Gilles Clavreul: «La question n’est plus “pourquoi la société craque?” mais “comment se fait-il qu’elle tienne encore ?”»

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Par Ronan Planchon Publié le 17/12/2021 LE FIGARO

«La crise aux Antilles témoigne du fait qu'une relation de dépendance fondée sur la culpabilité n'est satisfaisante pour aucune des deux parties.»
«La crise aux Antilles témoigne du fait qu’une relation de dépendance fondée sur la culpabilité n’est satisfaisante pour aucune des deux parties.» BERTRAND GUAY/AFP

ENTRETIEN – Dans son nouveau livre, le haut fonctionnaire et cofondateur du Printemps républicain explique pourquoi l’État est devenu muet et donne des pistes pour restaurer son autorité.

Gilles Clavreul est co-fondateur du Printemps républicain et délégué général du club de réflexion L’Aurore. Il a été délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme de 2015 à 2017. Il vient de publier Dans le silence de l’État, aux Éditions de l’Observatoire.

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LE FIGARO. – À rebours d’un discours libéral qui décrit l’État français comme omnipotent, qui régente les moindres faits et gestes du citoyen, vous parlez d’un Etat «faible» face à des citoyens «qui ne croient plus en lui». Comment en est-on arrivé là ?

Gilles CLAVREUL. – L’État républicain, en France, s’est développé sur une matrice libérale. L’État est en quelque sorte un variant du libéralisme politique et philosophique dont l’objectif n’est pas que la régulation du marché, mais la constitution d’une communauté nationale.

En ce sens, ce livre n’est ni anti-libéral ni même une critique de la matrice libérale, mais de certaines de ses évolutions contemporaines, en particulier le virage idéologique des années 1970 et 1980 et l’introduction dans les politiques publiques de théories d’inspiration managériales, issues de la sociologie américaine des organisations. Cette période est marquée par une crise de l’État providence, une crise des utopies d’économie administrées de collectivisation, et une réception bien meilleure par le passé des libéralismes par les élites. C’est la fin de la domination de la matrice structuralo-marxiste, en résumé.

Le but du service public est propre au service public et ses métiers répondent à des exigences qui lui sont propres et ne peuvent pas se modeler sur les règles qui prévalent d’une entreprise privée dont la finalité est le profitGilles Clavreul

L’idée qu’une réforme de l’État est nécessaire commence à s’imposer. Mais contrairement au schéma jadis dominant selon lequel l’État était premier par rapport à la société civile, se dégage désormais l’idée que la société civile doit contenter sur ses propres forces, sa propre auto-organisation et que l’État n’est là que pour corriger ce que la société civile n’a pas réussi à faire d’elle-même. Ce nouveau paradigme autorise le déploiement du modèle de la régulation.

L’État s’est également rétracté sous les coups de boutoir de l’idéologie managériale. En quoi le «new public management» a-t-il participé à sa délégitimation ?

Il est normal que l’État se modernise comme n’importe quelle organisation, et d’ailleurs on en voit les bienfaits dans certains domaines. Il y a donc une logique à importer des techniques efficaces quand elles concernent des dispositifs comparables, notamment dans la «supply-chain». En revanche, le but du service public est propre au service public et ses métiers répondent à des exigences qui lui sont propres et ne peuvent pas se modeler sur les règles qui prévalent d’une entreprise privée dont la finalité est le profit. On l’a oublié parce qu’on a débordé de la critique de l’efficacité de l’État à la critique de sa légitimité.

«L’État a renoncé à son rôle d’unification de la société», écrivez-vous. Mais l’école républicaine, malgré son affaiblissement, tient toujours debout et un certain nombre de structures permettent toujours à la société de faire corps…

La question n’est plus «pourquoi cela craque ?» mais «comment se fait-il que cela tienne encore ?». Malgré cet affaiblissement, l’esprit de service public demeure, l’État conserve des capacités de réaction opérationnelles ; on l’a vu lors de la crise terroriste puis sanitaire. Tout n’est pas parfait, il y a des erreurs et des dysfonctionnements qui ont été criants au début de la crise sanitaire. En revanche, au bout d’un moment, l’État retrouve ses fondamentaux dont la conscience et l’engagement des agents publics eux-mêmes. Ce n’est pas de la démagogie. La dimension éthique au sens propre du terme, celle qui marque une adhésion culturelle a un modèle est très forte et explique pourquoi l’État, et par extension la société, tient encore debout.

Les fonctionnaires se sentent civiquement engagés, et dans les moments de crise, on a vu de la spontanéité, de la créativité, etc. Tout l’enjeu pour les décideurs publics est d’arriver cela hors période de crise sans brimer la liberté des agents.

Le problème n’est-il pas, aussi, que nos politiques ont renoncé à faire aimer l’État à la population ? Manque-t-on d’un «récit étatique» fort qui permette de réconcilier les citoyens et l’État ?

Généralement, l’État en lui-même n’est pas l’objet d’amour, il n’éveille pas d’émotion particulière. La parole publique n’a, je pense, pas pour mission de faire aimer l’État à ses citoyens mais de faire aimer l’intérêt général.

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Je suis mal à l’aise avec le terme de «récit» car il laisse penser qu’une narration serait suffisante pour réenchanter le politique. La troisième partie du livre revient sur les expériences successives des derniers chefs d’État (Nicolas Sarkozy, François Hollande, Emmanuel Macron) qui, chacun a leur manière, ont entrepris de «réenchanter le rêve français» – en vain. Pourquoi cela n’a pas fonctionné ? Parce que ces tentatives de réenchantement étaient superficielles, elles restaient de l’ordre de la mise en image. Les valeurs du service public n’ont pas besoin d’être incarnées mais matérialisées, concrétisées dans des politiques, des institutions, des maisons de l’État…

L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes était l’occasion pour l’État de manifester fermement son autoritéGilles Clavreul

D’ailleurs, la gestion patrimoniale de l’État est catastrophique. J’en veux pour preuve l’exemple du consulat général de France à Hongkong, qui était une maison coloniale magnifique – dans une ville où le prix du foncier est exorbitant. L’Inspection générale a estimé que ce lieu était trop coûteux à entretenir, et le Quai d’Orsay l’a vendu 15 millions d’euros. Résultat: le consul général est désormais logé dans un appartement standard, tout aussi coûteux sur le long terme. Et la France a perdu un joyau inestimable qui, en plus, vaut plus que le prix auquel il a été vendu. À un moment où le réseau diplomatique a été rendu totalement exsangue par les coupes budgétaires successives, on perd la dernière illustration symbolique du rayonnement de la France. Tout cela pour faire des économies de bout de chandelle.

Selon vous, l’abandon du projet de l’aéroport de Notre-Dame-des-Landes en 2018 est un symbole du manque d’autorité de l’État. En quoi ?

L’aéroport de Notre-Dame-des-Landes était l’occasion pour l’État de manifester fermement son autorité. Toutes les étapes avaient été franchies: les études techniques, les obstacles juridiques et la délibération démocratique.

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Candidat à l’élection présidentielle, Emmanuel Macron avait affirmé, à raison que si on renonçait à ce projet, l’État en sortirait affaibli. Une fois élu, il a abandonné, admettant implicitement qu’il a renoncé à exprimer son autorité. Même si les circonstances (la crise des bonnets rouges, le contexte terroriste et la contestation autour du barrage de Sivens qui consommaient énormément de forces mobiles) rendaient l’opération de nettoyage délicate.

Vous allez plus loin en voyant dans la victoire des zadistes la «matrice» des violences des manifestations des «gilets jaunes». Mais les «gilets jaunes» disaient aussi avoir le sentiment d’être abandonnés par l’État…

C’est un point fondamental. D’un côté, l’État abandonne les relégués («la France périphérique» de Christophe Guilluy), de l’autre il redistribue plus d’argent que n’importe quel Etat démocratique occidental. Les deux sont vrais. C’est dans les territoires qui font l’objet des transferts les plus importants que la contestation est la plus faible: la Corse, les DOM-TOM… Il n’y a pas de corrélation entre l’investissement et le degré d’assentiment des populations.

Les indépendantistes ont réussi à ce que le référendum ne leur donne pas l’indépendance, mais leur permettre de contester ces résultats. Ainsi, ils restent dans la posture d’éternels opposants qui peuvent continuer à alimenter la récrimination contre l’ÉtatGilles Clavreul

Cela s’explique notamment parce que l’essentiel des transferts de l’État, ce sont des transferts «passifs» (les salaires des fonctionnaires et les retraites) et non des dépenses d’intervention. Ce ne sont pas des investissements pour le territoire, ils apportent uniquement des moyens de consommer. Et puis, lorsqu’il y a de l’investissement, il est capté par quelques mains et bénéfice peu à l’essentiel de la population.

En ce sens, la crise aux Antilles est-elle une illustration de la théorie de votre livre ?

Elle témoigne du fait qu’une relation de dépendance fondée sur la culpabilité n’est satisfaisante pour aucune des deux parties. D’un côté, on a un État profondément agacé mais qui met quand même la main au portefeuille et, en face, des acteurs qui vivent de la situation d’insatisfaction, une rente, davantage que de la volonté de régler les problèmes. Le référendum en Nouvelle-Calédonie en est le parfait exemple. Les indépendantistes ont réussi à ce que le référendum ne leur donne pas l’indépendance, mais leur permettre de contester ces résultats. Ainsi, ils restent dans la posture d’éternels opposants qui peuvent continuer à alimenter la récrimination contre l’État.

Vous préconisez de rebâtir un État qui joue réellement un rôle de fédérateur de la société. Comment cela pourrait se traduire ? Cette proposition existe-t-elle dans l’offre politique ?

Si j’avais vu les forces politiques ou des acteurs politiques qui étaient pénétrés de cet esprit-là, je n’aurais pas écrit ce livre. Il y a une panne de réflexion sur la puissance publique que j’ai tenté de combler en partie.

Une chose est sûre, entretenir l’idée selon laquelle il est possible de nouer un dialogue direct avec la société civile en cassant les corps intermédiaires, déjà délégitimés et affaiblis, ou en les ignorant est un leurre. Les phases ascendantes de construction du commun national sont des phases d’alliance entre le souverain et les corps intermédiaires. Cela passe par des politiques territoriales qui tiennent compte des réalités. Par exemple, la démarche que le président de la République a entreprise avec Marseille. Elle va dans le bon sens, bien qu’elle se heurte à un problème de taille: la structure de gouvernance de la ville ne change pas, la Métropole et le Département sont tous les deux dans les mêmes mains.

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