Jacques Julliard: «L’Europe va-t-elle sortir de l’histoire?»

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Par Jacques Julliard LE FIGARO. 5 décembre 2

Jacques Julliard. Illustration Fabien Clairefond

CHRONIQUE – L’Europe a changé d’adresse: celle-ci n’est plus à Paris mais à Berlin, argumente l’historien et essayiste que nos lecteurs retrouvent chaque premier lundi du mois. Alors que le déséquilibre entre la France et l’Allemagne est patent, l’Europe de demain ne saurait être fédérale, mais devra faire place aux nations, juge l’intellectuel.

À l’intérieur de ses frontières, l’Europe n’a plus amis ni ennemis. En grossissant le trait, on est tenté de dire que Marine Le Pen n’a plus envie de la quitter et que Michel Barnier n’a plus envie de la défendre. Pour la plupart de ses habitants, elle n’est plus une espérance, mais une vieille habitude. Si elle disparaissait dans la nuit, qui donc, en dehors de Bruxelles, s’en apercevrait au matin?

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Tout cela n’est pas très bon signe. Certes, les eurosceptiques, au vu du contexte international et des déconvenues du Brexit pour les Anglais, conviennent, au moins implicitement, que mieux vaut tenter de la réformer que de la détruire. Mais, à l’inverse, les Européens convaincus confessent, au vu de ce qu’elle fait, et surtout de ce qu’elle ne fait pas, qu’elle n’est pas vraiment digne des espoirs qu’on avait mis en elle et des sacrifices qu’on lui avait consentis.

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Autre indice préoccupant: on la sent plus encline à faire la police à l’intérieur de ses frontières qu’à l’extérieur, plus prompte à morigéner les Polonais et les Hongrois qu’à contenir les Turcs ou les Algériens. Faut-il rappeler que la Turquie d’Erdogan continue non seulement de faire partie de l’Otan, mais persiste à se porter candidate à l’Union européenne? Une puissance digne de ce nom ne se laisserait pas ainsi ridiculiser. Son souci d’exemplarité démocratique est assurément louable, mais il convaincrait plus facilement s’il s’accompagnait de la volonté inflexible de se faire respecter par ses ennemis.

La montée des périls

Or cette désaffection pour l’Europe se produit à un moment crucial où toutes les données internationales qui s’étaient imposées pendant la période de détente consécutive à la guerre froide se trouvent aujourd’hui remises en question

D’abord, c’est un fait, l’Europe est désormais entourée d’ennemis de tous côtés et feint de l’ignorer. Sur ses frontières orientales, pour commencer. Le dernier épisode en date, c’est le chantage migratoire exercé par Loukachenko, le sinistre fantoche biélorusse, avec l’aval de Poutine, peut-être même à son instigation. Certes, l’ancien officier du KGB ne veut pas la guerre avec l’Europe, mais il veut bel et bien reconstituer l’Union soviétique, ou un ensemble s’en rapprochant: en témoignent l’annexion sans coup férir de la Crimée et la guerre qu’il mène contre l’indépendance de l’Ukraine. Certains, chez nous, n’en proposent pas moins une espèce d’alliance de revers (contre qui?) avec la Russie. Où l’on voit que les souverainistes de tout poil ont leurs naïfs, comme les eurolâtres de toute farine. Pour mesurer les bons sentiments que ceux-là prêtent à Poutine à l’égard de la France, il n’est que d’observer comment la Russie s’efforce de monter les populations au Mali, au Niger, au Burkina Faso contre la présence militaire française.Le Royaume-Uni nous a fait perdre déjà beaucoup de temps en tambourinant à la porte de l’Europe, pour, une fois entré, ne penser qu’à en sortir.

Si maintenant on passe de l’est au sud-est, la situation n’est pas meilleure. Par rapport au temps de la guerre froide, les pays du Moyen-Orient ont pris une importance stratégique et acquis une capacité de nuire qu’ils n’avaient pas alors. On a déjà parlé de la Turquie d’Erdogan. Ajoutons-y l’Iran, qui sera demain une puissance nucléaire, et la Syrie.

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En Méditerranée occidentale, l’Algérie, qui était promise au lendemain de son indépendance (1962) au leadership du tiers-monde, cherche à faire oublier le bilan accablant de plus d’un demi-siècle d’indépendance – guerre civile, gabegie économique, dictature politique et corruption – en utilisant la population d’origine algérienne en territoire français (environ 2 millions) ainsi que l’arme mémorielle contre la France.

Reste, au nord, l’excentrique et cynique Boris Johnson, qui traite la France en adversaire privilégié (affaire des sous-marins australiens, pêches sur ses côtes, migrants). Le Royaume-Uni nous a fait perdre déjà beaucoup de temps en tambourinant à la porte de l’Europe, pour, une fois entré, ne penser qu’à en sortir. C’est la comédie que me joue tous les jours mon chat à la porte de mon bureau.

Le basculement du monde

Mais voici le fait nouveau, et désormais bien connu, qui domine la période et oblige toutes les parties prenantes, c’est-à-dire les nations, à réviser de fond en comble leur stratégie: les États-Unis ne sont plus le gendarme du monde. Jadis, le duopole qu’ils constituaient à l’échelle planétaire avec l’URSS était en réalité un duopole inégal: chacun savait bien qu’en cas de conflit ouvert la supériorité en dernière instance reviendrait aux États-Unis, tant leur supériorité économique, militaire, nucléaire était grande. Il n’en va plus du tout de même aujourd’hui, et, dans le nouveau duopole qu’ils constituent désormais avec la Chine, rien ne dit qu’en cas d’affrontement les Américains auraient le dernier mot.Le dégagement américain a commencé avec Obama, s’est poursuivi avec Trump

Les Chinois veulent récupérer Taïwan, et, quand ils s’y décideront, il n’y a presque aucune chance que les Américains risquent un conflit nucléaire pour s’y opposer. Le fameux «deterrent», c’est-à-dire la dissuasion du faible au fort, mais aussi du fort au fort, est plus que jamais un concept exclusivement défensif, qui met en principe le détenteur de la bombe à l’abri de toute agression de la part d’une autre puissance, mais ne lui permet nullement d’imposer sa volonté dans les autres cas de figure. C’est ainsi que le dégagement américain a commencé avec Obama, s’est poursuivi avec Trump, qui est allé jusqu’à négocier avec la Corée du Nord, pour être aujourd’hui confirmé par Biden.

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Ce qui est vrai de Taïwan l’est donc également de la frontière orientale de l’Europe, même si la Pologne et l’Allemagne continuent encore, par commodité, de se persuader du contraire. C’est cela et rien d’autre qui explique la nouvelle position du problème européen, dont j’ai parlé plus haut. Seule l’Angleterre continue de raisonner autrement, mais bien fol est qui prétendrait généraliser un raisonnement stratégique ou même logique à partir du cas particulier de l’Angleterre.

L’axe Franco-allemand en état de mort cérébrale

Tout, en somme, devrait donc plaider pour que face à la situation faite à l’Europe – montée des périls à ses frontières, déplacement vers l’Asie du principal axe stratégique de la planète – elle réplique par une réponse à la hauteur des enjeux ; qu’à l’issue d’une longue et paisible adolescence, elle entre pleinement dans l’âge adulte ; qu’en un mot, à l’Europe-marché de Jean Monnet, vienne se substituer l’Europe-puissance de Charles de Gaulle.

Il n’en a rien été, et cela par la volonté d’un pays, l’Allemagne, et d’une personne, Angela Merkel, l’inamovible chancelière fédérale des seize dernières années. Elle vient de quitter le pouvoir (2 décembre!) sous les ovations des Allemands, ce qui est naturel, et de l’ensemble des Européens, ce qui l’est moins. Je ne parviens toujours pas à comprendre comment elle a à ce point hypnotisé ces derniers, au point de leur faire confondre l’avènement de l’Allemagne comme nation pivot de l’Europe avec l’accession de celle-ci au rang de puissance politique. À qui réclamerait encore une preuve supplémentaire de l’affaissement progressif de la France autour du dernier quart de siècle, il suffirait de faire observer ce simple fait: l’Europe a changé d’adresse, la nouvelle n’est plus à Paris, mais à Berlin: les États-Unis, la Chine et la Russie en ont pris acte.La question est de savoir si l’Europe n’est pas en train de sortir de l’histoire, si le monde n’est pas en train de se séparer d’elle

Il n’y aurait là que demi-mal, simple blessure à l’orgueil national des Français, si ce passage de témoin s’était accompagné d’une nouvelle avancée du paquebot Europe. Il n’en a rien été: les grandes décisions d’Angela Merkel concernant la fin du nucléaire ou l’ouverture à l’immigration ont été portées exclusivement par l’Allemagne et par une Allemande uniquement. Quant au couple franco-allemand, dans lequel chacun s’accorde à voir le moteur indispensable de la construction européenne, il est, pour parler comme Macron à propos de l’Otan, en état de mort cérébrale. La question est de savoir si l’Europe n’est pas en train de sortir de l’histoire, si le monde n’est pas en train de se séparer d’elle, en la vouant au tourisme et à l’archéologie, tout en la remerciant des services rendus.

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L’automne a sa douceur et ses charmes, pour les peuples comme pour les individus. Mais si elle veut échapper à cette fin houellebecquienne, l’Europe doit se remettre en question et se tourner à frais nouveaux vers son avenir. Contentons-nous, pour le moment, de réfléchir à ce que peut faire la France.

La nation est de retour

C’est désormais un fait acquis et irréversible: l’Europe de demain ne sera pas, comme avaient pu l’imaginer ses fondateurs, une fédération d’individus dépassant les nations qui la composent, mais, selon l’expression de Jacques Delors, une «fédération d’États-nations». «Grâce au mélange qu’elle incarne entre la légitimité des peuples et celle des États, entre unité et diversité, entre dimension politique et territoriale, une fédération d’États-nations est le seul modèle politique vers lequel devrait tendre la grande Europe».

Il faut même aller plus loin et affirmer que, sans des nations solides et fières de leur identité, l’Europe elle-même ne serait que la masse molle et flasque vers laquelle elle tend aujourd’hui. Il est remarquable que la campagne présidentielle française en cours tende à redonner à l’identité nationale un rôle premier dans la politique future. De l’extrême droite zemmourienne au centre macronien, de la droite républicaine à la social-démocratie, la nation est de retour.Dans cet esprit, il faut dire que le premier cadeau que nous pourrions faire à l’Europe nouvelle, correspondant aux besoins du moment, serait une France unie et vigoureuse

C’est dans cette optique qu’on lira avec intérêt le montage de textes anciens et nouveaux de Jean Daniel parus sous le titre: Réconcilier la France. Le fondateur et figure tutélaire du Nouvel Observateur y affirme avec éclat la conviction qui l’a animé toute sa vie: que le «minimum universel» se combine à l’identité nationale et à un passé commun constitutif de cette identité: «Corrigeant les idées de ma jeunesse, oserais-je alors dire que je ne crois plus à l’homme prométhéen, maître de lui comme de l’univers, ivre de sa liberté, libre de toute attache, ni à une communauté politique qui n’ait pas autant de souvenirs que de projets, autant d’héritage que de volonté, et que je n’en sache point d’autre, aussi consistante et éprouvée que la nation.»

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Décidément, je ne crois pas que notre cher Jean, s’il était encore des nôtres, se sentirait «woke».

Dans cet esprit, il faut dire que le premier cadeau que nous pourrions faire à l’Europe nouvelle, correspondant aux besoins du moment, serait une France unie et vigoureuse, bien décidée, comme aimait à le dire le général de Gaulle, à «tenir» son rang. Ce n’est pas pour rien qu’avec ses grands bras battant l’air comme un moulin à vent il est la seule véritable vedette de cette campagne électorale et que le pèlerinage à Colombey est devenu le geste nécessaire à tout candidat. Alors, le climat? Sans doute. Le pouvoir d’achat? Assurément. L’insécurité? Sans conteste. L’immigration? Évidemment. Mais, avant tout, la nation française, une et indivisible. Il me semble qu’en avril prochain sera élu celui qui aura été le plus capable de maintenir l’unité de la France. C’est du moins ce que je souhaite. Il y a un moment où il faut planter son chapeau au bout de sa pique et crier, comme à Valmy: «Vive la Nation!» C’est là le premier étage de la construction européenne qu’il faut consolider d’abord.

Il faut ensuite constituer une internationale européenne solide et antidérapante. On ne remarque pas assez combien la France est aujourd’hui un pays isolé dans le monde, et notamment en Europe. Quand elle entreprend de rassembler autour d’elle, elle éprouve le plus grand mal, car c’est une nation solipsiste. Un exemple? Le traité du Quirinal qui vient d’être signé avec l’Italie destiné à être le complément au traité franco-allemand a été accueilli en France avec une discrétion proche de l’arrogance, quand le Corriere della Sera lui consacrait trois pages et que son annonce faisait les gros titres de l’ensemble de la presse italienne. Il serait bon que de pareils accords joignent la France à l’Espagne et au Portugal, et à la Grèce. Car enfin, l’Allemagne est le porte-parole implicite de l’Europe du Nord. Il ne serait pas mal venu que la France joue un rôle analogue dans l’Europe méditerranéenne.Ne demandons pas à l’Allemagne de redevenir une grande puissance militaire : le ferait-elle que, le passé étant ce qu’il est, nous serions les premiers à nous en alarmer

Il y a du reste quelques raisons d’espérer. N’attendons pas de l’Allemagne une politique financière moins orthodoxe et moins rigoureuse de la coalition dirigée par le social-démocrate Olaf Scholz, ministre des Finances d’Angela Merkel. Nos deux pays ont en outre des options différentes, voire opposées, en matière énergétique (l’Allemagne est définitivement sortie du nucléaire) ainsi qu’au chapitre de l’immigration: l’Allemagne a besoin de main-d’œuvre étrangère, ce qui est beaucoup moins le cas de la France. En revanche, on prête à la nouvelle coalition beaucoup plus de sympathie pour le concept, cher à Macron, d’autonomie stratégique de l’Europe. Ne demandons pas à l’Allemagne de redevenir une grande puissance militaire: le ferait-elle que, le passé étant ce qu’il est, nous serions les premiers à nous en alarmer. Mais l’évolution du monde, telle qu’on l’a dessinée plus haut, sera notre meilleure alliée pour convaincre les Allemands de la nécessité pour l’Europe, sous peine de disparaître, les uns sous forme de marchands, les autres d’hôteliers et de restaurateurs, de devenir un acteur diplomatique à part entière.

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Le meilleur moyen d’en convaincre les Allemands est, pour nous autres Français, de redevenir un partenaire à égalité en matière industrielle. L’avenir de l’Europe passe par l’ardente obligation faite à la France de retrouver son rang.

Un mot personnel

Le Monde, par la plume d’Ariane Chemin et Ivanne Trippenbach, vient de me sélectionner parmi les intellectuels exprimant une «étrange bienveillance» à l’égard d’Éric Zemmour. Je fais partie d’une charrette des plus honorables, comprenant notamment Marcel Gauchet, Michel Onfray, Alain Finkielkraut, Luc Ferry, Alexis Brézet, Vincent Trémolet de Villers, pour leur opposer le contre-modèle de… Rama Yade.

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Mon crime? Un éditorial de Marianne, daté du 8 octobre 2021, où, après avoir remarqué que l’irruption d’Éric Zemmour avait remis au centre du débat présidentiel des questions escamotées par les autres candidats, de la souveraineté nationale à l’immigration, je soulignais qu’il n’avait pas de solution aux problèmes qu’il soulevait, au risque d’allumer une guerre civile. Je terminais par un appel à la social-démocratie, afin qu’elle se reprenne.

Telle est mon «étrange bienveillance». Il s’agit, de la part des deux journalistes, ou bien d’une «étrange» inintelligence du texte, ou d’une malveillance délibérée. J’ai une pensée pour Le Monde d’Hubert Beuve-Méry: c’était un homme bourru, qui pensait que notre métier de journaliste repose d’abord sur l’honnêteté intellectuelle.

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