Art contemporain : l’expression de la régression infantile 

FRONT POPULAIRE. 5 décembre 2021

OPINION. Après le traumatisme des conflits sanglants du XXe siècle, l’art contemporain émerge comme un symptôme d’une société qui a évacué la mort et entraîne la culture de masse dans les convulsions de la régression infantile. 
Il ne faudrait pas interpréter la nature de l’art « contemporain » en termes de pathologie mentale. Psychiatriser les laudateurs ou les contempteurs de l’art actuel ne nous apprendrait rien. Nous sommes ici en présence d’un phénomène récent et insolite qui pose question à nos contemporains.

L’art occupe un rôle majeur dans le vaste royaume de la culture. Depuis des temps immémoriaux, l’homme a fait appel aux artistes pour témoigner en son nom que sa présence sur terre n’est pas indifférente et il a convoqué la prédisposition de ces derniers pour honorer l’impénétrable mystère des êtres et des choses. Dans un précédent article intitulé Art contemporain et naufrage du goût, j’évoquais le rôle faustien des égarements du marché de l’art actuel. Le décor étant ainsi posé, tentons d’interpréter les dérèglements collectifs auxquels nous assistons.

L’art a toujours eu pour vocation de dépasser l’étroit périmètre de nos vies pour y faire entrer la transcendance. Le canevas resserré de nos existences appelle une délivrance, une émancipation et un affranchissement symbolique. Le caractère thaumaturgique de toute création artistique n’est pas sans lien avec la hantise de l’anéantissement de nos corps et la dissolution de nos âmes. L’art est une réponse angoissée à l’effondrement programmé de nos destins dans le silence du temps.

Les anciens Égyptiens avaient construit une savante économie autour des défunts. Le trépassé poursuivait sa marche dans l’au-delà et les artistes construisaient son immortalité. Depuis l’antiquité les civilisations ont toujours élaboré de minutieux rituels funéraires pour associer la mort à la vie. L’artiste demeurait le savant émissaire des divinités qui harmonisent le passage inéluctable de la vie temporelle vers la vie perdurable. Si à travers les siècles les artistes ne furent pas toujours les émissaires des dieux, ils furent souvent les délégués des monarques pour sacraliser leur règne, en garantir la célébration et permettre leur pérennité. Toujours est-il que la mort n’était jamais oubliée. Quelles que soient les époques, les artistes continuaient à exprimer avec persévérance leur respect du monde, et l’hommage qu’ils inscrivaient dans leurs œuvres traduisait la magnificence de la Création. Ils rendaient un culte à la fois à Éros comme fonction liante et structurante et à Thanatos comme fonction de déstructuration et de déliaison. Leurs créations étaient faites pour tutoyer le temps et en révoquer la finitude. Respect de la vie, respect de la mort.

Lorsque la religion donnait un sens au trépas, la représentation de l’homme mort savait être indulgente. Les frises de macchabées des Danses macabres dans les édifices religieux inspiraient peu d’inquiétude. La mort jamais absente, toujours vécue dans l’intimité de l’atelier comme indéfectible complice d’une nuptiale éclosion. Les Vanités, de l’antiquité à Paul Cézanne et Vincent Van Gogh nous rappellent notre précarité et se réfèrent à l’Ars moriendi. Le culte du crâne qui est une constante anthropologique est le symbole de mort et de rédemption. Il remonte aux débuts de l’humanité. Memento mori. L’artiste tente d’exprimer l’irreprésentable. Sculpteurs et peintres mettent en scène la mort. Sans équivoque. Souvent de manière impérative et radicale. Les gisants habitent nos cathédrales. Dans le Jugement dernier, Michel-Ange nous entraîne en enfer. Francisco de Goya témoigne de la cruauté des hommes et des ravages de la guerre. Dans ses Peintures noires, il exprime la proximité de sa propre mort. Gustave Courbet nous fait participer au cortège funéraire d’OrnansGuernica de Picasso allégorise la violence et le massacre pour introniser la mort inévitable.

Le XXe siècle porte les stigmates de nombreuses guerres meurtrières dont les deux guerres mondiales ont engendré des tueries de masse. Ces dernières vont provoquer l’effondrement des grandes pensées humanistes. Cela va créer un nouveau rapport à la mort, mais l’homme n’est pas encore dépossédé de sa mort. L’art non figuratif déconstruit le réel et installe une absence.

Mais cette trépanation n’est pas un déni de la mort. L’attitude des artistes a fait apparaître la notion de « mort interdite ». Une mort toujours présente, mais qui avance masquée. Peu à peu, la mort viendra remplacer le sexe comme principal interdit. Vient le temps où elle est ostracisée par le marketing et les nouvelles utopies transhumanistes. Le marketing est devenu un néopaternalisme infantilisant traitant le consommateur en gamin immature. Il faut offrir « quelque chose de marrant » pour divertir. Et le transhumanisme est là qui considère la mort, l’altération, la dégradation et la douleur comme des vices que les récentes technologies peuvent neutraliser.

Face à cela, l’adulte d’aujourd’hui fait l’expérience de sa propre immaturité. En se libérant des grandes transcendances idéologico-religieuses, laïques et utopiques, il a peur de vieillir. Notre culture socio-technique a jeté la mort dans le champ de l’angoisse et de l’affliction. Pour apaiser les obsessions de l’adulte inquiet en quête de maturité et neutraliser leurs effets toxiques, les antigènes de l’insouciance deviennent particulièrement efficaces. Fuir et se réfugier dans le monde enfantin est la solution. Le retour aux tendres années est salutaire, car l’enfant méconnaît la mort et se croit éternel. Il s’agit de transformer l’adulte perdu en enfant retrouvé à qui on propose des jeux récréatifs à la place d’une culture trop exigeante. De là prend naissance le désir régressif. Les attitudes infantiles de l’artiste « contemporain » témoin de son temps s’épanouissent dans la régression formelle.

La création artistique actuelle, pour une large part, rêve de revenir à l’époque idéalisée de l’enfance où la mort n’existe pas. L’art « contemporain » est le pagne de l’homme désemparé, incapable de regarder son destin en face. En voulant expatrier la mort, il plonge la création et la culture de masse dans les convulsions de la régression infantile. D’aucuns la jugent salvatrice, mais ils ignorent sa perniciosité. Divertir, divertir jusqu’à s’étourdir pour distraire et engourdir la pensée. Les musées d’art contemporain sont devenus à leur insu les terrains de jeu des substituts d’enfant que sont devenus les adultes égarés.

La virginité de l’enfant est le credo inconscient de nombreux artistes d’aujourd’hui qui ignorent que l’enfant demeure un enfant, et qu’un adulte portant le masque de l’enfant, qu’il n’est plus et ne sera plus, ne cherche pour sa part qu’à chasser d’inaccessibles chimères. Chassez cette mort que je ne saurais voir. La régression infantile comme fuite ultime après le désastre, le désastre d’une culture artistique en déshérence.

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