Sylvain Tesson : en Syrie, sur les traces des croisés

Le krak des Chevaliers, considéré comme une forteresse imprenable, et que l'ordre des Hospitaliers a tenu de 1142 à 1271.
Le krak des Chevaliers, considéré comme une forteresse imprenable, et que l’ordre des Hospitaliers a tenu de 1142 à 1271. Thomas Goisque
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REPORTAGE – Éprouvée par dix années de guerre civile, la Syrie n’en finit pas de panser ses plaies. Une tragédie humaine qui a fait plus de 400.000 tués dans les combats. Un drame patrimonial aussi pour les vestiges d’un passé glorieux. Des ruines de Palmyre au Krak des chevaliers, l’écrivain Sylvain Tesson s’est rendu sur ces sites exceptionnels témoins d’une Histoire étroitement liée à celle de la Terre Sainte.

Par Sylvain Tesson LE FIGARO 23 décembre 2021

Partir, c’est vivre. Le Christ a lancé une sublime invitation : « Viens et suis-moi. » Matthieu y a ­ré­pondu sans rien demander. Il y a une poésie dans le mouvement, une gloire à ne pas se retourner. Même l’expression « On se lève, on se casse » claque noblement.

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En 1095, le pape Urbain II lance à Clermont un appel à prendre la route. Vers où ? L’Orient. Pourquoi ? Pour secourir les chrétiens byzantins et délivrer les lieux de pèlerinage en Terre sainte. Le souverain pontife s’adresse à toute la chrétienté : paysans et chevaux, nobles et manants, marchands et soldats. Les enfants sont conviés.

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En Orient, les chrétiens subissent les persécutions musulmanes depuis l’hégire. L’islam est une foi récente, arme de conquête servant à la conduite de l’individu et des masses. Les Fatimides tiennent Jérusalem depuis 970. En 1009, ils ravagent les constructions constantiniennes autour du Saint-Sépulcre. Les Turcs Seldjoukides surgissent à cheval au ­milieu du XIe siècle, et remplacent les Fatimides. Ils s’imposent à Bagdad, Antioche, et prennent Jérusalem en 1071.

Le pape ne parle jamais de guerre sainte, il n’appelle pas à la destruction de l’islam. Il ne prononce pas le mot de croisade. Celui-ci sera forgé plus tard, par les historiens, ces entomologistes qui rangent le Temps sur des étagères.

L’élan s’initie, d’abord anarchique. Dès 1095, s’ébranle une colonne de gueux. Savent-ils où ils vont ? Non, le Ciel les guidera à Jérusalem ou à la mort, là où « Dieu le veut ! » (leur cri de ralliement). Quelques mois plus tard, un pèlerinage armé s’organise. Des seigneurs financent l’opération, on lui donnera le nom de « croisade des barons ». Pendant deux siècles, le sable boira le sang des preux, et l’Histoire retiendra des noms : Tancrède de Hauteville, Raymond de Toulouse, Godefroy de Bouillon. Des ­patro­nymes pour bannières de chrétienté et romans de Pierre Benoit. La vague durera deux siècles jusqu’à la chute de Saint-Jean-d’Acre en 1291, sous le boutoir mamelouk.

Réparties en flux successifs (les huit croisades des classificateurs), de la Scandinavie à la Sicile, par les champs et par les mers, des troupes hétérogènes coulent vers Jérusalem. C’est un torrent de foi, baroque et ­fatigant, traversé par la grandeur ou le calcul. Une histoire d’hommes.

La roue du temps

À l’aube, nous roulons en auto vers le nord, dans le désert syrien. Défilent les quartiers ravagés par la guerre, initiée pendant le printemps arabe de 2011 qui avait soulevé une vague d’enthousiasme démocratique derrière laquelle les islamistes avaient fourbi leurs cimeterres. Nous montons vers la trouée de Homs où souffle le vent et passent les troupes.

Le long de la route, les portraits de Bachar el-Assad, mornes bornes. Hier, la « communauté internationale » le désignait comme la pire créature du globe. Aujourd’hui, sa disparition n’est plus « à l’ordre du jour ». Les chancelleries ont changé d’avis. Les présidents n’appellent plus à la croisade, même démocratique. Le Quai d’Orsay s’est mué en chambre d’enregistrement de ce qui se passe. La politique, ancien nom donné à l’écriture d’un projet, est devenue une méthode de gestion de l’inéluctable. Les humanistes varient, les opinions opinent. Les équilibres économiques se redessinent, les hydrocarbures coulent, c’est le principal. Moscou a rétabli son influence. Washington ­défendu ses intérêts. L’Europe prouvé son inexistence. Des BTR-80 russes sillonnent les routes. Igor est devenu le nouveau « Casque bleu ». Sans mandat de l’ONU, il s’interpose. À Palmyre, les Russes s’entraînent dans la vallée des tombeaux. Les islamistes ont été défaits. On s’est aperçu qu’il n’était finalement pas bon de s’appuyer sur des djihadistes pour renverser des potentats. Le pouvoir syrien (fêté avant 2011 dans les capitales européennes) a reconquis son territoire. La Ligue arabe parle de réintégrer le monstre. Un jour, le président de la Syrie sera à nouveau invité à Paris. On entendra à la tribune : « Embrassons-nous, Folleville ! » L’Histoire est le nom que les puissants donnent à leur valse.

Quand on aime, il faut partir

Nous approchons du djebel Ansarieh. Dans la chaîne de montagnes du nord de la Syrie reposent les fortins kurdes, les citadelles ottomanes et les donjons chrétiens. Masyaf, al-Kahf, Safita, Saône et Marqab : les châteaux sont semés comme des reposoirs sur la dorsale rocheuse qui se prolonge vers le Liban. On dirait des îles accrochées aux nuages. Elles rappellent que la vie a toujours consisté à tenir ses positions.

Les motifs de l’héraldique de l’Europe se sont constellés dans le mouvement des croisades : la foi et le ­salut, « l’aventure et la prouesse » (blasons chevaleresques), l’avidité et la bagarre, la sainteté et la pureté. Parmi les dizaines de millions de forçats de l’absolu, beaucoup furent de simples pèlerins, demandant leur ­rachat au mouvement. En quelques années, ils firent reculer le Croissant, délivrèrent Jérusalem en juillet 1099. Puis il fallut défendre les États latins d’Orient, d’Antioche, de Jérusalem et de Tripoli. La croisade eut besoin d’une relève pour alimenter les contingents de moines-soldats chargés de garder les verrous. L’appel s’était transformé en système. L’élan était devenu l’Histoire.

Que peut-on comprendre de la Gesta Francorum aujourd’hui ? Les temps ont changé, c’est-à-dire vieilli. Le ­sacré déterminait la marche des hommes. Chaque chroniqueur a pris soin, depuis l’appel d’Urbain, de voir ce grand mystère médiéval à travers sa seule lorgnette. Pour les musulmans, la croisade reste une agression. Pour les islamistes, une forfaiture dont l’Europe n’aura jamais fini de payer le prix. Pour les mahométans belliqueux de nos cités françaises, l’occasion d’appeler « croisés » les Gaulois souchiens. Pour les Turcs d’Erdogan, une justification de plus pour dépecer l’Arménie. Pour les marxistes, indifférents au fait que les croisades ont appauvri leurs initiateurs, un accaparement capitalistique. Pour les chrétiens de cœur, un pur acte de foi. Pour les chrétiens contrits, le motif de la honte. Pour les Byzantins, une visée de Rome destinée à réunir Grecs et Latins séparés par le schisme de 1054. Pour les ­esprits raisonnables, une reconquête plus qu’une conquête.

Et si la ­croisade était plus simplement « une phase de la lutte de l’Europe contre l’Asie » (René Grousset), ce combat très ordinaire « De Jésus et d’Omar, de la croix et du glaive / De l’auréole et du turban » (Hugo, Les Orientales). En ce XXIe siècle, l’islam progresse. Il emporte des victoires cartographiques, démographiques, emplit le vide spirituel laissé par le nouvel ordre cybermercantile. Les chrétiens d’Orient disparaissent. Le balancier oscille, le monde se réarme, les équilibres fluctuent. On peut se consoler avec Nerval : « Le temps va ramener l’ordre des anciens jours… » Ne rêvons pas. Le rêve le plus long de l’Histoire, fusion de l’Orient et de l’Occident n’est pas pour 2022.

Ô batailles, ô châteaux

Nous montons vers le krak des Chevaliers. Le nom arabe du krak, Qal’at al-Hosn, signifie « la forteresse imprenable ». Les croisés y parvinrent en 1099, sur la route de Jérusalem. En 1144, les Hospitaliers en assurèrent la garde et repoussèrent les assauts turcs au XIIe siècle. Même Saladin, fort de la prise de Jérusalem, ne réussit pas à le conquérir en 1188 et dut se consoler en pillant le territoire du comte de Tripoli. C’est le ­mamelouk Baybars, tombeur de la chrétienté d’Orient, qui vainquit le krak en 1271. Les populations locales s’installèrent alors dans la forteresse jusqu’en 1934, date à laquelle l’administration française du « mandat syrien » relogea les habitants dans le village des contreforts et initia la restauration du monument.

Le krak des Chevaliers, situé dans l’ouest de la Syrie, sur les derniers contreforts du djebel Ansariya. Thomas Goisque

Pour les Francs, les places fortes de la montagne protégeaient la côte où passait la croisade et permettaient de contrôler l’arrière-pays, domaine des ombres. Une fois pris Antioche, Jérusalem et Saint-Jean-d’Acre, les croisés connurent un défi plus grand que le voyage qui les avait amenés : tenir la constellation de forts. Partir est glorieux, cheminer distrayant, demeurer difficile.

Militairement, l’expression « tenir un pays » signifie surveiller l’horizon et défendre des garnisons. Les soldats du XXIe siècle, en Afghanistan, au Mali, en Irak sont soumis à ce principe antique : ils tiennent des check posts entre les bases. Le reste est la patrie du vide où flotte l’insurgé. Dans la FOB de l’Otan comme dans le krak, s’enfermer permet de se persuader qu’on contrôle le territoire en attendant de recevoir un jour l’ordre d’évacuer. Seul changement depuis la guerre médiévale : le ciel. On le priait dans les châteaux. Aujourd’hui, on le « tient » grâce aux avions.

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Les croisés s’enfermèrent et surveillèrent les paysages. Ils perdirent la ­bataille démographique. Leur effectif ne put jamais exercer un vrai contrôle du royaume. Ces châteaux ­magiques furent le symbole de leur faiblesse en même temps que le siège de leur pouvoir. Ils habitaient la tour, mais ne tenaient pas l’échiquier. ­Saladin reprit Jérusalem, unifia les forces musulmanes d’Égypte, de ­Syrie et de Mésopotamie. Antioche tomba et les chevaliers refluant à ­Tartous durent quitter la Terre sainte à la fin du XIIIe siècle. Ils avaient ­dépéri de trop s’être empierrés.

L’écrivain Sylvain Tesson dans le krak des Chevaliers. La citadelle fut l’objet de combats entre forces loyalistes et rebelles de 2011 à 2014. Thomas Goisque

Pendant la guerre de 2011, les djihadistes s’entraînèrent dans les volumes du krak. Les déprédations sont légères. Il aurait fallu un bombardement russe, comme celui qui détruisit le quartier de l’est d’Alep, pour ­réduire le bastion. Nous circulons dans le vaisseau où vivaient jusqu’à 2000 cavaliers francs. Le gardien des lieux nous guide en boitant par les contrescarpes. Des ouvriers, menés par des archéologues hongrois, restaurent un soutènement à l’ouest du réservoir de la citadelle. Notre guide nous conduit jusqu’à une salle de la cour basse, où il dit avoir été torturé par les islamistes. « Là ! Le clou où ils m’ont ligoté et battu pendant quatre jours. » L’armée loyaliste a repris le krak en 2014.

Donjons et nuages

Nous poursuivons la revue des verrous. Les Byzantins se défendaient de l’islam depuis quatre siècles. Les Francs développèrent les postes déjà édifiés. Passe l’élégante tour de ­Safita, point névralgique de la surveillance littorale. Puis la forteresse de Marqab, ­tenue par les Hospitaliers en 1186. Depuis les crénelures, vue sur la base navale russe de Lattaquié. Un débouché sur le Mare Nostrum est crucial pour Moscou. Les Russes – c’est leur malheur – ne font pas partie de ce nostrum-là. Le port justifie les efforts du Kremlin en ­faveur de Damas. La chapelle gothique de Marqab sert de centre opérationnel à l’équipe d’archéologues. Encore des Hongrois : ils s’y connaissent en fortifications contre le Croissant. Les vestiges de fresques dans l’absidiole nord ont traversé les guerres. L’archéologie, science héraclitéenne : tout passe, tout s’efface, tout se recouvre.

Dans la foretresse de Marqab, cette archéologue présente le crâne d’un croisé transpercé par une flèche. Thomas Goisque

Zineb, qui a fait ses études à Budapest, nous exhibe un crâne. « C’est un croisé, tué sous les remparts, d’une flèche dans l’orbite », dit-elle. Le chevalier n’a sans doute jamais imaginé pouvoir être un jour l’objet des soins d’une jeune Syrienne. On dirait l’histoire d’amour entre un Franc et une musulmane contée par Barrès dans Un jardin sur l’Oronte.

Pointes de flèche datant des croisades, découvertes dans la forteresse de Marqab. Thomas Goisque

Saône, à 30 kilomètres, apparaît au bout d’un plateau de broussailles. Nous approchons du fossé creusé par les chrétiens. C’est une entaille dans le karst, profonde de 30 mètres où subsiste une aiguille destinée à porter le pont d’accès. Après la victoire de Saladin, ces positions templières ou hospitalières devinrent des places ­défensives. La chrétienté y attendit son coup de grâce.

Les dieux que nous pleurons

À al-Kahf, cœur sauvage du djebel, nous découvrons l’une des retraites du « Vieux de la montagne », chef de la secte chiite des ismaéliens, connue sous le nom d’armée des Assassins, que les croisés tentèrent d’approcher dans la vaine espérance de nouer des alliances. Les falaises, les gorges, les forêts noires, le soleil dans le silence : quintessence du nid d’aigle. Ce fut la dernière place forte ismaélienne à tenir tête aux Arabes. En 1197, Henri de Champagne, roi de Jérusalem, ­visita le château et rencontra le successeur du « Vieux de la montagne ». Pour prouver aux Français le parfait dressage de ses guerriers, l’ismaélien ordonna à deux de ses hommes de se jeter dans le vide. Ce qu’ils firent sans barguigner. On longe le précipice ­der­rière un parapet de ronces, ­songeant à ces hommes qui se tuent avec passion, ivres de Dieu, de shit et de ­mépris du monde.

Puis nous croisons plein est, vers Palmyre. Nous entrons dans la plaine brûlante. Vers le Levant, on remonte le temps. Par la route des caravanes de l’Euphrate, nous roulons vers l’oasis qui connut sa gloire romaine sous Auguste. Des convois militaires roulent vers l’Euphrate, où les islamistes ont été défaits en 2017 par l’effort d’une coalition américaine, syrienne et kurde, dont l’entente ne se justifiait que par l’exécration d’un ennemi commun.

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Pas un champ de ruines n’est étranger à François, le technicien français qui nous accompagne. Il sillonne les sites antiques pour Art Graphique & Patrimoine. Depuis vingt-sept ans, cette entreprise française, créée par un tailleur de pierre au physique de compagnon médiéval, Gaël Hamon, met les techniques de « numérisation et de modélisation 3D au service de la conservation du patrimoine ». La réalité augmentée offre aux architectes et aux chercheurs les reconstitutions virtuelles des monuments. Flèches incendiées, temples dynamités : c’est la nouvelle course de vitesse des temps modernes. La 3D aura-t-elle le temps de rassembler ce que l’homme moderne détruit par impéritie ou ­idéologie ? À Palmyre, l’État islamique a pulvérisé le temple de Bêl à l’été 2015, avant que les Russes ne reprennent la ville en 2017, ­repoussant les islamistes sur les rives de l’Euphrate et convainquant au passage les ­Européens qu’il était raisonnable de ne pas confondre les fous d’Allah avec des « rebelles ».

Les ruines de la cité antique de Palmyre, à 200 kilomètres au nord-est de Damas. Thomas Goisque

Paul Veyne se félicitait de la conservation 2.0 des splendeurs évanouies. Pour lui, la modélisation permettrait de transmettre l’amour des arts aux générations futures. Pour nous, stégosaures des vieilles forêts, ces techniques ne rendront jamais rien du rayonnement des pierres. Cette nuit, bivouaquant sous les colonnes de l’enceinte du temple de Bêl, dont seule la porte a survécu à la déflagration ­islamique, les ruines semblent plus belles que leur plasma numérique.­­

Dans le matin déjà brûlant, nous sillonnons la forêt de pierres roses, passons devant les ruines du temple de Nebo, remontons la colonnade, entrons dans le théâtre où les écoliers assistent à un spectacle. Les danseurs figurent un chapitre de l’histoire ­syrienne, des Achéménides aux Alaouites en passant par les Fatimides et les Omeyyades. Ni les adorateurs du Sol Invictus ni les chrétiens ne sont représentés. Nous laissons dans ­notre dos le tétrapyle dynamité par les sapeurs mahométans en 2017 et nous dirigeons vers l’ancien camp de Dioclétien.

Le théâtre antique de Bosra (construit au IIe siècle) est le plus vaste et le mieux préservé du Moyen-Orient. Thomas Goisque

Qu’est-ce qui nous émeut dans ces blocs défaits ? La préfiguration de ce qui nous attend. Chateaubriand dans Le Génie du christianisme « L’homme n’est lui-même qu’un édifice tombé, qu’un débris du péché et de la mort… » La vie est une entreprise de démolition, autant s’en consoler devant la splendeur blessée des ruines. Cette nuit, les chapiteaux de Zénobie me servaient de table de nuit. Les pierres semblaient susurrer : « Toi, petit homme qui veux t’augmenter, balancer ta généalogie et te faire dompter par la puce, sache que nous sommes là depuis des siècles, silencieuses, fières de ce que nous fûmes, solides devant ce qui vient. »Proust, informé que le progrès deviendrait une cataracte de catastrophes, avait ce mot terrible : « À peine né, le nouveau est détruit […] La ruine est l’état même des choses modernes. » À Palmyre, la ruine est la grimace que les gloires du passé adressent à nos agitations fragiles.

Les populations de Syrie luttent au bord du gouffre humanitaire, étouffées par le blocus, mal nourries par la production agricole de la plaine de Tartous et rarement approvisionnées par les cordons d’importation de Jordanie ou du Liban. Devant ces malheurs, il y a quelque chose de snob à lire Proust sur les ruines. Mais est-ce si salaud de considérer que l’homme, une fois le pain pourvu et les factures payées, aura besoin de rechercher le temps perdu ?

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Le mois d’octobre touche à sa fin. Ici, dans deux mois, sur la terre syrienne, des chrétiens célébreront la Noël, dans les chapelles d’Alep, de Homs, de Damas ou de Maaloula. Melkites, syriaques catholiques, Arméniens, Chaldéens et Grecs orthodoxes prieront dans la nuit pour leurs frères emportés par la mort ou l’exil. Le père Toufik officiera dans l’église du couvent Saint-Serge-et-Saint-Bacchus de Maaloula. Là, sous les voûtes blondes de la plus ancienne église de la chrétienté encore en activité, il ­invoquera le retour du climat de la grâce sur son village martyrisé par les islamistes.

Sur 1,5 million de chrétiens présents en Syrie en 2011, la moitié a disparu. Restera-t-il seulement des chrétiens en Orient dans dix ans ? Plutôt que d’afficher sa belle mélancolie combattante, Mgr Pascal Gollnisch, ­directeur général de l’Œuvre d’Orient préfère rappeler dans une tribune qu’il faudrait écouter « le cri des pierres ». Non pas qu’elles criassent vengeance : « Elles crient contre l’oubli. »

Les ruines ont une mémoire

Au-dessus des ruines, le ciel. À Noël, le dernier carré des chrétiens de Syrie, présent sur cette terre depuis les chevauchées de saint Paul au Iersiècle, répétera les vieux gestes d’accueil d’un nouveau-né très pauvre, qui avait l’air de l’enfant de la nuit et de la paille. Dieu n’avait pas besoin de ­signes de fureur pour dépêcher sa force. Les prêches de Jésus changèrentla face du monde, sans que ­jamais retentit d’appel à la guerre.

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La venue de l’Enfant éclipsa le règne de Jupiter. Sa parole traversa le désert et les mers, projeta des chevaliers francs sur les promontoires de l’Oronte, et rappelle toujours au monde que l’amour et le pardon provoquent des ondes de choc supérieures à celles des ceintures d’explosifs.

La Syrie est la terre où s’élèvent ­depuis deux mille ans les plus anciens chants de Noël. La voix pour l’instant faiblit. Elle est attaquée par le ­règne de la quantité, de la marchandise, de la brutalité et de la laideur. Mais personne ici, entre le djebel et le wadi, n’oubliera ce message réverbéré par les pierres blanches des absides : après la Noël viennent toujours les Pâques.

Les ruines ont leur noblesse car elles ont une mémoire.

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