En dix mois, Joe Biden a déçu une grande partie des Américains

Réservé aux abonnés

Par Adrien Jaulmes. LE FIGARO. 3 décembre 2021

Joe Biden quitte la Maison-Blanche, jeudi, pour aller visiter les Instituts de santé américains. NICHOLAS KAMM/AFP

RÉCIT – Covid, inflation, immigration, politique étrangère ou réformes intérieures: le président démocrate n’est pas jugé à la hauteur de ses promesses.

De notre correspondant à Washington

Vu d’ailleursNewsletter

Le samedi

Le meilleur du journalisme européen, sélectionné et traduit par Édouard de Mareschal.S’INSCRIRE

Il avait fait campagne sur le retour de la compétence à la Maison-Blanche, le rétablissement d’une certaine normalité et l’apaisement des divisions partisanes. Un an plus tard, Joe Biden n’a guère convaincu, ni par ses qualités de gestionnaire, ni sur sa capacité à tourner la page de la pandémie, et les États-Unis sont plus polarisés que jamais sur presque tous les sujets.

Une récente défaite électorale en Virginie en septembre, et une autre évitée in extremis dans le New Jersey, deux États remportés par Biden en 2020, ont créé un début de panique chez les démocrates. Ces résultats sont de mauvais augure pour les élections de mi-mandat de l’année prochaine, traditionnellement difficiles pour le parti au pouvoir. Détenant une très faible majorité au Congrès, les démocrates craignent de la perdre au Sénat comme à la Chambre. Et l’élection présidentielle de 2024 est aussi dans les esprits. Même si le président, qui vient d’avoir 79 ans, a l’intention de se représenter, la question d’une éventuelle relève se pose.

À LIRE AUSSIJoe Biden, 100 jours de présidence hyperactive

La chute a été rapide. Dix mois après son entrée en fonction, Biden est à présent presque aussi impopulaire que Donald Trump à la même époque de son mandat, avec un taux de satisfaction à peine au-dessus de 40 % des sondés. Certaines enquêtes le donnent même perdant face à son prédécesseur en cas de nouveau face-à-face.

Outre la déception fréquente de l’opinion après plusieurs mois d’exercice du pouvoir, la désaffection dont Biden est victime est due à une combinaison de facteurs, certains imprévisibles, d’autres assez évitables. La victoire sur le virus avait été annoncée au début de l’été un peu prématurément par Biden. Depuis, la propagation de versions plus contagieuses, comme le variant Delta, puis Omicron, a dissipé les espoirs d’un retour à la normale.

De l’épicerie à la pompe à essence, les Américains savent que le coût de l’inflation est réelJoe Manchin, sénateur démocrate

La crise sanitaire s’est doublée d’un malaise politique. Biden a perdu l’argument qui avait contribué à sa victoire de 2020, quand il avait critiqué la gestion brouillonne de la pandémie par Trump. Les chiffres montrent qu’il n’a pas beaucoup mieux réussi que son prédécesseur. Malgré la campagne de vaccination massive entreprise depuis son élection, un plus grand nombre d’Américains sont morts du Covid au cours des dix derniers mois que pendant la même période sous Donald Trump. Les démocrates accusent les réfractaires au vaccin et l’opposition des États républicains aux mesures sanitaires. Mais même ces arguments ont perdu de leur crédibilité, et le taux d’approbation de la gestion de la pandémie par Biden est tombé en dessous des 50 %.

À VOIR AUSSI – Face à l’hiver et au variant Omicron, Joe Biden lance l’offensive sanitaireFace à l’hiver et au variant Omicron, Joe Biden lance l’offensive sanitairePlay Video

Le retour de l’inflation était plus prévisible. Dès le mois de février, Larry Summers, ancien secrétaire au Trésor de Bill Clinton, avait prédit«des pressions inflationnistes telles que nous n’en avons pas vu depuis une génération, avec des conséquences pour la valeur du dollar et la stabilité financière». Mais l’Administration démocrate, grisée par son programme de réformes, qu’elle compare au New Deal de Roosevelt ou à la «grande société» de Johnson, balaye à l’époque ces mises en garde, et répète qu’il y a «plus de risques à faire trop peu que trop grand».

Le prix de l’essence

Quand la cote de popularité de Biden commence à chuter, et que l’Administration commence à se préoccuper du problème, à la fin de l’été, il est déjà bien tard. Le mois dernier, l’inflation avait atteint 6,2 %, son plus haut niveau depuis 1990. Le phénomène va en s’aggravant. «De l’épicerie à la pompe à essence, les Américains savent que le coût de l’inflation est réel ; et les élus ne peuvent plus ignorer la pression économique que les Américains ressentent chaque jour», a averti Joe Manchin, le sénateur démocrate qui s’oppose au coûteux plan d’aides sociales de Biden.

La hausse du prix du carburant est venue s’ajouter à la pression économique. L’essence atteint dans certains états 6 dollars le gallon (environ 1,40 euro le litre). La semaine dernière, Biden a décidé de libérer 50 millions de barils de pétrole de l’immense réserve stratégique de pétrole que les États-Unis conservent en cas d’urgence, depuis le choc pétrolier de 1973, pour enrayer la hausse des prix. La hausse du gaz devrait aussi faire augmenter avec l’hiver les factures de chauffage. Dans un récent sondage effectué par CNN, 72 % des personnes interrogées affirment que l’économie est à leurs yeux le sujet le plus important, et 58 % que Biden n’y prête pas assez attention.

À LIRE AUSSIÀ Washington, l’inflation redevient l’ennemi

La reprise de l’immigration clandestine à la frontière mexicaine a aussi pris au dépourvu l’Administration Biden. Attirés par la perspective d’une politique migratoire plus laxiste sous un président démocrate qui a annulé toutes les mesures prises par Trump, les migrants se sont rués massivement à travers le Rio Grande. Critiqué par sa gauche, Biden a préféré éviter de s’impliquer dans ce dossier difficile. Il a chargé Kamala Harris d’aller expliquer dans les pays d’origine des migrants qu’il ne fallait pas tenter d’entrer aux États-Unis.

Mais ces tentatives pour éluder le sujet n’ont pas réglé le problème. Les républicains ont eu beau jeu de rappeler que Biden n’avait jamais visité la frontière mexicaine au cours de sa longue carrière politique. Depuis, un juge fédéral a obligé l’Administration démocrate à rétablir la mesure prise sous Trump consistant à laisser attendre les demandeurs d’asile en dehors du territoire américain pendant l’examen de leur dossier. Malgré sa longue expérience en matière de politique étrangère, Biden n’a pas donné non plus l’impression d’une grande compétence dans ce domaine.

À VOIR AUSSI – Face au variant Omicron, les fermetures de frontières sont évaluées «semaine après semaine», assure Joe BidenPlay Video

Le retrait précipité et désordonné d’Afghanistan, mal préparé, encore plus mal exécuté, au mépris des alliés afghans et occidentaux, a donné à l’étranger une double impression de cynisme et d’amateurisme. Aux États-Unis, où les démocrates espéraient qu’il serait vite oublié, l’épisode a marqué le début de la chute du président dans les sondages.

Communication brouillée

Vis-à-vis de la Chine ou de la Russie, le langage de fermeté n’a pas eu les résultats escomptés. Poutine a continué de défier les États-Unis, dans l’espace, dans le domaine cybernétique, et en Ukraine, pendant que Biden lui faisait une concession majeure en acceptant l’oléoduc Nordstream 2. Une déclaration de Biden à propos de l’aide américaine à Taïwan en cas d’attaque chinoise a dû être rectifiée par le Département d’État, et la proclamation d’un contrat de vente de sous-marins nucléaire à l’Australie a froissé inutilement l’allié français.

En politique intérieure, malgré quelque trente ans passés au Sénat, le président a accumulé les déconvenues. Le Parti démocrate est divisé entre une aile gauche qui réclame encore plus de réformes, et des modérés qui s’inquiètent de cette fuite en avant. La gauche idéologique, par ses surenchères culturelles au nom des minorités, agace et inquiète un nombre croissant d’Américains, tout en fournissant aux républicains tous les arguments nécessaires pour apparaître comme le parti du bon sens et de la modération.

Personne ne l’a élu pour être Franklin Roosevelt : ils l’ont élu pour être normal et arrêter le chaosAbigail Spanberger, représentante démocrate de Virginie

Même les ambitieuses réformes de Biden, que les médias américains présentaient comme le nouveau Roosevelt, se sont enlisées. Il n’a réussi qu’à grand-peine à faire voter sa loi de financement des infrastructures. Le deuxième volet de ses réformes, considérablement diminué sous la pression de deux sénateurs démocrates centristes, doit encore faire face à un vote difficile au Sénat.

Enfin, Biden semble avoir du mal à s’adresser aux Américains. Le soulagement initial, après le mandat de Trump, qui occupait en permanence le terrain médiatique, a fait place à un problème de communication. Depuis son arrivée à la Maison-Blanche, Biden n’a donné qu’une douzaine d’entretiens à des journaux ou des télévisions, contre une cinquantaine pour Trump et une centaine pour Obama à la même période. Il évite au maximum les conférences de presse.

À LIRE AUSSIBiden-Trump: deux présidents, une même politique étrangère

L’Association des journalistes de la Maison-Blanche, pourtant peu critique à l’égard de Biden, a fini par protester après qu’il a récemment manqué une séance de questions aux côtés d’invités étrangers, comme c’est pourtant l’usage. Laissant le terrain médiatique à ses adversaires, Biden donne une impression de flottement. Les démocrates tentent de se rassurer en comparant ce passage à vide à celui qu’ont connu certains de ses prédécesseurs. D’autres se demandent si l’Administration n’est pas allée trop loin dans sa course aux réformes. «Personne ne l’a élu pour être Franklin Roosevelt: ils l’ont élu pour être normal et arrêter le chaos», avait lâché Abigail Spanberger, représentante démocrate de Virginie, après la défaite essuyée dans son État.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :