Dans l’Himalaya, l’expansionnisme à haute altitude de Pékin

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REPORTAGE. La rivalité entre l’Inde et la Chine se cristallise sur le toit du monde. Illustration au Népal, où le géant chinois grignote des pans de territoire.

Le poste-frontiere chinois a Rasuwa Gadhi.
Le poste-frontière chinois à Rasuwa Gadhi.© Vanessa Dougnac

De notre envoyée spéciale à la frontière sino-népalaise, Vanessa Dougnac Publié le 24/12/2021 LE POINT

La vallée se fait de plus en plus étroite. Face au mur des pics himalayens qui séparent le Népal de la Chine sur 1 400 km, la route s’accroche à des flancs abrupts en suivant une vallée à la rivière massacrée par des centrales hydroélectriques. Soudain, en bordure du massif de Langtang, les montagnes s’entrouvrent pour offrir une brèche vers la Chine, sur le plateau tibétain. Surgit Rasuwa Gadhi, l’unique poste frontalier opérationnel de la région, inauguré en 2014. Du côté népalais, les ruines d’un ancien fort évoquent le passage stratégique. En face, séparé par la rivière, un bâtiment massif et flambant neuf incarne la nouvelle puissance du géant chinois.

Il n’y a pas foule. Quelques agents en combinaison blanche vaquent à leurs tâches et en contrebas est parquée une centaine de camions conteneurs, décorés d’inscriptions à la gloire de Krishna, Bouddha ou Adidas. « Il n’y a plus que neuf camions par jour qui arrivent de Chine pour décharger leurs marchandises », explique Ram Mainali, l’inspecteur des douanes. La contrebande est rare, à la rigueur du bois de santal et des produits animaux du Népal, et de l’or de Chine. « Avant, une centaine de camions passait la frontière dans les deux sens, poursuit l’inspecteur. Officiellement, c’est le protocole lié au Covid-19 qui a créé ces restrictions. »PUBLICITÉ

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La route qui permet de rejoindre la frontière sino-népalaise.© Vanessa Dougnac

« Pourquoi les Chinois referment-ils ainsi la frontière ? se désole Dawa Roje, politicien local et propriétaire du River View, un hôtel désormais désert. Nous perdons de l’argent. Et nous ne sommes même plus autorisés à traverser la frontière. » Dans la région, tous les habitants avancent que ce blocus informel n’est pas seulement dû au Covid. Il serait une punition à la suite de l’accord signé en 2017 par le Népal avec l’agence américaine MCC (Millennium Challenge Corporation) pour une aide au développement de 500 millions de dollars. Un projet controversé, qui rapproche intérêts américains et indiens, mais qui ne décolle pas. Tout comme, dans le camp chinois, celui de la nouvelle route de la soie au Népal, alors que la ligne de train Lhassa-Katmandou devrait passer ici même, à Rasuwa. « Sur fond de rivalité entre l’Inde et la Chine, une surenchère d’accords intervient au Népal, dans une diplomatie compétitive mais négligente, ces accords n’étant toujours pas mis en œuvre », souligne le journaliste et analyste Yubaraj Ghimire.

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L’accrochage de Galwan

Dans l’Himalaya, la région qui comprend les États indiens du Ladakh et de l’Arunachal Pradesh, au Bhoutan, ainsi que le Tibet, annexé par la Chine en 1950, cristallise les tensions. Surtout depuis mai 2020 et l’accrochage de Galwan, au Ladakh, quand des soldats indiens et chinois désarmés se sont battus et entre-tués, faisant au moins 25 victimes. Depuis, l’Inde évite d’admettre les points de disputes territoriales le long de cette frontière, mais elle consolide ses positions militaires et a déclaré que la Chine représentait « la plus grande menace pour (sa) sécurité ».

Au Népal, en temps de paix, l’armée n’a pas vocation à surveiller la frontière, mais à garder, notamment, les parcs naturels. Ses vaillants Gurkhas constituent 28 000 hommes au sein de l’armée indienne, dans le contexte d’une amitié historique entre les deux voisins qui partagent, dans la plaine, une frontière très fréquentée. « Cependant, l’Inde occupe aussi une position stratégique controversée au Népal, à Kalapani, depuis sa guerre avec la Chine en 1962, souligne Yubaraj Ghimire. Je ne serais pas surpris si la Chine cherchait à présent à lui rendre la pareille au Népal. » Dans l’immédiat, une commission gouvernementale dénonce un empiétement chinois dans le district de Humla, malgré le démenti de l’ambassade chinoise à Katmandou.

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Pour la Chine, le Népal, ancien royaume de 30 millions d’habitants, est tel un gruyère. Ses ouvriers travaillent dans les dizaines de centrales hydroélectriques en bordure frontalière, comme dans la vallée de Rasuwa. « Pas besoin de grignoter la frontière, la Chine est déjà à l’intérieur du Népal ! » ironise Nissan Gajurel, un homme d’affaires du village de Dhunche. À l’échelle du pays, Pékin a augmenté sa présence et ses investissements dans l’énergie, les échanges commerciaux, le tourisme et la reconstruction après le séisme de 2015. Et envoie des bataillons d’enseignants apprendre le chinois aux Népalais. C’est encore la Chine qui a volé au secours du Népal pour lui fournir des vaccins quand l’Inde, sous le choc de la pandémie, n’a pas pu honorer ses engagements.

Coincé entre la Chine et l’Inde

De son côté, l’Inde nationaliste hindoue de Narendra Modi devient plus expéditive, selon Hari Sharma, ancien conseiller politique de Premiers ministres et du président. « Jamais nous n’avions connu un tel manque de considération de la part de l’Inde. » Il y voit la réprobation de l’Inde face à l’adoption par le Népal, en 2015, d’une Constitution laïque, loin des sentiers de l’hindouisme. « L’attitude de l’Inde nous pousse à nous tourner vers la Chine. »

Des amoureux népalais devant le poste-frontière.© Vanessa Dougnac

« Nous sommes ainsi coincés entre l’Inde qui agit en puissance coloniale et la Chine en puissance impérialiste », résume l’ancien conseiller. Dans ce contexte, les ratées de la jeune démocratie népalaise, politiquement instable, sont une source de préoccupation. À Katmandou, les gouvernements tombent et se reforment, aux mains des mêmes caciques vieillissants. Et leurs allégeances aux deux grands voisins opèrent des revirements spectaculaires dans ce guêpier stratégique sur le toit du monde.

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Au poste frontalier de Rasuwa, des amoureux népalais arrivés à moto et se prennent en photo devant le bâtiment chinois. « J’espère qu’un jour on pourra aller en Chine », dit Rakesh Dangle en souriant à sa fiancée. Ils n’ont pas un regard pour les ruines du fort népalais et, de leurs portables, mitraillent l’imposant poste-frontière chinois, « si grand et si beau ».

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