Peggy Sastre – La France, meilleure alliée du wokisme ?

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CHRONIQUE. Loin d’en être le meilleur rempart, les fondements de notre République française sont en réalité à l’origine de la culture woke.

Comment donc prejuger que la culture francaise serait immunisee contre l'esprit woke vu qu'elle en est la soupe primitive ?
Comment donc préjuger que la culture française serait immunisée contre l’esprit woke vu qu’elle en est la soupe primitive ?© Baziz Chibane / MAXPPP / PHOTOPQR/VOIX DU NORD/MAXPPP

Par Peggy Sastre. Publié le 19/11/2021 LE POINT

Le refrain n’en finit plus de monter : s’il y a un pays où le wokisme ne passera pas, c’est bien la France. Après avoir lancé, l’an dernier, l’offensive contre « une matrice intellectuelle » voulant « essentialiser les communautés et les identités » qu’il situait « aux antipodes de notre modèle républicain », le ministre de l’Éducation nationale, Jean-Michel Blanquer, n’a eu de cesse de filer cette métaphore topographique.

Mi-octobre, en révélant son groupe de réflexion sur les valeurs de la République, il disait « la République […] aux antipodes du wokisme ». Dans le Washington Post(mais sous la plume de Rokhaya Diallo), voilà donc la France « en guerre » contre le wokisme. Dans le New York Sun, l’équivalent américain de notre France-Soir en matière de dégénérescence éditoriale, le magnat Conrad Black rêve même notre pays en sauveur de « l’Occident ». Et, du côté du soft power turc, c’est en termes parfaitement épiques qu’est décrite la campagne anti-woke de notre gouvernement.

La France à l’origine de la culture woke

Comme si on se racontait que les institutions françaises et notre culture politique seraient les mieux adaptées pour résister aux idées néfastes du wokisme. Que, parce que la France est une République mettant en avant la laïcité, l’égalité et l’universalité, elle serait la mieux disposée à parer la tempête woke venue d’outre-Atlantique. Sauf que, petite précision historique qu’il ne sera jamais vain de trop rappeler, la France est très largement à l’origine de la culture woke dans ce que l’on appelait la « French Theory » dans les années 1970 à 1990.

Et c’est bien « chez nous » qu’une partie de la gauche marxiste et post-marxiste essaya de reformuler une critique de la domination, qui n’avait plus tant à voir avec les inégalités économiques et la lutte des classes du marxisme classique qu’avec un « système » nébuleux opprimant des dominés – fous, immigrés, homosexuels, etc. – chargés pour leur part de détruire l’ordre en place dans les discours et les institutions. Comment donc préjuger que la culture française serait immunisée contre l’esprit woke vu qu’elle en est la soupe primitive ?

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Une idéologie au-delà des droits de l’homme

Mais vient ensuite une méprise plus fondamentale. Car le problème que pose le wokisme n’est pas, en soi, d’affirmer que des minorités pourraient revendiquer une existence et des combats propres à leur statut, c’est surtout qu’il incarne une culture politique de mise au pas des pensées, des paroles et des actes au nom d’une idéologie centrée sur telle ou telle cause censément spécifique à telle ou telle minorité. Là est le véritable (et gros) souci. Or, ici, et pardon si j’offense mes congénères jacobins, il y a de quoi penser que la France est au contraire très mal placée par rapport à d’autres pays tant elle est une contrée de mise au pas.

Je veux dire que nous n’avons pas, en France, de culture réellement libérale et que ceux qui se flattent de « la République » se targuent en réalité d’un système jugeant bon de mettre dans sa Constitution et dans sa pratique politique et administrative une imposition d’idéologie allant très au-delà de l’approche moderne des droits de l’homme. Soit celle consistant à dire que chaque individu se fait sa propre conception du bonheur et du bien pourvu qu’il respecte celle des autres, que ça se passera plus ou moins bien et que l’État se contente, par la police et la justice, d’être là pour prémunir, réprimer et pénaliser les violences que peuvent parfois produire des individus incapables de s’entendre. Telle est la parcimonie de l’approche libérale classique, en tous points neutre sur les finalités. Elle ne prétend pas qu’il faut penser ceci ou cela, entraver les libertés d’opinion ou d’action au nom de tel ou tel ordre moral maximaliste ou, plus généralement, en raison d’un ordre moral à contenu fort. Et pourquoi ? Justement parce que, dans les sociétés ouvertes constituant les démocraties libérales modernes, on sait très bien que les individus qui la composent n’ont pas la même morale, les mêmes goûts, les mêmes valeurs, les mêmes intérêts. Qu’ils divergent et que c’est très bien ainsi, qu’il en va de la trame de notre « contrat social ».

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Mettre au pas la population

Sauf que de son vieil ancêtre monarchique et catholique notre République aura conservé un État adorant mettre au pas la population et lui dire ce qu’il lui faut penser. Ce qui constitue, précisément, un très mauvais creuset. Un contexte loin d’être propice à la résistance à l’esprit woke et, au contraire, tout à fait dangereux et pouvant devenir tout à fait favorable à l’imposition de cette « nouvelle » culture – elle n’a en réalité rien de neuf tant elle est liée aux souches autoritaristes de notre nature humaine dont on a vu souvent rejaillir le feu au cours de l’histoire de notre espèce.

Pour « triompher », il faudra simplement que le wokisme poursuive sa dissémination proprement épidémique et en vienne à capter l’appareil d’État français, pour faire ce en quoi cet appareil est passé maître : chercher à imposer des valeurs et dire aux gens ce qu’ils doivent penser et faire. Dans ce sens, on rappellera que les lois mémorielles – pour certaines d’inspiration communiste, comme la loi Gayssot – ou les petits arrangements de Manuel Valls avec la Constitution pour faire interdire les spectacles de Dieudonné – et quoi qu’on pense bien sûr du caractère ignominieux du racisme, de l’antisémitisme et du négationnisme – ont été précisément l’œuvre de ce fameux État français et grâce à cette fameuse culture politique française qu’on voudrait aujourd’hui ripoliner comme intrinsèquement réfractaire à un ordre liberticide où une morale particulière est prescrite à coups de trique…

À ce titre, si la France peut être « en guerre » contre le wokisme, c’est à la manière de deux belligérants pataugeant dans leur narcissisme des petites différences. Deux frères titans se disputant les mêmes plates-bandes, le même pré carré situé, pour le coup, aux antipodes de la pensée libérale et donc de la liberté des individus ou des groupes, qu’ils soient ou non minoritaires, à penser ce qui leur plaît.

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