Mathieu Bock-Côté: «Ce qui reste du communisme en Occident»

Par Mathieu Bock-Côté LE FIGARO 10 décembre 2021

Mathieu Bock-Côté. Collection personnelle

CHRONIQUE – Du marxisme aux différentes nuances de post-marxisme et de néoprogressisme, féministe ou racialiste, la gauche idéologique continue d’aborder le monde de la même manière.

On commémorera dans quelques jours les 30 ansde la chute de l’URSS, dans une indifférence aussi générale que révélatrice. Alors qu’on ne cesse, à l’Ouest, de guetter toujours la renaissance du fascisme, quitte à se mobiliser contre son fantôme ou d’y assimiler des hommes n’ayant rien à voir avec lui, on semble croire que le communisme, lui, est disparu sans laisser de traces.

La semaine du FigaroVoxNewsletter

Le samedi

Retrouvez les chroniques, les analyses et les tribunes qui animent le monde des idées et l’actualité. Garanti sans langue de bois.S’INSCRIRE

Dans la mémoire occidentale, il ne reste plus qu’un mauvais souvenir. On se souvient bien de Staline, de Soljenitsyne au goulag, et de la chute du Mur, mais tout cela est pour de bon classé dans l’histoire ancienne. Ce qui n’empêche pas quelques nostalgiques, peut-être plus nombreux qu’on ne le pense, de confesser quelques tendresses pour un empire qui, de leur point de vue, était porteur d’équilibre à l’échelle mondiale.

À LIRE AUSSIMathieu Bock-Côté: «Aux États-Unis, qui sont vraiment les “antifas”»

Mais l’histoire du communisme n’est pas exclusivement soviétique. À l’Ouest, au fil des décennies, ils furent nombreux, chez les intellectuels qui y adhéraient, à suivre la migration de l’utopie communiste de Moscou à La Havane, à Pékin, à Belgrade, à Tirana, et même à Phnom Penh. Toujours le rêve devait renaître, chaque fois lavé de ses péchés et de ses crimes, qui incomberaient d’abord aux hommes ayant mal compris et mal appliqué cette splendide théorie.

Les penseurs libéraux en ont tiré une observation: il y a chez les intellectuels, et plus particulièrement, chez les intellectuels de gauche, une étrange fascination pour la tyrannie, ou du moins, pour les régimes idéocratiques prétendant reconstruire et rééduquer l’humanité, d’autant qu’ils ont souvent tendance à les transformer en ingénieurs des âmes, et même, en sculpteurs de l’homme nouveau. On peut comprendre ainsi leur sympathie affichée, aujourd’hui, pour tout ce qui relève de la transidentité, qui leur promet à nouveau de jouer le rôle de démiurges.

À LIRE AUSSIAdolescents transgenres: «Il existe un vrai phénomène de mode aux États-Unis»

Mais l’essentiel est peut-être ailleurs, dans l’héritage invisible du marxismeau sein de l’intelligentsia occidentale. Si on en trouve moins qu’avant pour s’en réclamer, bien qu’il soit encore associéà un certain chic académique, il aura profondément transformé les structures mentales du monde intellectuel, et même, de la vie publique en général. On pourrait écrire l’histoire intellectuelle des années 1950 aux années présentes,en Occident, comme une quête toujours reprise de la révolution, qui changeait d’objet, mais qui demeurait emportéepar le même élan.

Du marxisme aux différentes nuances de post-marxisme et de néoprogressisme, qu’il soit féministe ou racialiste, la gauche idéologique continue d’aborder le monde de la même manière. Pour elle, le mal s’incarne dans une catégorie identifiée et un système social. Il faut abattre la première et renverser le second. C’était hier le bourgeois et le capitalisme, c’est aujourd’hui l’homme blanc et l’Occident. Quant au sujet révolutionnaire, ce n’est plus, depuis longtemps, la classe ouvrière, mais la figure du minoritaire, qui l’incarne.

À LIRE AUSSI«Cancel culture», «woke»: quand la gauche américaine devient folle

Milan Kundera, très justement,a déjà noté que l’héritage le plus vif du totalitarisme, dans le monde occidental, était probablement l’esprit de procès. Ne domine-t-il pas encore la vie publique, avec ses accusations de déviationnisme idéologique, qui reviennent en boucle, comme on le voit quand de petits commissaires politiques qui se prennent pour des journalistes habités par une tentation délatrice traquent les intellectuels qui ne se soumettent pas à leur orthodoxie. Comme hier, on les accusait de complicité contre-révolutionnaire, on les accuse aujourd’hui d’entrer en dissidence contre le régime diversitaire, qui hérite, institutionnellement, en Occident, de cette nouvelle tentation totalitaire. La gauche idéologique continue de faire de misérables listes de mal-pensants et de mauvais penseurs, pour les rappeler à l’ordre.Tel est le fil d’Ariane du journalismede contrôle idéologique, qui nous conduit toujours sur de mauvais chemins.

On y revient: le communisme a ravagé les pays de l’Est mais ils sont parvenus à s’en débarrasser. L’expérience totalitaire est toujours désastreuse. Mais à l’Ouest, le néoprogressisme poursuit son œuvre, sans qu’on ne s’en aperçoive, comme sila chute de l’URSS avait permis de clore à jamais cette histoire. Naturellement, on se gardera de tout amalgame.

Mais certains rapprochements historiques sont saisissants: psychiatrisation du désaccord, séparation des hommes entre ceux qui ont eu la révélation du monde nouveau, et les traînards de l’arrière qui tardent à s’y rallier, ou qui, pire encore, refusent de s’y convertir, logique de purge à l’intérieur du camp progressiste qui semble incapable de ne pas se radicaliser. Il suffit ainsi, aujourd’hui, de confesser quelques réserves devant les revendications sociétales nouvelles pour basculer à l’extrême droite. Comme si, finalement, le totalitarisme étaitla tentation maléfique de la modernité,et qu’elle nous hantait encore.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :