie maximaliste qui camoufle les faiblesses du colosse.

Un règne sans partage

« Ils ont jugulé le Covid, mais la situation est fragile et la réouverture les inquiète, car leurs vaccins sont peu efficaces face au variant Delta, et leur système de santé était au bord de la rupture à Wuhan », analyse Nicholas Thomas, professeur à la City University of Hongkong.

En visite sur le site industriel de Yulin, dans la Province du Shaanxi. Yan Yan/XinHua/ MaxPPP

L’Histoire bégaie dans la capitale du Guangdong, là même où la dynastie impériale Qing « cantonnait », sur une île au large de son grand port méridional, les rares marchands étrangers autorisés à commercer avec l’Empire céleste, au XVIIIe siècle, léguant au passage un nouveau verbe à la langue française. À l’époque déjà, il s’agissait de prévenir toute contamination des esprits par les« longs nez » venus du lointain, et dont les Lumières menaçaient l’ordre cosmique immuable, garantissant le mandat du Fils du Ciel. Et conserver la mainmise sur les juteux échanges commerciaux avec les « barbares ».

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Aujourd’hui, le Parti règne sans partage sur l’empire du Milieu, et, par un raccourci saisissant de l’Histoire, décrète sans complexe le grand verrouillage des esprits, sous l’égide de son timonier, galvanisé par l’épreuve épidémique, nouveau juge de paix démontrant la supériorité de son modèle autoritaire face à un Occident démocratique voué au déclin. « Le monde d’aujourd’hui connaît des changements majeurs sans précédent depuis un siècle, sous le signe du chaos. Face à la pandémie, on peut immédiatement juger la supériorité du leadership et du régime de chaque pays », a déclaré en janvier dernier le dirigeant chinois le plus autoritaire depuis Mao. Tout en poussant les feux du volontarisme étatique, pour recentrer la croissance économique sur son vaste marché intérieur et assurer la souveraineté technologique de la Chine, engagée dans un bras de fer stratégique au long cours avec l’Amérique.

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L’Amérique dans le viseur

« La pandémie démontre que l’autocratie est un modèle plus efficace, aux yeux des stratèges du Parti. Ils veulent en profiter pour affirmer un modèle alternatif à l’Occident », juge Rana Mitter, historien à Oxford, pour séduire les pays du sud de la planète, de l’Afrique à l’Amérique latine. Comme au jeu de go, Pékin ambitionne de conquérir le monde par ses périphéries, en détrônant l’Occident imbu de sa supériorité, par une stratégie d’enveloppement, symbolisée par les « nouvelles routes de la soie », projet phare de Xi.

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Le Covid est un accélérateur de l’Histoire, précipitant la reprise en main idéologique qu’impose méthodiquement le leader chinois sur le Parti et la société depuis son arrivée à la présidence en 2013. Ce marxiste-léniniste est persuadé que le vent de l’Histoire « souffle vers l’Orient », proclamant le grand retour du géant asiatique au cœur du jeu, après « un siècle d’humiliation » sous le joug des canonnières occidentales, suite à l’ignominieuse « guerre de l’opium ». « Le temps joue en notre faveur. C’est cette conviction qui forge notre courage, notre détermination et notre confiance », affirme ce fils d’un compagnon de route de Mao, adepte de la « lutte », avec 2049 dans le viseur, centenaire de la « Chine Rouge », où elle espère supplanter la suprématie américaine.

Ce « prince rouge » forgé au fer de la rééducation à la campagne, lors de la Révolution culturelle, a su opportunément transformer le défi épidémique en tremplin pour asseoir encore son emprise absolue sur l’appa­reil. Et lancer un défi planétaire redoutable au modèle démocratique. « Le peuple chinois s’est levé ! » avait proclamé Mao en entrant victorieux à Pékin, en 1949, quand Deng lui avait ouvert les portes de la croissance économique au tournant du siècle.Avant Xi Jinping, seuls Mao en 1945 et Deng en 1981 avaient réussi le tour de force d’imposer leur « résolution », ouvrant chacun une nouvelle séquence de l’histoire de la Chine rouge

À l’heure du Covid, Xi Jinping se hisse à la hauteur des deux illustres timoniers dans le panthéon communiste, en affirmant la « grande renaissance de la nation ». Le dirigeant de 68 ans se projette désormais vers un règne à vie, en verrouillant l’appareil et en modifiant la Constitution, se libérant de la limite de deux mandats de cinq ans. Et s’affirme l’égal de Mao, en inscrivant sa « pensée » dans les manuels scolaires et la Constitution. En novembre, il a même triomphé en imposant une « résolution » historique, lors d’un plénum, le conclave annuel le plus influent des caciques du Comité central : entre les lignes de ce texte truffé de langue de bois se dessine une révolution. Il est dorénavant « l’incarnation du mar­xisme au XXIe siècle », se propulsant au-dessus de la mêlée, hors de portée des critiques qui prendront désormais allure d’hérésie. « Comme Napoléon à Notre-Dame, il se sacre lui-même », juge Wu Qiang, universitaire mis à l’encan à Pékin, qui voit là l’avènement d’« un nouveau type de régime totalitaire ».

Avant lui, seuls Mao en 1945 et Deng en 1981 avaient réussi le tour de force d’imposer leur « résolution », ouvrant chacun une nouvelle séquence de l’histoire de la Chine rouge. Ce texte équivaut à « un changement de République en France », pointe le sinologue Alex Payette, fondateur du cabinet Cercius. Après une décennie de montée en puissance, le nouvel empereur proclame avec force l’entrée dans « la nouvelle ère Xi », annonçant un triomphe au prochain Congrès qui devrait le reconduire pour une nouvelle décennie, sauf crise majeure.

Guerre patriotique et virus

Ironie mordante, le coronavirus bouscula un instant le Président de son piédestal en janvier 2020, lorsqu’il se répandait comme une traînée de poudre mortifère à Wuhan, malgré les mises en garde des médecins lanceurs d’alerte, comme le Dr Li Wenliang, mis au pas par la police, selon les réflexes d’un régime obsédé par le contrôle, hanté par la chute de l’URSS. Alors que les morts tombent comme des mouches dans la capitale glacée du Hubei, « Xi Dada » (Oncle Xi) se mue en général en chef d’une « guerre patriotique » contre le « démon du virus »,ordonnant le blocus de la province, isolant 50 millions d’habitants du reste du monde, mesure d’airain sans précédent dans l’Histoire, et qui fera école.

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L’armée est envoyée au front cons­truire en urgence des hôpitaux de campagne dans la métropole au bord du Yangzi Jiang. Après deux mois de chaos, nourrissant le spectre d’un moment « Tchernobyl » chez certains commentateurs occidentaux, le Président émerge victorieux de la lutte, et y voit un plébiscite pour le modèle autoritaire qu’il met en place méthodiquement depuis son arrivée au pouvoir en 2013. « En Chine, toutes les catastrophes commencent par une faillite du système et se terminent par son triomphe », résume un diplomate basé à Pékin.

Sous le regard de Mao

Désormais, la lutte anti-Covid devient bannière au service de la plus grande gloire du Parti, à l’occasion de son centenaire, fêté en grande pompe nationaliste sur la place Tiananmen, en cette année 2021, sous le regard impérial d’un Xi à la balustrade ocre de la porte de la Paix céleste de la Cité interdite, surplombant le portrait immuable de Mao. La bataille épidémique dore le blason de ce patriote décomplexé, à la poursuite d’un « rêve chinois » de renaissance, renforçant sa popularité à grand renfort de propagande.

Le Covid est un moment saillant de l’histoire contemporaine chinoise, car cette crise a libéré un nationalisme profondément ancré dans une population, fière de sa réussite épidémique, effarée par l’hécatombe dans les pays riches et qui ne supporte plus les leçons occidentales condescendantes. « Il est évident que la situation ici est mieux gérée qu’à l’étranger », explique Sun (prénom modifié), avocate de 38 ans à Pékin, qui a voyagé de par le monde et pointe l’obsession de « la liberté » des Occidentaux face à « la priorité à la vie humaine » choisie par la Chine. Et de rappeler les chiffres implacables, relayés à souhait par la presse officielle, qui dépeint une situation apocalyptique en Occident.

La principale raison de cette bonne gestion du Covid-19 doit être la dictature du Parti unique, qui est très efficaceSun, avocate de 38 ans à Pékin

La pandémie a fait 120.000 morts en France, 770.000 aux États-Unis, quand la Chine affiche officiellement au compteur… 4636 décès ! Des chiffres certainement sous-évalués à Wuhan, par un régime adepte du secret, mais qui, même multipliés par cent, restent très en dessous du bilan meurtrier des États-Unis. Ce gouffre sanitaire béant est réel, en ligne avec le bilan de démocraties asiatiques qui ont su prévenir une hécatombe, comme Taïwan ou la Corée du Sud. « Les succès de la Chine face au Covid ont renforcé le soutien de la population au système. Le discours dominant est que le modèle chinois s’est révélé plus efficace que l’individualisme occidental », analyse Nicholas Thomas.

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Ce constat offre une arme imparable à la propagande qui diffuse chaque jour un message corollaire subliminal : le virus vient de l’étranger. « La principale raison de cette bonne gestion doit être la dictature du Parti unique, qui est très efficace. On prend parfois des mesures extrêmes, une minorité fait des sacrifices, mais le résultat est bon pour l’ensemble », justifie Sun, depuis son bureau surplombant les tours de Sanlitun, le quartier des ambassades de Pékin. Une lecture qui infuse dans la « bulle chinoise », auprès d’une population privée d’information indépendante, grâce au blocage des médias étrangers et des plates-formes comme Google, Twitter, le New York Times ou même Wikipédia.

Un retournement spectaculaire

Le retournement est spectaculaire, alors que la pandémie qui a fait plus de 5 millions de morts à travers le monde a surgi au grand jour au cœur du Hubei, fin 2019, d’abord camouflée par la censure, déclenchant la colère en ligne de millions de Chinois écœurés par la mort du martyr Li Wenliang, tué par la pneumonie après avoir été muselé par le pouvoir.

Depuis, le héros a été mis sous le boisseau, et Pékin refuse toute enquête internationale sur son sol pour élucider l’origine de la pandémie, pourtant réclamée par le directeur général de l’OMS, Tedros Ghebreyesus, notamment dans son Institut de virologie à Wuhan, dont les chercheurs menaient de controversées expériences sur des coronavirus. La diplomatie chinoise lance des contre-feux, accusant même l’armée américaine d’avoir apporté le virus, pendant que les services de sécurité empêchent tout accès à des grottes du Yunnan, où des mineurs sont décédés d’une mystérieuse pneumonie… en 2012.

Méfiance envers les étrangers

Dans cette atmosphère tendue, les étrangers sont perçus avec méfiance, souvent évités ostensiblement par un racisme qui ne dit pas son nom. « J’ai été refusé dans la moitié des hôtels où je suis descendu depuis le début de la pandémie », témoigne Fabian, Allemand installé à Pékin. D’autres expats racontent des voyageurs descendant d’un bus lorsqu’ils montent à bord. Une ironie cruelle pour ces « barbares » coincés en Chine depuis près de deux ans, loin de leur famille du fait de la grande barrière de la quarantaine, des restrictions de visas et des vols réduits au minimum, hors de prix.

Derrière la peur du virus se profile la revanche d’un empire séculaire, enfin en position de force face à un Occident qui le surplombe depuis deux siècles. Au quotidien, les « lawai » (étrangers) subissent les remarques condescendantes de leurs collègues de bureau, qui osent enfin étaler une fierté patriotique, jusqu’ici pudiquement camouflée. « Ils sont fiers ! Et nous font la leçon comme je ne l’ai jamais vu. Cela devient suffocant ! » confie Sandrine, entrepreneuse à Shanghaï depuis plus d’une décennie, mariée à un Chinois, et stupéfaite par ce changement de ton. Comme si la pandémie offrait une bouffée d’orgueil à un pays ayant accompli une ascension fulgurante, de la misère à la deuxième marche mondiale, travaillée au corps par une éducation patriotique dès l’école depuis les années 1990. Au lendemain de Tiananmen, le Parti acculé avait troqué la lutte des classes pour le nationalisme, en guise d’idéologie de rechange et récolte aujourd’hui les fruits de son travail de sape.

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Sur la place Tiananmen, des drapeaux rouges à perte de vue. WANG ZHAO/AFP

Xi Jinping tient son heure, et croit dur comme fer à l’avènement d’un siècle chinois, forgeant un empire du Milieu recentré sur lui-même, mais incontournable sur l’échiquier mondial, indispensable à tout accord global, comme l’a démontré l’échec de la conférence de Glasgow sur le climat. Volontariste, le leader chinois se fait le héraut de l’« autosuffisance » technologique, de l’intelligence artificielle à la 5G, annonçant un recentrage sur le marché intérieur, sous le concept d’« économie duale », pour réduire sa dépendance encore flagrante aux marchés mondiaux.

Il hâte le pas, alors que la fenêtre d’opportunité de la Chine se referme déjà, rattrapé par le ralentissement structurel de la croissance et le déclin démographique d’un pays déjà vieux avant d’être riche. Un cocktail toxique menaçant l’ambition du géant émergent accro à la dette, à l’image des déboires du géant de l’immobilier Evergrande, et dont le revenu par habitant est quatre fois plus faible qu’en France. « La grande contraction stratégique a commencé », juge Wu Qiang.

Derrière l’unanimité proclamée par la propagande, ses adversaires au sein du Parti restent tapis en embuscade dans les replis du drapeau rouge. En particulier les nostalgiques « de l’ouverture et de la réforme »de l’ère Deng, qui s’inquiètent du virage étatiste de Xi Jinping, reprenant en main le secteur privé dans un contexte de ralentissement économique structurel, et imposant un périlleux bras de fer avec les États-Unis.

Les géants de la tech mis au pas

En mettant au pas les géants de la tech comme Alibaba et son fondateur autodidacte Jack Ma, sous la bannière du slogan maoïste de la « prospérité commune », le maître de Pékin risque de casser la poule aux œufs d’or et l’ébouriffant dynamisme entrepreneurial chinois, en effrayant les investisseurs. « Le soutien de la population au régime repose sur la croissance de ces dernières décennies, qui est liée à la centralité de la Chine dans l’économie mondiale. Elle ne peut donc se permettre de rester fermée à long terme, car le capitalisme est mobile »,juge Nicholas Thomas.

Un dilemme brûlant pour le nouvel empereur, adepte du contrôle mais condamné à rouvrir des brèches dans la grande muraille pour poursuivre son « rêve chinois » de grandeur. La levée du « cantonnement » s’annonce délicate, à la merci d’un retour de flamme épidémique qui écornerait son blason de grand vainqueur du Covid.


Taïwan et le bras de fer sino-américain

«Oui », les États-Unis voleront au secours de Taïwan en cas d’invasion chinoise, a déclaré Joe Biden, le 21 octobre. Le président américain a rompu l’ambiguïté stratégique traditionnellement affichée par Washington, pour réaffirmer publiquement l’« engagement » conclu par Ronald Reagan d’assurer la défense de l’île de 23 millions d’habitants, que Pékin considère comme une province chinoise. Au risque de déclencher un engrenage fatal menant à un conflit entre les deux premières puissances mondiales. Cette déclaration calibrée répliquait à la démonstration de force de l’Armée populaire de libération (APL) qui avait envoyé plus de 150 avions dans la zone de défense aérienne taïwanaise, quelques jours plus tôt, affirmant la détermination de la Chine communiste à ramener l’ancienne Formose dans son giron, par la force si nécessaire. « La réunification est inéluctable », a martelé une nouvelle fois Xi Jinping, qui rêve d’achever l’œuvre de Mao qui se préparait à envahir l’île en 1950, où s’était replié son rival nationaliste Tchang Kaï-chek, avant d’être détourné par la guerre de Corée.

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Taïwan est la ligne de faille périlleuse de la nouvelle « guerre froide » qui oppose Washington et Pékin, avec pour enjeu la suprématie en Asie-Pacifique. Abcès de fixation existentiel pour un régime communiste converti à un nationalisme décomplexé, ce territoire plus petit que la Hollande, bourré de haute technologie, est la clé de voûte du dispositif américain de sécurité dans la région poumon de l’économie mondiale. L’abandon de Taïwan signerait la fin de la crédibilité américaine, sapant ses alliances dans la région par un effet domino, de la Corée du Sud à l’Australie, en passant par les Philippines. Xi Jinping a accusé Biden de « jouer avec le feu » lors de leur sommet virtuel, le 15 novembre. Les deux géants ont la responsabilité d’empêcher que « leur compétition ne vire au conflit », a juré l’hôte de la Maison-Blanche, qui tisse un réseau d’alliances et multiplie les sanctions contre les technologies chinoises, pour contenir la montée en puissance du géant.


Quand Pékin fait «disparaître» les fortes têtes

«Où est Peng Shuai ? » La question est devenue virale sur la toile mondiale, après que la championne de tennis chinoise a disparu des radars, suite à ses accusations explosives d’agression sexuelle lancées contre Zhang Gaoli, l’un des caciques du Parti communiste, le 2 novembre. La championne en double de Roland-Garros est finalement réapparue sur des vidéos opportunément relayée par la propagande, s’entretenant avec le président du CIO Thomas Bach, mais impossible de savoir si Peng est libre de ses propos et mouvements.

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Pékin a l’habitude de faire « disparaître » les célébrités encombrantes, à l’image de l’actrice Zhao Wei fin août, effacée en pleine reprise en main du secteur du divertissement, et priée de revenir aux « valeurs socialistes ». Cette « mise à mort numérique » précède en général une mise en accusation par la justice, et parfois une disparition physique, à l’image du directeur d’Interpol Meng Hongwei, séquestré en 2018, et depuis condamné à treize ans de prison. Ou le libraire de Hongkong Gui Minhai, arrêté en 2015 lors de ses vacances en Thaïlande, et qui réapparaît en confessant ses « crimes » dans une geôle chinoise, après avoir vendu des livres critiques du régime.

Ces « disparitions » dans le trou noir arbitraire de la justice du Parti, laissant les familles sans nouvelles, visent à extorquer une autocritique, avant d’envoyer le « coupable » vers un tribunal de façade qui annoncera un verdict officiel. Certains puissants préfèrent devancer l’appel en faisant soudain profil bas, comme Jack Ma, fondateur d’Alibaba et homme le plus riche du pays, dans le collimateur de Pékin, qui réapparaît après plusieurs semaines dans un projet éducatif à la campagne, jouant les repentis. Il se souvient des mésaventures de son homologue de Fosun, Guo Guangchang, propriétaire du Club Med, séquestré lors d’un atterrissage à Shanghaï, en 2015, et qui disparaît des radars plusieurs jours, semant l’inquiétude sur les marchés. Guo réapparaît finalement, jurant de « coopérer » avec la justice sur une affaire de corruption dans la métropole chinoise.

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