Migrations – Ces « harraga » algériens qui rêvent d’Europe

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Les traversées clandestines de jeunes migrants entre l’Algérie et l’Espagne se multiplient, à leurs risques et périls. Reportage.

Le 12 septembre, un navire espagnol de sauvetage en mer recupere 23 migrants algeriens pres d'Almeria, sur la cote sud de l'Espagne, alors qu'ils naviguaient sur de freles embarcations.
Le 12 septembre, un navire espagnol de sauvetage en mer récupère 23 migrants algériens près d’Almeria, sur la côte sud de l’Espagne, alors qu’ils naviguaient sur de frêles embarcations.

De notre correspondant en Algérie, Adlène Meddi LE POINT Publié le 03/12/2021

Sur la plage de galets léchée par le calme ressac d’une matinée d’automne gisent un tee-shirt jadis blanc, frappé du sigle du club de foot du Barça, une basket violette, une sacoche de contrefaçon, une veste en faux daim râpée par le sel, un pantalon de survêtement, des sachets noirs qui devaient protéger une maigre pitance, galette et gâteaux secs préparés par une maman angoissée et définitivement éplorée. Un jeune homme zoome avec son téléphone sur les effets personnels rejetés par les flots. Chaque fois que des informations lui parviennent de familles algériennes qui s’alarment de ne pas recevoir de nouvelles de leurs proches partis des plages d’Algérie vers l’Andalousie, Francisco José Clemente Martin, membre du Centre international pour l’identification des migrants disparus (Cipimd), une association chargée de récupérer les corps, se précipite sur les plages autour d’Almeria pour trouver les traces d’un possible naufrage. « La mer continue de rejeter des vêtements », commente le jeune Espagnol sur la vidéo qu’il publie sur les réseaux sociaux à l’intention des familles en Algérie pour tenter d’identifier les naufragés.

« Nous sommes au regret de vous annoncer que l’embarcation dans laquelle voyageaient vos proches a chaviré. Ce n’est que maintenant que la Méditerranée a bien voulu rendre le corps de votre fille… Pour le moment, les dépouilles de deux autres victimes n’ont pas été récupérées. Nous sommes là pour vous soutenir et vous aider dans les démarches… » C’est ce genre de message, daté du 5 octobre, qu’envoie le Cipimd de l’autre côté de la mer. Au bout du fil, des pleurs et des lamentations. La communication est souvent interrompue par le chagrin, lorsqu’une mère s’évanouit ou qu’un jeune frère jette par terre le téléphone, de rage et de désespoir à la fois. Dans ce cas-là, personne ne reverra les onze Algériens, dont un enfant et une jeune femme, partis de nuit de la côte algéroise d’Aïn Benian, naufragés  au large des Baléares .

Disparus. Depuis près de deux ans, l’immigration clandestine de l’Algérie, mais aussi du Maroc et de la Tunisie, explose vers les côtes européennes. Selon Frontex, l’Agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes, rien que pour la « route » occidentale de la Méditerranée (du Maghreb vers l’Espagne), le nombre de tentatives s’élève à 16 337 de janvier à octobre 2021, dont 10 327 provenant de l’Algérie et 4 750 du Maroc. « Oui, cette année, cette « route algérienne » a été très empruntée, ce qui a engendré proportionnellement un nombre important de disparus et de décès », explique au Point Francisco José Clemente Martin. « Durant les trois mois d’été, de nombreuses embarcations emmènent même des femmes et des handicapés, parfois des familles entières », poursuit le jeune homme, marqué par les expériences de sauvetage des taxis-pateras, ces embarcations rapides boostées par deux puissants moteurs hors-bord pour atteindre l’Espagne en à peine quatre heures.

Échec. Arrivée à Almeria, le 12 septembre, des migrants secourus par les autorités espagnoles. Sains et saufs, ils seront hébergés dans un centre d’assistance temporaire pour étrangers avant, pour la plupart, de devoir retourner en Algérie.
Rêve brisé. La plupart des migrants clandestins qui, le 15 novembre, débarquent à Motril seront renvoyés en Algérie.

D’après son décompte, pendant les trois premières semaines de novembre 2021, la seule région d’Almeria a enregistré 65 personnes sauvées après le naufrage de leurs embarcations et 22 décès en mer, sans compter les disparus, dont le nombre est difficile à chiffrer. Le 22 novembre, un avion militaire espagnol n’a pu retrouver, en raison du mauvais temps, une embarcation signalée par des bateaux marchands sur l’axe Mostaganem-Almeria. Les garde-côtes espagnols restent en état d’alerte permanent sur toute la façade sud et est du littoral, et surtout dans les îles Baléares. En deux nuits, les 16 et 17 octobre, pas moins de 147 Algériens, voguant sur douze pateras, ont pu être sauvés in extremis au large des îles de Majorque et de Cabrera dans les Baléares.

De l’autre côté du miroir. À ces statistiques, il faudra ajouter les 218 Algériens expulsés d’Almeria entre le 5 et le 22 novembre. Dépassées par le nombre de plus en plus important de ces harraga (« brûleurs », de frontières et de papiers d’identité), les autorités espagnoles rechignent de plus en plus à suivre la procédure, qui prévoit de garder durant soixante jours les migrants clandestins dans les CIE (centres d’internement pour étrangers) pour les libérer ensuite sans entraves. « Ils renvoient actuellement tous les Algériens », témoigne Francisco José Clemente Martin, qui continue de maintenir un contact de proximité avec les proches des harraga en Algérie, via des appels et ses nombreuses et très suivies publications d’alerte sur sa page Facebook.

De l’autre côté du miroir – Almeria ne signifie-t-il pas, entre autres, « miroir » en arabe ? -, Sara* et sa sœur Meriem*, dans leur petit appartement de deux pièces dans le quartier populaire algérois de Belouizdad (ex-Belcourt), suivaient fébrilement le fil d’actualité de Francisco José Clemente Martin, mais aussi d’autres pages Facebook concernant les harraga algériens en Espagne, pour essayer d’avoir des informations concernant leur grand frère Mourad, parti depuis la côte ouest vers Almeria, il y a plusieurs semaines.

Rétention. Le 16 octobre, des migrants algériens appréhendés par la police espagnole sont escortés vers un centre d’assistance temporaire pour étrangers, à Almeria.

« Une sorte de défi ». « Nous n’avons rien dit à notre mère avant de trouver sa trace dans un centre de rétention à Barcelone, elle s’inquiétait de ne pas avoir de nouvelles », racontent les deux jeunes sœurs, l’une comptable et l’autre en fin d’études en droit. Mourad, qui a quitté le lycée un an avant le bac, a tenté de faire son chemin dans la vie. Avec un crédit d’État pour les jeunes, il a pu monter un petit atelier de réparation de téléphones portables. « Il a commencé à gagner un peu d’argent, témoigne un ami du quartier. Mais il disait tout le temps qu’il ne se voyait pas vivre dans un pays où il ne se sent pas libre de voir une copine, de boire tranquillement une bière, de voyager facilement, de se marier. » Tout à sa déprime, Mourad regardait énormément de vidéos circulant sur les réseaux sociaux, montrant ces harraga fêtant leur arrivée en Espagne. Sur l’une d’elles, un jeune homme vêtu d’une combinaison de plongée saute de l’embarcation à l’approche des côtes de la région de Murcie (sud-est de l’Espagne) pour nager autour de la patera : « On est juste venus en touristes, regardez, on nage tranquillement en Espagne les amis », lance-t-il, aussi hilare que ses compagnons qui le filment. « Pas mal de passeurs, surtout ceux installés en Espagne ou dans le sud de la France, utilisent des pages Facebook pour faire miroiter le rêve européen et laisser croire que tout se passera bien pour la traversée », indique une source sécuritaire.

« C’est devenu une sorte de défi, il me montrait une vidéo d’un botti [embarcation] arrivant à vive allure sur une plage des Baléares et les gars sautant de la barque dès qu’elle touche la rive et se dispersant à grande vitesse », poursuit ce jeune de Belcourt, qui dit avoir au moins quatre personnes dans son entourage immédiat qui ont tenté l’aventure. « Sans rien nous dire, Mourad a revendu son atelier et tout ce qu’il avait, jusqu’à sa montre, poursuivent ses sœurs. Il nous a dit qu’il avait du business à faire du côté d’Oran. Depuis, nous ne l’avons plus revu, jusqu’à ce qu’il nous appelle, dix jours plus tard. » Mourad a eu de la chance. Son embarcation a dérivé durant douze heures au large d’Almeria, une tempête ayant fait dériver la patera. Récupéré avec une douzaine d’autres harraga, il a passé vingt-quatre heures au poste de police au port d’Almeria avant d’être conduit à Barcelone dans un centre d’internement – en attente de son expulsion – d’où il a pu enfin appeler ses sœurs, sans oser parler à sa mère, morte de peur et furieuse contre son fils, parti sans lui dire qu’il allait braver la mort.

Émues, Sara et Meriem nous rapportent des bribes de cet appel WhatsApp d’il y a quelques semaines : « À un moment, y a plus de ciel, les vagues sont de tous les côtés, on arrête de faire les gros bras, les mecs assuraient, moi je ne pensais qu’à ma mère, c’est pas une mer, c’est un piège, elle monte de partout, rentre dans la barque, dévie la destination, fait cracher les moteurs, fait vomir tout le monde, elle ne s’arrête pas, tu te dis : »Dieu, pardonne-moi de faire tant de peine à ma mère », c’est elle qui souffre, moi je n’ai peur que de mourir, je croyais que j’allais mourir. Comment tu fais pour nager ? On nage dans la mer, près d’une plage, pas dans cet enfer. Embrassez notre maman, dites-lui de me pardonner ! »

Sous séquestre. Des embarcations de passeurs saisies par les douanes espagnoles, à Almeria, en octobre. 

« Par le bouche-à-oreille ». Des côtes près de la frontière tunisienne à l’est jusqu’aux plages disséminées entre les villages côtiers de l’ouest, aux abords de la frontière marocaine, en passant par les « spots » de départ près d’Alger (Aïn Benian et Tipaza, côté ouest, et Boumerdès, côté est), des centaines de Mourad, mais aussi des familles entières, des jeunes femmes et même des enfants en bas âge prennent les routes maritimes vers la Sardaigne, les Baléares ou le sud-est de l’Espagne. « L’organisation du départ se fait par le bouche-à-oreille, très discrètement », témoigne un connaisseur du sujet, qui souhaite rester anonyme lui aussi. Depuis 2009, l’Algérie a renforcé son dispositif législatif, on peut risquer jusqu’à six mois de prison, peine qui peut être alourdie par les sept ans de prison pour… infraction à la loi du change puisque les candidats au départ se munissent de sommes en euros ! Les passeurs, eux, sont plus lourdement condamnés, jusqu’à trois ans de prison. Certains ont été dénoncés par leurs propres anciens « clients », interceptés par les garde-côtes et qui n’ont pas été remboursés !

« Ce sont souvent des réseaux organisés, basés sur la confiance entre gens du même quartier qui agrègent de nouveaux arrivants après les avoir « filtrés » et avoir vérifié qu’ils ne sont pas des mouchards », explique un jeune habitant d’Aïn Témouchent, dont les plages, à l’extrême ouest algérien, sont prisées pour les départs vers l’Espagne. Almeria n’est qu’à 208 kilomètres. « Les contrôles côté algérien se font de plus en plus intenses, alors l’idée des passeurs depuis plusieurs mois est de s’équiper de petites embarcations ne transportant que douze à quatorze harraga et équipées de puissants hors-bord », nous dit ce jeune Témouchentois. Le bilan de la gendarmerie algérienne, pour l’année 2020, fait mention de 8 184 harraga interceptés et 190 réseaux de passeurs démantelés, précise le chercheur Saïb Musette, un spécialiste des migrations en Algérie. Et rien qu’entre le 17 et le 23 novembre 2021, l’  armée algérienne a procédé au « sauvetage » de 231 personnes au large des côtes !

Avis de recherche. Des membres de l’ONG Save the Children placardent des affiches avec un numéro d’assistance téléphonique dans les rues d’Almeria, le 15 octobre. Depuis le début de l’année, au moins 309 migrants, dont 13 mineurs, ont perdu la vie en tentant la traversée de la Méditerranée.

Immigration clandestine et crime organisé. Le modus operandi suivi par les candidats à la harga (l’action de brûler les papiers) reste quasiment le même : il faut se connecter à des réseaux « professionnels », présents tout au long de la côte algérienne, composés d’un groupe restreint avec parfois des connexions dans le sud de l’Europe. « L’Espagne n’est souvent pas la destination finale. Les réseaux de solidarité sont plutôt en France. Les réseaux aident au passage de la frontière hispano-française et certains clandestins se retrouvent intégrés dans les milieux des narcotrafiquants, par exemple dans les cités nord de Marseille », assure une source sécuritaire européenne. Tout est pris en charge : l’embarcation, les hors-bord, les gilets de sauvetage, le GPS professionnel, les jerrycans pour le fioul des moteurs… Mais l’arrivée sur ce marché du transport illégal des taxis-pateras a changé la donne et fait augmenter le prix des places. De quelque 100 000 à 200 000 dinars (460 à 940 euros au change réel), il faut, depuis cette année, débourser 800 000 dinars environ (3 700 euros) pour tenter d’atteindre, en quatre heures, Almeria.

« Les réseaux de passeurs illustrent, souvent, une jonction entre l’activité de l’immigration clandestine et du crime organisé, surtout du côté de la « route » Algérie-Maroc vers l’Espagne. Des mafias algériennes et marocaines collaborent dans ces réseaux, s’empruntant les uns aux autres les embarcations pour transporter les clandestins, des armes ou de la drogue », confie une source sécuritaire. Ce n’est pas l’avis du chercheur Saïb Musette : « La jonction entre passeurs et crime organisé est plus forte surtout au niveau des frontières terrestres de l’Algérie, moins en ce qui concerne les frontières maritimes. Les crimes transfrontaliers terrestres sont intenses dans l’Ouest, notamment les narcotrafiquants et la contrebande, tandis que les réseaux terroristes sont plus actifs au niveau des frontières avec les pays subsahariens. » Pourtant, selon une source officielle espagnole qui travaille sur ce dossier depuis Barcelone, « effectivement, sur certaines embarcations interceptées nous saisissons des armes et de la drogue ». À Almeria, les saisies de narcolanchas (embarcations servant à transporter le haschisch) culminaient à 30 barques en 2015. Pour l’année 2021, 80 narcolanchas saisies jonchaient les quais !

À Almeria, Francisco José Clemente Martin espère que l’hiver « réduira un tant soit peu le rythme des arrivées », diminuant ainsi la détresse des familles et la pression sur la côte espagnole. Mais rien n’est moins sûr. « Les freins imposés à la mobilité et à la migration sont finalement levés par le business des passeurs, qui exploitent une demande de mobilité non satisfaite et les failles des systèmes de surveillance des frontières, observe le chercheur Saïb Musette. Plus les obstacles sont importants, plus il y aura de tentatives de contournement. »§

* Les prénoms ont été changés.

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