Joséphine Baker aimerait-elle la France de Macron? 

Joséphine Baker ne serait pas bien dans la France d’aujourd’hui, selon Philippe Bilger


On peut trouver déplacée, dans la vidéo de candidature d’Eric Zemmour, son exploitation de la geste gaullienne par l’écart évident entre cette Histoire et sa propre trajectoire mais aucune raison pour cela de déverser sur l’essayiste enfin candidat des tombereaux de haine, comme l’absurde “totalement ignoble” de Gérald Darmanin ou quelques autres réactions poussant encore plus loin que d’habitude leur détestation. Des rats vont quitter le bateau Zemmour : je suis d’autant plus à l’aise pour dénoncer ce comportement si lâche mais tellement prévisible que, pour ma part, je ne suis jamais monté sur celui-ci et que sa candidature m’est apparue depuis le début comme une mauvaise idée qui allait lui faire perdre une incontestable aura médiatique. Quel que soit son futur – je crains, pour lui, qu’il ne se retrouve pas au second tour -, ma réserve initiale n’en sera pas modifiée. Certes on pourra me rétorquer que tous les thèmes auxquels il tenait ont été prédominants dans le débat public et que donc d’une certaine manière il a déjà gagné. Il n’empêche que dans le début de cette vidéo à la fois atypique et forçant sur le grandiose, avec un texte remarquable dans la forme, une immense nostalgie s’est exprimée à l’égard d’une France disparue, glorieuse pour son Histoire, sa littérature, ses savants, ses réussites, son universalité, sa beauté. J’entends bien que, si j’adhère absolument à ce sentiment, je n’irais pas jusqu’à oublier qu’aujourd’hui il serait inconcevable de voir la continuation parfaite de ce passé si cher à beaucoup de Français, ceux qui ont de la culture en tout cas et qui ne placent pas forcément la République au-dessus de la France.

L’abstraction des principes et des valeurs au-dessus de la proximité chaleureuse, viscérale et inconditionnelle avec leur réalité nationale.

Quand je lis dans Le Figaro qu’avec la belle panthéonisation de Joséphine Baker, “Macron oppose la France de cette dernière à la vision décliniste du pays”, il me semble que c’est appréhender de manière partiale notre temps, en se servant abusivement du passé pour prétendre célébrer notre présent, que de soutenir une telle opposition. Si j’avais formulé des réserves sur cette panthéonisation, j’avais tort. Moins évidemment sur cette magnifique et pluraliste Joséphine Baker que sur cette banalisation des honneurs et des cérémonies dont le président s’est fait une spécialité. On peut – et c’est mon cas – aimer Joséphine Baker précisément parce qu’elle est une figure admirable de la France d’hier, une patriote n’ayant juré que par elle, une artiste fière de ce pays et donc naturellement vouée à lui porter une affection sans limite ; mais en même temps avoir naturellement une vision décliniste de la France de maintenant.

Il serait absurde de dresser un tableau sombre de la nation sur tous les plans mais qui est de bonne foi ne saurait contester que le pouvoir d’aujourd’hui – il hérite aussi de beaucoup de lâchetés et d’impuissances – a favorisé un délitement, n’a pas su lutter contre ce qui peu à peu fait surgir chez beaucoup de citoyens la certitude que la France qu’ils aimaient les a en effet quittés. Joséphine Baker, à l’évidence, ne serait pas bien dans la France d’aujourd’hui. On lui a rendu un bel hommage justifié mais elle ne peut pas nous consoler de vivre ce qu’on vit, ce qu’on subit. Il est doux seulement de savoir qu’elle a existé…

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