Abdourahmane Idrissa: «Au Sahel, le sentiment antifrançais tourne à l’obsession haineuse»

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Par Tanguy Berthemet LE FIGARO. 9 décembre 2021

Abdourahmane Idrissa. Fabien Clairefond

ENTRETIEN – Historien à l’université de Leiden aux Pays-Bas, l’universitaire nigérien avertit contre la montée d’une diabolisation largement irrationnelle de la France au Sahel.

LE FIGARO. – Depuis la décolonisation, il a toujours existé au Sahel et en Afrique francophone de manière générale un fort sentiment antifrançais. Mais vous évoquez aujourd’hui une vigueur nouvelle. Qu’entendez-vous par là?

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Abdourahmane IDRISSA. – Il est vrai qu’un sentiment antifrançais un peu vague a toujours existé. Mais ces dernières années, le phénomène prend une vigueur nouvelle. Cela tient au développement des réseaux sociaux, qui mythifient et exacerbent l’idée d’une mauvaiseté diabolique de la France. Cette mythification est cousue de contradictions, car on accuse aussi bien la France de ne pas en faire assez pour lutter contre les djihadistes que de les armer!

Pour résoudre la contradiction, on explique que le fait que la France ne parvienne pas à vaincre les djihadistes est la preuve irréfutable qu’elle les soutient! Par exemple, récemment, quand la France a annoncé la mort dans un bombardement, d’un chef de l’État islamique au Grand Sahara, près de Ménéka, on a entendu dire que la France savait donc où se trouvait ce personnage et qu’elle ne pouvait qu’être sa complice!

On est dans un narratif qui puise dans des théories du complot, pour nourrir une colère contre la France dont les sources se trouvent dans le passé colonial et dans la pratique néocoloniale développée par le gaullisme. Cette politique néocoloniale est aujourd’hui sur le déclin, il y a de vrais changements, mais elle continue néanmoins de se manifester à travers le soutien à des régimes ou présidents autoritaires, comme au Tchad.

Selon vous, ce sentiment irrationnel tient aussi à une «absence d’intimité culturelle» entre la France et l’Afrique francophone. Est-ce générationnel?

C’est absolument générationnel. Je le sens, moi qui ai 50 ans et fais partie d’une génération de transition. Durant les trente années qui ont suivi l’indépendance, la France a entretenu une présence culturelle très forte en Afrique avec un réseau de centres culturels, de bibliothèques. Elle fournissait des films aux télévisions, des financements au cinéma. La France était aussi beaucoup plus encline à distribuer des bourses, des visas et à recevoir des étudiants africains qui voyaient leur parcours en connexion avec la France. Cela créait une intimité culturelle qui n’existe plus.

Tout cela a disparu dans les années 1990, en partie parce que la France a démonté ses propres structures de rayonnement culturel. L’Afrique a alors découvert l’Amérique, qui a offert une alternative au tête-à-tête avec la France, qui n’était pas forcément une chose saine.

Au Sahel, la frustration et l’incompréhension face à l’incapacité des Français à vaincre les djihadistes ont offert un terrain très favorable à cette idée d’un complotAbdourahmane Idrissa

Quel rôle exactement les réseaux sociaux – dont Facebook et WhatsApp, particulièrement puissants au Sahel – jouent-ils dans cette dynamique?

Je pense qu’ils sont la cause majeure du problème. Cela ne se limite pas au Sahel bien sûr, mais ce sont des canaux efficaces qui intensifient ce sentiment antifrançais, tournant parfois dans la région à l’obsession haineuse. On le sait, de par leurs algorithmes, les réseaux exacerbent les sentiments négatifs, la colère et la peur, plutôt que le positif. N’importe qui peut y exprimer ses jérémiades, sans la moindre expertise. Les réseaux sont aussi très efficaces pour monter des théories du complot. Or au Sahel, la frustration et l’incompréhension face à l’incapacité des Français à vaincre les djihadistes ont offert un terrain très favorable à cette idée d’un complot, donnant corps à un sentiment antifrançais qui devient une sorte de moralisme fédérateur.

Comment le gouvernement français peut-il lutter contre la tendance?

Face à l’impossibilité de discuter rationnellement, je ne vois pas de solution simple. Ces bulles obsessionnelles sont difficiles à percer. Quand je m’exprime avec des arguments factuels, ils sont ignorés, je prends des volées de bois vert et mes interlocuteurs préfèrent continuer de vider leur sac. Il y a peut-être une stratégie pour contourner ce problème, mais je ne l’ai pas découverte! Mais il ne faut pas se laisser abattre. Quand je parle, certains sont aussi heureux de m’entendre!

Serval et Barkhane sont pourtant différentes, à vos yeux, des nombreuses opérations militaires françaises passées. Vous dites même que ce sont les premières à être dans l’intérêt de Sahéliens, mais elles sont vilipendées…

C’est un paradoxe. Les gens ont tellement été habitués à voir la France monter des opérations néocoloniales en Afrique, qu’ils accueillaient d’ailleurs avec une certaine veulerie, que pour une fois que ce n’est pas le cas, ils continuent de voir la réalité à travers le prisme de l’histoire, surtout que la France utilise en partie les restes de son dispositif néocolonial, comme ses bases militaires permanentes. La France ne sait pas non plus très bien s’expliquer, car elle-même ne comprend pas très bien sa position au Sahel et en Afrique.

La «nouvelle» politique d’Emmanuel Macron vis-à-vis de l’Afrique serait-elle un échec?

Trop tôt pour le dire. La situation est évolutive et j’ai l’impression que Macron et l’État français tentent de développer une nouvelle approche. Mais oui, il y a le style Macron, cassant et péremptoire, qui relève de l’ancienne époque, comme lors du sommet de Pau. Cela ne vise pas que les Sahéliens. On le lui reproche aussi en France, je crois. Au Sahel, cela réveille effectivement de mauvais souvenirs.

La France est peut-être en train d’accepter qu’elle est une puissance moyenne, et non plus celle de Louis XIVAbdourahmane Idrissa

Barkhane serait tout de même pour vous le premier acte du décès de la politique de grandeur de la France. En quoi?

Je pose la question. Dans une étude récente, je tente d’expliquer qu’avec Barkhane, la France est sortie de l’idée d’autonomie stratégique vis-à-vis des États-Unis, car elle est désormais en partie dépendante de leur logistique. Or l’autonomie stratégique, c’était précisément la politique de grandeur française. Cela requérait aussi une soumission de l’Afrique, qui donnait par exemple l’accès à l’uranium nigérien ou des voix à l’ONU. La France est peut-être en train d’accepter qu’elle est une puissance moyenne, et non plus celle de Louis XIV. Elle va s’investir dans la construction de la défense européenne, notamment avec l’Allemagne. On en voit des signes au Sahel et dans l’opération Barkhane, avec la mission européenne Takuba.

Mais cela n’est-il pas vrai depuis 1994?

L’année 1994 fut l’annus horribilis de la puissance française en Afrique avec deux événements. Il y a eu la dévaluation du franc CFA, qui était une reconnaissance des limites du pouvoir financier de la France en Afrique. Pour la première fois, quand les pays africains, alors sous pression du FMI et de la Banque mondiale, ont appelé la France au secours, elle a répondu absente. Mitterrand ne savait pas comment faire passer la pilule, mais Balladur s’y est attelé sans état d’âme avec l’aide d’Alassane Ouattara, alors ministre des Finances ivoirien. C’était une acceptation du multilatéralisme en Afrique francophone, donc des institutions de Bretton Woods et du néolibéralisme américain.

Puis, il y a eu le Rwanda, un drame enraciné dans le passé colonial dont Mitterrand était un héritier. La volonté de lutter contre «l’ennemi» anglo-américain a conduit à la myopie de l’État et de l’armée française. Pour reprendre les mots du rapport Duclerc, ce fut «une défaite de la pensée et un effondrement intellectuel».

Les djihadistes ont-ils déjà gagné au Sahel?

Je ne sais pas si l’on peut dire cela. Mais ils sont parvenus à rendre les Occidentaux persona non grata. Quand vous voyez les cartes produites par le Quai d’Orsay, la quasi-intégralité du Niger est en zone rouge, y compris Niamey, ainsi que la plus grande partie du Mali et du Burkina. Ce principe de précaution peut se comprendre car les djihadistes sont très violents. Mais c’est une victoire pour eux car cela entraîne un recul de l’influence occidentale. C’est leur objectif.

Il ne faudrait pas faire avec les Russes ce que les Sahéliens font avec les FrançaisAbdourahmane Idrissa

Le sentiment antifrançais ne provient-il pas aussi d’une montée de l’identité nationale et du souverainisme en Afrique?

C’est la partie la plus troublante de ce sentiment antifrançais. Ses adeptes parlent de souveraineté, mais je préfère le mot souverainisme qui est une idéologie et un travail contre «l’Autre». Si les Sahéliens recherchaient la souveraineté cela serait plaisant. On y verrait la volonté de construire un État viable. En réalité, ils cherchent un bouc émissaire, en l’occurrence les Français. On voit la même chose en Europe avec l’islam. Ce sentiment antifrançais peut-il devenir violent? Je ne le pense pas, mais je me méfie de l’être humain, on est dans le domaine des émotions. Le bon point est que les gouvernements au Sahel ne soufflent pas sur les flammes. Le premier ministre du Malitoutefois, est à la limite, et ça, c’est très dangereux.

La propagande russe joue-t-elle un rôle au Mali dans ce dénigrement de la France?

Je ne vois aucune preuve d’implication russe, même à la marge. Peut-être au Mali à la rigueur peut-on faire des déductions avec l’affaire Wagner (compagnie de mercenaires privés utilisée par Moscou sur place, NDLR). Mais moi je ne dirais pas ça… Il ne faudrait pas faire avec les Russes ce que les Sahéliens font avec les Français.

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