Stéphane Le Foll : « On a tort de prendre Zemmour pour un guignol »

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ENTRETIEN. Le maire socialiste du Mans appelle sa famille politique à ne pas se laisser dominer par les wokistes, les décroissants et les anti-progrès.

 Propos recueillis par Sébastien Le Fol et Thomas Bourgeois-Muller. Publié le 18/12/2021 LE POINT

Stéphane Le Foll a publié il y a quelques semaines un livre intitulé Renouer avec la France des Lumières (Calmann-Lévy). Le moins que l’on puisse dire, c’est que la gauche s’enfonce toujours plus dans l’obscurité. Réunie, elle n’atteint pas 25 % des intentions de vote dans les derniers sondages. Dernier rebondissement en date : l’ancienne ministre de la Justice Christiane Taubira a proposé sa candidature. Pour Stéphane Le Foll, le problème de la gauche n’est pas stratégique, mais idéologique. L’ancien ministre de l’Agriculture, qui accueille ce samedi dans sa ville du Mans le Premier ministre Jean Castex, préconise une opération de désherbage pour chasser les herbes folles et appelle de ses vœux une grande moisson d’idées. Selon lui, la gauche fait fausse route en emboîtant le pas des mouvements wokistes et décroissants. Le Foll veut replacer le progrès et la raison au cœur du projet socialiste. Sera-t-il pris pour un fou ?

Le Point : La gauche est-elle devenue folle ?PUBLICITÉ

Stéphane Le Foll : La gauche est perdue, elle se cherche une cohérence. Elle est prête à toutes les aventures comme celle d’une primaire improvisée au dernier moment. Son problème n’est pas stratégique, mais idéologique. On n’a pas travaillé sur le fond. C’est particulièrement vrai au Parti socialiste. On ne sait plus ce qui le distingue des autres formations politiques ni ce qu’il porte comme projet.

Vous avez tiré un trait sur 2022 ?

Rien n’est jamais perdu en politique. Mais dans l’état actuel des forces, la gauche, qui représente 25 % des intentions de vote, est en grande difficulté. Ce n’est pas le nombre de candidats qui est en cause. Elle en a compté autant, voire davantage, lors de précédentes élections. C’est l’offre qu’elle propose qui ne correspond plus aux souhaits majoritaires des Français.

Anne Hidalgo est très basse dans les sondages. Faut-il changer de candidate ? Christiane Taubira envisage de se présenter…

La question est symptomatique du malaise de la gauche qui est arrivée à la fin d’un cycle. Faut-il changer de candidate ? Tout cela, c’est de l’improvisation. La question devrait être sur le projet pour la France. À la fin de ce processus électoral, Anne Hidalgo, Olivier Faure et Christiane Taubira devront assumer leur responsabilité devant les Français.

À LIRE AUSSIPrésidentielle : Taubira, l’éternel retour

Pour qui voterez-vous au premier tour ?

Je voterai socialiste.

Le wokisme est une impasse

Dans une tribune au Journal du dimanche, l’ancien Premier ministre Manuel Valls soutient qu’une partie de la gauche s’est fourvoyée dans la décroissance ou le wokisme, et c’est ce qui la tue à petit feu. Vous êtes d’accord avec lui ?

Manuel Valls s’est lui-même fourvoyé. Mais la gauche s’égare en emboîtant le pas de ces théories. Un fossé s’est creusé entre une gauche des Lumières, progressiste et républicaine, et une gauche identitaire et victimaire. Élisabeth Roudinesco a bien montré comment les assignations identitaires ont pris le pas sur les engagements émancipateurs.

Si on est de gauche, selon vous, on doit combattre le wokisme ?

Le wokisme est une impasse qui défend le fait minoritaire contre les valeurs universelles. Quand j’entends l’un des organisateurs de la primaire populaire soutenir qu’il faut en finir avec l’universalisme et défendre les « universalités », je me dis qu’il y a une déliquescence des valeurs à gauche. Des minorités font leur loi, brandissant des dettes perpétuelles à régler au nom du passé. SOS Racisme mobilisait contre le racisme ; les « wokistes » se battent pour enfermer chacun dans sa couleur de peau ou sa religion. Sur ces questions-là, le Parti socialiste s’est trop longtemps laissé dominer idéologiquement. Il faut mettre un terme à cette dérive. La culpabilité ne fait pas une politique publique.

On a le sentiment que la gauche a abandonné l’idée de progrès…

La gauche est bloquée entre deux discours qui tournent le dos au progrès : le mélenchonisme célébrant la planification et l’étatisme, et l’écologie politique vantant la sobriété et la décroissance. La gauche doit choisir le progrès plutôt que le malthusianisme et le déclinisme.

La décroissance est incompatible avec les classes insécurisées.

Vous n’êtes pas décroissant ?

Non. La gauche dans l’histoire a porté les valeurs de la science, de la raison, même si elle a toujours été comptable des émotions qu’il y a chez chaque individu. À force de s’en éloigner, on prend de grands risques. C’est bien cette question qui m’inquiète dans le débat public. Socialement, la décroissance est incompatible avec les classes insécurisées qui sont déjà au quotidien dans la sobriété subie.

Ce serait quoi le socialisme à la sauce Le Foll ?

J’ai trois convictions fortes. La première : le progrès doit rester un élément structurant de la réflexion des socialistes. La deuxième : chaque Français doit savoir qu’il peut être reconnu et qu’il peut être un acteur de la réussite de son propre destin. La troisième : dans une époque qui se radicalise, il faut chercher les compromis nécessaires au nom de l’intérêt général.

Vous relanceriez le nucléaire ?

Le mixte énergétique, c’est François Hollande qui l’a fixé. J’étais son directeur de campagne. On venait de vivre la tragédie de Fukushima. On a dit : on va faire le même chemin que l’Allemagne, en réduisant de 25 % la part du nucléaire. Bien sûr qu’il faut fermer Fessenheim afin de créer une filière de démantèlement, car il faut se préparer à fermer des centrales. Il faut évidemment achever Flamanville. Cela dit, le président Macron s’emballe un peu. Nous avons cinq ans pour décider de l’avenir des EPR. La priorité, c’est le développement des énergies renouvelables et les sauts technologiques à réaliser.

Que vous inspire le contrat de gouvernement de la coalition dirigée par le social-démocrate Olaf Scholz en Allemagne ?

L’Allemagne nous offre l’exemple d’un débat apaisé et pragmatique lié à des institutions parlementaires. Le contrat de gouvernement de la coalition dirigée par Olaf Scholz propose un équilibre politique qui prend en compte les aspirations écologiques, sociales et libérales. En France, le quinquennat et le calendrier législatif doivent évoluer, car, actuellement, ce calendrier laisse trop de place aux aventures individuelles.

La droite dure est de retour.

Qu’avez-vous pensé de l’émission du président de la République sur TF1 ?

En termes de communication, c’est plutôt réussi, mais trop long. Mais cette émission a fait apparaître les limites et les incohérences de la philosophie de la réussite d’Emmanuel Macron. En réalité, son quinquennat a plutôt profité aux premiers de cordée. Alors que ce sont tous les Français qu’il fallait emmener. Ce quinquennat a été marqué au début par l’arrogance de son président et de sa majorité. Emmanuel Macron tente encore de l’effacer.

Que sauvez-vous de sa présidence ?

Valérie Pécresse l’accuse de « cramer la caisse ». Mais il fallait le faire face à cette crise sanitaire.

Puisque vous parlez de Valérie Pécresse, sa candidature change-t-elle vraiment la donne ?

La primaire de la droite était un événement essentiel capable de changer le cours de la présidentielle. Valérie Pécresse hérite d’une droite radicalisée par Éric Ciotti. Elle croisera Éric Zemmour sur son chemin. « La droite est de retour », se félicite-t-elle. La droite dure est de retour. La tentation d’une ligne très identitaire entre déjà en conflit avec son ambition de ramener l’électorat de droite macroniste. Philippe, Le Maire et Darmanin sont les seuls à s’être imposés au cours de ce quinquennat.

Et les macronistes de gauche ? Le Drian, Castaner, Dussopt…

Ils ont disparu…

Diaboliser Éric Zemmour est-elle la bonne méthode pour le combattre ?

On a tort de prendre Éric Zemmour pour un guignol. Il ne faut pas le mépriser. Au contraire, nous devons montrer que son discours s’inscrit dans une vieille tradition nationaliste, maurrassienne et Sens commun.

Le plus important, c’est la taille des idées.

L’immigration occupe l’essentiel des débats de la présidentielle. Pourquoi n’arrive-t-on toujours pas à discuter rationnellement de ce sujet ? Reconnaissez-vous une part de responsabilité au Parti socialiste dans cet état de fait ? N’a-t-on pas trop « moralisé » cette question ?

Le pape François l’a rappelé à Lesbos : l’immigration, ce sont des hommes et des femmes. Rappeler l’humanité des migrants, c’est le rôle de la gauche. Toutefois, comme l’a dit Michel Rocard, la France ne peut pas accueillir toute la misère du monde. À un moment donné, il faut oser dire, oui, il faut maîtriser l’immigration. Mais cette réponse est incomplète si on ne se pose pas la question d’une grande politique de coopération et de développement des pays d’immigration.

La plupart des candidats à la présidentielle vivent en région parisienne. Certains y voient un reflet du fossé qui se creuse entre Paris et le reste de la France. Qu’en pense le maire du Mans ?

La question est de savoir si ces candidats connaissent bien la France et ses cultures. Je n’en suis pas certain. Nous avons besoin d’un acte 3 de la décentralisation. Il ne s’agit pas d’affaiblir l’État, mais de renforcer la France. Les enjeux de l’Île-de-France ne sont pas les mêmes que ceux des autres régions. Le mode de gouvernement doit accorder une plus grande place aux acteurs locaux. C’est pourquoi le Sénat doit être une véritable assemblée des territoires.

Dans un récent éditorial du Point, Franz-Olivier Giesbert vous rangeait, aux côtés d’Édouard Philippe (1,89 m) et de Laurent Wauquiez (1,88 m), parmi les « grands hommes » prometteurs de la politique française. Ce n’est pas un handicap d’être de grande taille quand on aspire à diriger les socialistes ? Mitterrand, Rocard et beaucoup d’autres étaient un peu plus petits…

Le plus important, c’est la taille des idées.

Quel est votre rêve le plus fou ?

Que la France continue de rêver.

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