Renaud Girard: «Le chaos libyen n’est hélas pas fini!»

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Par Renaud Girard LE FIGARO 20 décembre 2021

Renaud Girard. Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

CHRONIQUE – Les élections du 24 décembre, même réduites au scrutin présidentiel, n’auront pas lieu. Mais, de toute façon, sont-elles vraiment la solution?

Le 12 novembre 2021, s’était tenue à Paris une grande conférence internationale sur la Libye, coprésidée par les leaders de la France, de l’Allemagne et de l’Italie, ainsi que par le président et le premier ministre libyens. Ces rivaux, qui n’ont pas réussi à faire le voyage de Paris dans le même avion, avaient été élus temporairement au mois de février 2021 par un Forum du dialogue politique libyen, collège de 75 membres, qu’avait réuni l’ONU à Genève.

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Lors de la conférence de presse de clôture de ce sommet (auquel avaient également participé la vice-présidente américaine et des représentants de tous les pays voisins de la Libye), Emmanuel Macron avait annoncé, avec satisfaction, que des élections présidentielles et législatives au suffrage universel auraient lieu en Libye le 24 décembre 2021, et qu’un accord avait été conclu pour entamer le retrait des forces étrangères installées sur le sol libyen (principalement des mercenaires russes de la division Wagner, et des militaires turcs accompagnés de leurs supplétifs djihadistes syriens).

Mais dire les choses, même devant une audience prestigieuse, ne suffit pas pour qu’elles adviennent. Les forces turques et les mercenaires russes ou syriens n’ont pas quitté la Libye. Les élections du 24 décembre, même réduites au scrutin présidentiel, n’auront pas lieu. Les listes ne sont toujours pas arrêtées et les bulletins de vote n’ont pas été imprimés. Les chicayas l’ont emporté sur l’organisation.

Ces élections présidentielles auront-elles lieu un jour de l’année 2022? Peut-être que oui, peut-être que non. Mais, de toute façon, sont-elles vraiment la solution au problème libyen? N’encouragent-elles pas la division du pays plutôt que sa réunification?

Plus de quatre-vingt-dix Libyens ont fait acte de candidature. Tous apparaissent comme les représentants d’un clan, d’une tribu, d’une ville. Aucun n’a la réputation et le charisme pour incarner le pays tout entier, c’est-à-dire à la fois la Tripolitaine, la Cyrénaïque et le Fezzan.La plus sérieuse des candidatures est celle de l’actuel premier ministre, Abdel Hamid Dbeibah

La plus sérieuse des candidatures est celle de l’actuel premier ministre, Abdel Hamid Dbeibah. C’est un ingénieur, ancien président de la Compagnie libyenne d’investissement et de développement sous Kadhafi. Ce business man, originaire de la puissante ville côtière de Misrata (liée aux intérêts turcs en Méditerranée), a été élu à son poste en février dernier, par le collège de 75 délégués libyens qu’avait réunis l’ONU à Genève. Depuis, il a montré du sérieux dans la gestion, payant en temps et en heure les salaires des fonctionnaires et doublant les pensions des retraités. C’est un homme qui a su distribuer à la population la manne du pétrole.

Il y a aussi le maréchal Haftar qui tient la ville de Benghazi. C’était l’ami des Français. Il a essayé de prendre en 2020 la capitale, Tripoli, par la force mais a échoué. Comme sa famille a beaucoup volé, sa popularité a chuté, même dans l’est du pays où il a normalement sa base électorale.

Il y a enfin Saïf al-Islam, le fils de Kadhafi. On lui reproche moins qu’avant de représenter l’ancien régime, qui était dictatorial mais stable, ou d’être l’objet d’un mandat d’arrêt par la Cour pénale internationale pour son rôle dans la répression du printemps 2011. Le fait nouveau est qu’il est accusé de liens avec les mercenaires russes de la division Wagner.Dans les sociétés tribales ou claniques, les élections divisent souvent davantage qu’elles n’unissent le pays, car le vote y est avant tout ethnique

Aucune de ces trois personnalités n’a le leadership et les soutiens régionaux suffisants pour redresser l’État. C’est un pays qui bénéficie d’immenses ressources pour une population inférieure à 7 millions d’âmes. Mais l’État, au sens d’une structure organisée respectée par les citoyens et capable de traverser tous les régimes, n’a jamais existé en Libye. Il y a juste eu, de 1969 à 2011, la dictature du colonel Kadhafi, qui avait su répartir équitablement la manne pétrolière entre les différentes tribus du pays, et qui avait même su en faire profiter les États voisins d’Afrique noire.

La France et l’Otan ont éliminé Kadhafi en octobre 2011, sans avoir de solution de rechange pour diriger le pays. Les Occidentaux sont naïfs quand ils croient que la démocratie électorale suffira à faire avancer le pays. En Irak et en Afghanistan, les Américains ont organisé plusieurs scrutins indiscutablement libres. Mais ces élections régulières ne sont pas parvenues à renforcer la solidité de l’État. Dans les sociétés tribales ou claniques, les élections divisent souvent davantage qu’elles n’unissent le pays, car le vote y est avant tout ethnique. Lors des élections, les citoyens ne se prononcent pas sur des programmes de gouvernement, mais votent plutôt dans un souci de renforcer leur communauté.

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En Libye, les Occidentaux sont en train de redécouvrir une loi d’airain de la politique. C’est toujours un État fort et respecté qui crée le scrutin démocratique. Jamais l’inverse.

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