Pierre Vermeren et Mustapha Saadi: «Berbères, vous avez dit Berbères?»

Scroll down to content

Réservé aux abonnés

Par Pierre Vermeren et Mustapha Saadi. LE FIGARO. 20 décembre 2021

Drapeau Berbère. Matias Planas/matiplanas – stock.adobe.com

TRIBUNE – Combien de Français savent que les Berbères sont potentiellement majoritaires au sein de la diaspora maghrébine en France?, expliquent l’historien du Maghreb contemporain* et le cofondateur du Réseau citoyen de la Coordination des Berbères de France**.

Le match de ping-pong médiatique, auquel se sont adonnés Éric Zemmour, Samia Ghali et quelques autres sur leurs origines berbères revendiquées, a mis la question amazigh ou «berbère» sur le devant de la scène publique française. Ce fait illustre la singulière méconnaissance de nos élites quant à l’Afrique du Nord et à la diaspora en Europe qui en est issue.

La semaine du FigaroVoxNewsletter

Le samedi

Retrouvez les chroniques, les analyses et les tribunes qui animent le monde des idées et l’actualité. Garanti sans langue de bois.S’INSCRIRE

À LIRE AUSSIPierre Vermeren: «Islamistes et nationalistes se disputent le pouvoir au Maghreb, mais la majorité de la population ne pense qu’à survivre»

Avant la colonisation française de l’Algérie, l’Afrique du Nord était désignée en France selon deux expressions: la Barbarie (qui a donné le «figuier» éponyme), et les régences barbaresques. Mais depuis qu’en 1832 le chef musulman Abdelkader a levé le drapeau du djihad contre l’envahisseur «infidèle», l’armée française l’a érigé en «chef des Arabes»: les habitants d’Algérie sont alors devenus des «Arabes» pour les Français. Cette assignation identitaire «arabe» d’un peuple alors en majorité berbérophone, s’accéléra sous le coup de la création des bureaux arabes (1834), puis de la politique du Royaume arabe (1860). Une poignée d’officiers français ayant fait souche en Égypte depuis Bonaparte, dont le saint-simonien Ismaël Urbain converti à l’islam, en fut la cause. Durant la colonisation, quelques populations berbères avaient droit de cité: Chaouis, Touaregs d’Algérie, Chleuhs et Rifains du Maroc. Pour autant le discours colonial a finalement réduit le monde berbère à la seule Kabylie, le cantonnant à cette montagne qui résista si longtemps à la conquête. Ainsi s’est figé l’imaginaire de l’Algérie coloniale autour de la figure de «l’Arabe».

Puis, la lutte nationale a fait le choix du nationalisme arabe: cette idéologie, suscitée et fécondée par le jacobinisme français, a effacé toute diversité. Le «Maghreb», ses habitants et sa diaspora ne seraient qu’«Arabes».En Afrique du Nord, dans une famille, on parle berbère ou arabe, et cela a de grandes conséquences

Mais répéter sans fin des choses fausses ne les rend pas justes. La correspondance entre une nation, un État et une langue est une exception, que seuls de très vieux États ont eu le loisir de fabriquer. Or en Afrique du Nord, il existe – outre la langue française – deux langues dominantes: l’arabe et le berbère. Elles ne sont pas homogènes et les interactions sont multiples. Mais dans une famille, on parle berbère ou arabe, et cela a de grandes conséquences.

Une étude réalisée en France au début du XXIe siècle avançait que 54 % des immigrés originaires d’Afrique du Nord en France se considéraient comme Berbères. Djerbiens, Kabyles, Rifains, Chaouis, Chleuhs du Souss et de l’Atlas et de l’Anti-Atlas sont bien les groupes d’origine dominants. Pourtant, depuis soixante ans, ils ne sont qu’«Arabes» aux yeux des Français, de leurs médias et de leurs élites. Leurs enfants, devenus «beurs», sont maintenant tous «musulmans».

Combattue pendant des décennies en Afrique du Nord par des États autoritaires champions du nationalisme arabe, tancée par les islamistes soucieux d’imposer une orthodoxie arabiste dogmatique, et niée par la France postcoloniale, comment la culture berbère a-t-elle survécu? Cette identité culturelle s’est transmise tant bien que mal dans les familles, entre amis, par la conversation des cafés, par la chanson, et par le respect des ancêtres.

La longue traversée du désert commune aux Berbères d’Afrique du Nord et à ceux de la diaspora a donné lieu à deux cheminements politiques. Dans les pays d’origine, la montée en puissance des revendications culturelles a fini par faire céder les États, qui reconnaissent aujourd’hui l’amazigh comme deuxième langue officielle et nationale.

Dans la diaspora, le combat culturel a abouti à une timide reconnaissance comme langue minoritaire (en Espagne plus qu’en France), puis à la rupture politique constituée par la création du Réseau citoyen de la Coordination des Berbères de France (CBF) en 2002. Dès 1980, le mouvement culturel berbère en Algérie a tracé le chemin conjoint entre réappropriation culturelle et volontarisme démocratique. Le devenir de la société algérienne, depuis la guerre civile des années 1990, y a cependant rendu difficile cette perspective. Treize ans plus tard, la création en France de la CBF ne fut pas sans écho avec cette première. Comme en Algérie, la création d’une organisation a fait entrer l’identité et la culture berbères dans l’institutionnel. Mais un institutionnel français et républicain.Bien qu’elles aient tenu bon pendant plus de mille ans face à la langue arabe, la langue et la civilisation berbère ont beaucoup cédé au XX siècle

Il n’est pas simple, au XXI siècle, pour une diaspora, de se fondre dans son pays d’accueil. Mille fils relient la diaspora aux pays d’origine: télécommunications, télévision, famille et action omniprésente des États de départ, qui ne cessent de rattraper leurs ressortissants, même après des générations. Assumer l’idée d’être un Français émancipé de la patrie d’origine est un acte politique déterminé. Mais l’assimilation à la grande patrie ne signifie pas pour autant renoncer à la «petite patrie» (Renan).

D’autant qu’au XX siècle, la culture d’expression amazigh a porté haut l’art musical. Idir, le chanteur kabyle mort à Paris en 2020, a fait connaître au monde la langue des Berbères. La création en France de quelques «Maisons berbères» à vocation laïque est le moyen de conforter identités et trajectoires familiales et individuelles souvent fragiles, ballottées entre l’appel des sirènes nationales et l’assignation islamique omniprésente sous le joug des propagandistes salafistes.

Car du côté des institutions, des médias, de la science ou de la littérature, il existe peu d’alternatives à cette quête des origines et de l’estime de soi. Bien qu’elles aient tenu bon pendant plus de mille ans face à la langue arabe – doublement légitimée par la révélation coranique et par l’écrit -, la langue et la civilisation berbère ont beaucoup cédé au XX siècle. La France coloniale et ses savants jacobins ont toujours favorisé la langue arabe, et cette politique a été amplifiée par les États indépendants. Depuis 1962, un couvercle a été mis en France sur ce monde pour des raisons nationales et idéologiques, où l’ignorance le dispute au jacobinisme, à un anticolonialisme arabophile et à son prolongement islamiste.

Les États de la région, de la Libye au Maroc, ont tout fait pour qu’il en soit ainsi: personne en France n’ose les contrarier en ces domaines. L’État et ses intellectuels – à l’exception de Pierre Bourdieu, Germaine Tillion et Camille Lacoste-Dujardin – n’ont jamais soulevé l’identité culturelle de ces hôtes de la République: vous serez Arabes et musulmans ou vous ne serez pas, disait la doxa. On prédisait une proche extinction des Berbères dans le grand creuset arabo-musulman.

À LIRE AUSSIPierre Vermeren: «Le réveil berbère, la tragique frustration des déshérités du Maghreb»

N’est-il pas temps de regarder en face l’épaisseur culturelle de populations qui ont fait le choix de la France – ou ont été choisies par elle -, parfois depuis des générations? Français et Amazighs, au lieu d’être Français et Normands ou Ardennais, des centaines de milliers de compatriotes cherchent à sortir des allégeances multiples, des légendes du passé colonial ou national, et à devenir des acteurs décomplexés et fiers d’une identité française et républicaine assumée. Potentiellement majoritaires au sein de la diaspora maghrébine de France, les Amazighs de la République, sont souvent très reconnaissants envers leur pays hôte, quand la terre des ancêtres demeure si rude et leur devient peu à peu étrangère. L’histoire multimillénaire de leurs ancêtres en Afrique, issue du grand brassage méditerranéen, leur permet de dépasser les conflits mémoriels et de s’inscrire dans l’universel. La berbérité culturelle n’est-elle pas un supplément d’âme bienvenu en ces temps survoltés?

* Professeur à Paris I Panthéon-Sorbonne.

** Conseiller régional d’Île-de-France (UDI).

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :