« Il faudrait une purge, mais ça mettrait le feu » : à la RATP, la laïcité reste un combat. A LIRE ……..

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La ministre Marlène Schiappa se rend sur un centre RATP ce jeudi, à l’occasion de la journée de la laïcité. Le respect des règles républicaines reste un enjeu dans l’entreprise publique.

Durée : 7 minCinq syndicats de la RATP ont lancé lundi un appel à faire grève le jeudi 17 décembre pour protester contre "les conséquences" pour les agents de la prochaine ouverture à la concurrence des réseaux de la régie

Cinq syndicats de la RATP ont lancé lundi un appel à faire grève le jeudi 17 décembre pour protester contre « les conséquences » pour les agents de la prochaine ouverture à la concurrence des réseaux de la régie

Étienne Girard et Amandine Hirou. Publié le 09/12/2021 L’EXPRESS

Le déplacement revêt une forte valeur symbolique. Ce jeudi 9 décembre, la ministre Marlène Schiappa se rend au centre de la RATP situé aux Pavillons-sous-Bois (Seine-Saint-Denis), à l’occasion de la journée de la laïcité. Le lendemain, Azdyne Amimour, le père du terroriste Samy Amimour, co-auteur de l’attentat du Bataclan, témoignera devant la cour d’assises de Paris. Samy Amimour présentait la particularité d’avoir été conducteur de bus à la RATP, dans ce même dépôt des Pavillons-sous-Bois, cité par Denis Maillard, auteur de l’ouvrage Quand la religion s’invite dans l’entreprise (Fayard), publié en 2017, comme un bastion de revendications communautaires : « Pavillons-sous-Bois est l’un de ces centres (il y en aurait deux autres en région parisienne) où le management a dû battre en retraite face à la force des revendications communautaires et religieuses. Pièces collectives fermées et inaccessibles à la direction (avec des soupçons de trafic), refus de certains machinistes de serrer la main aux femmes et même de toucher le volant après elles, autobus immobilisés pendant que les conducteurs font leurs prières… Les coups de canif à la sacro-sainte laïcité, règle d’airain dans les services publics, sont devenus légion ». 

Ces dernières années, plusieurs autres affaires ont émaillé la vie de l’entreprise publique, perçue comme particulièrement en proie au « séparatisme », cette organisation à part du reste de la société, dans laquelle les engagements communautaires prennent le pas sur les règles de la République. Un rapport d’information signé des députés Eric Poulliat (LREM) et Eric Diard (LR), en juin 2019, se veut extrêmement alarmiste. « Le phénomène de communautarisme constaté au sein de certains dépôts de la RATP doit faire l’objet de la plus grande attention », écrivent les parlementaires. « Ont pu être évoqués les exemples d’agents priant sur leur lieu de travail ou refusant de serrer la main d’une femme ou l’apparition d’un syndicat communautariste dans les élections professionnelles de certains dépôts », décrivent-ils. Il s’agit du syndicat antiprécarité (SAP-RATP), rebaptisé par certains agents « le syndicat pour musulmans », écrit encore Denis Maillard dans son livre, qui a raflé plus de 50 % des voix aux élections professionnelles de 2014 sur deux centres bus : dans le XVIIIe arrondissement de Paris et aux Pavillons-sous-Bois. 

« On devient radical pour ne pas être embêté »

« Aujourd’hui, à la RATP, quand vous êtes musulman et que vous n’allez pas à la prière le vendredi, on va vous le dire. Il y a une volonté qu’il y ait une pratique de l’islam rigoriste. Et donc on devient radical pour ne pas être embêté. Ça fait partie des choses qui nous sont remontées », explicite auprès de l’Express Eric Poulliat, qui a interrogé des hauts-cadres de l’entreprise comme des syndicalistes et des managers de terrain.  La Loupe, le podcastNouveau ! Ecoutez l’info de plus près
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A intervalles réguliers, des « affaires », racontées avec plus ou moins de précisions, viennent attirer l’attention sur la RATP. Il y eut l’affaire rapportée en 2019 par le poète Kamel Bencheikh, qui racontait que sa fille s’était vue refuser l’accès au bus 60 car sa jupe était trop courte. « T’as qu’à bien t’habiller », aurait répondu le conducteur. Il y eut aussi « l’affaire Borat » : en novembre 2020, des chauffeurs de bus se sont insurgés contre une affiche du film Borat car le personnage principal portait une bague sur laquelle était inscrit le nom d’Allah en arabe. Dans une vidéo publiée sur Twitter, l’un d’entre eux, qui affirme s’exprimer depuis son « dépôt » et commence son message par « Assalamu alaykum, les frères », exprime sa volonté de « gratter l’affiche ». Dans ce dernier cas, des sanctions ont été prises, nous affirme Frédéric Potier, référent laïcité de l’entreprise publique depuis février 2021 : « Pour les auteurs qu’on a réussi à identifier, il y a eu des procédures disciplinaires et des sanctions. Ça a été des mises à pied sans solde. Qui ont concerné deux ou trois personnes, de mémoire ».  

Dans d’autres cas, la recherche s’est avérée bien plus compliquée. Patrice Obert, référent laïcité de la RATP entre 2015 et 2020, décrit la difficulté de caractériser les atteintes à la laïcité : « Un homme qui refuse de prendre le volant après une femme, il ne va pas dire que c’est pour un motif religieux. Il va dire que le bus est sale. Et ça peut être vrai ». En 2017, un syndicaliste de Sud-Ratp revenait sur une affaire de ce type, citée en 2015 et qui aurait eu lieu en 2012, dans ces mêmes termes auprès de Libération : « Ça n’a rien à voir avec un fait religieux. Le conducteur avait refusé de prendre le volant car le poste de conduite était sale. Il y avait des cendres et des déchets partout. Ça aurait été un machiniste homme qui aurait laissé le poste dans cet état, ça aurait été pareil ». Même type de réaction d’un conducteur auprès du Parisien sur l’histoire de la jupe trop courte, en 2019 : « C’est n’importe quoi. Je le connais le conducteur de cette histoire. Il sort tout le temps avec des filles, il n’est pas du tout religieux ! ». 

« Le covid a réglé la question »

Eric Poulliat, qui a mené un certain nombre d’entretiens « off », pour recevoir une parole plus libre, se souvient lui de « syndicalistes au discours un peu borderline » : « Et pourtant, c’étaient censé être des modérés », ajoute-t-il, pointant « un certain nombre d’étapes déjà franchies » et « une direction qui veut bien faire mais est confrontée à une culture d’entreprise communautaire ». Ce passif historique, Patrice Obert ne le nie pas : « Historiquement, à la RATP, il y a eu la communauté des Antillais, des Auvergnats ». Puis, notamment, des musulmans. L’ancien haut-cadre cite spontanément la politique de la RATP dite des « grands frères », menée à partir de 1995 « pour éviter que les bus soient caillassés en banlieue », comme un élément déstabilisant : « Ça a planté une graine compliquée à gérer ensuite ». A l’époque, l’entreprise recrute massivement des jeunes des quartiers difficiles, sur le critère de leur proximité avec les vandales, afin qu’ils les convainquent de ne pas dégrader les véhicules. « On a amené les logiques communautaires des quartiers dans l’entreprise », regrette Eric Poulliat, inquiet du manque de diversité religieuse dans certains dépôts : « C’est quand même une entreprise où un syndicaliste m’a raconté qu’on ne pouvait plus mettre un distributeur avec un sandwich au jambon car les gens ne l’utilisaient plus, considérant tout le distributeur comme ‘haram' ». LIRE AUSSI >> Laïcité, Zemmour, vaccin… Jean-Luc Mélenchon – Raphaël Enthoven : la grande confrontation

Cette question de la mixité culturelle, Patrice Obert la connaît, mais ne dispose pas des moyens d’y remédier : « la RATP, c’est du travail en horaires décalés, on ne peut pas faire travailler les gens à l’opposé de chez eux. Donc on est tributaires du manque de diversité dans certains endroits ». Pendant son mandat, il a dû faire codifier les « salutations ». Alors que les précédents « guides pratiques » faisaient mention du fait de « serrer la main », cette dimension a disparu. « On ne peut pas obliger les gens à serrer la main, on peut leur demander de saluer tout le monde de la même façon », estime le haut fonctionnaire. « Aucune règle n’impose la forme de ce salut qui peut être un salut oral, un signe de tête… Mais cette salutation doit être respectueuse de la personne rencontrée », stipule la dernière version du guide pratique à l’usage des managers, publiée ce jeudi 9 décembre 2021. Patrice Obert note d’ailleurs que « le covid a réglé la question : on ne reviendra pas à la tradition du serrage de mains ».  

« Quelques cas marginaux »

Afin de faire tout de même respecter la laïcité, il est encore affirmé dans le guide que « l’absence de regard, une façon d’aborder l’autre sans le voir, de l’ignorer, de nier sa présence ou son visage, peuvent être des marques d’irrespect » entraînant des sanctions. Mais comment les caractériser ? Le salut des femmes, « certains s’arrangent pour le faire sans le faire », estime Eric Poulliat. Mêmes limites concernant les barbes longues des contrôleurs de la RATP en lien avec les voyageurs, qui peuvent donner une impression d’affirmation religieuse à l’usager. « On ne peut pas sonder les reins et les coeurs », répond Patrice Obert. « Ce serait trop compliqué de codifier la barbe, quelle longueur, etc. On préfère se concentrer sur le « travailler ensemble », c’est-à-dire le respect des règles de la laïcité à l’intérieur de l’entreprise ». A ce titre, le haut fonctionnaire estime que « ce n’est pas pire à la RATP qu’ailleurs » et qu’il s’agit de « quelques cas marginaux qui posent problème », tout au plus une poignée par an. Son successeur, Frédéric Potier, est sur la même ligne : « Mon regard de nouvel arrivant à la RATP, c’est le regard de quelqu’un qui trouve que cette règle de la laïcité et de la neutralité religieuse est très bien comprise, parce qu’au fond elle est très simple et qu’elle est globalement très respectée ». Il évoque seulement « une dizaine d’incidents » en un peu moins d’un an. 

Rétro-criblage

Eric Poulliat pose lui un regard plus contrasté : « La RATP a désormais les outils pour faire du criblage de ses recrues, mais pas forcément du rétro-criblage ». Depuis 2016, des enquêtes administratives sont systématiquement diligentées sur les agents en voie de recrutement, afin de s’assurer qu’ils ne sont pas radicalisés. Dans le rapport parlementaire de 2019, il était fait état de 5550 avis positifs et 124 avis négatifs, soit un peu plus de 2%. Depuis deux décrets de février 2018, il est également possible de faire convoquer un fonctionnaire manifestement radicalisé depuis une « commission paritaire » qui peut conseiller sa radiation. Mais rien n’est prévu, en revanche, pour les cas d’atteintes à la laïcité qui ne relèvent pas de la menace grave pour la sécurité publique. « La vraie solution pour la RATP, ce serait un rétro-criblage massif de ses agents, la saisine d’une commission paritaire et qu’ils purgent leur personnel », estime Eric Poulliat, qui n’y croit pas vraiment : « Mais ça mettrait le feu, ils auraient tous les syndicats à dos ». Certains signes demeurent difficiles à analyser. Le syndicat SAP-RATP, que Patrice Obert trouvait d’ailleurs « très correct et dans la défense professionnelle des agents » s’est mis en retrait. Ses animateurs ont rejoint le nouveau syndicat FO groupe RATP. Alors que FO avait réuni seulement 9,6% des voix fin 2014, la nouvelle coalition a réuni 30,64% des suffrages aux dernières élections professionnelles de novembre 2021.  

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