Ma traversée de l’Islande, par Douglas Kennedy

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L'écrivain américain Douglas Kennedy.
L’écrivain américain Douglas Kennedy. Max Kennedy

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EXCLUSIF – LE FIGARO. 30 décembre. 2021

Le grand écrivain américain a quitté le Maine, un matin d’automne, pour partir découvrir, carnet en main, l’île mystérieuse de l’Atlantique nord. Après des centaines de kilomètres d’un périple parfois mouvementé entre volcans rouges et déserts blancs, rythmé par des rencontres souvent baroques, il est revenu avec un récit de voyage que Le Figaro Magazine publie en exclusivité.Par douglas kennedyPublié il y a 6 heures,mis à jour il y a 49 minutes

Il était cinq heures du matin à l’aéroport ­international de Keflavík. Il faisait nuit, il pleuvait, et le vent ­violent rendait l’atterrissage de mon vol ­de Boston un peu stres­sant­ ; un de ces ­mo­ments­ où même un non-croyant dans mon genre implore l’intervention divine. Mais cela s’avéra inutile tant les pilotes de la compagnie Icelandair négocièrent cette crise existentielle passagère avec aplomb, comme si cette météo déchaînée était leur lot quotidien.À découvrir

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Une heure plus tard, il faisait toujours noir et j’étais au volant d’une voiture de location, bien content de n’avoir pas bu une goutte pendant les trois dernières heures de vol en raison de la tolérance zéro de ­l’Islande en matière d’alcool au ­volant (une gorgée de bière, et vous êtes déjà au-dessus de la limite). J’avais 60 kilomètres à faire jusqu’à Reykjavik, et je me disais qu’arriver de nuit sous une pluie battante, comme dans un décor de film noir scandinave, était un début parfait pour une ­expédition au bout du monde.

Reykjavik, ou la monoculture mondiale

Les voyages sont toujours chargés d’attentes. En l’occurrence, je ne savais pas trop ce que me réserverait ce lointain avant-poste du peuplement humain, jadis colonie danoise dont la masse continentale la plus proche est cette tabula rasa cartographique qu’on appelle Groenland. La position géographique et le modus vivendi de cohabitation avec l’UE font de cette vaste nation insulaire subarctique sous-peuplée (368.000 habitants) le balcon de l’Europe. En tout cas, s’il y avait une chose à ­laquelle je ne m’attendais pas en ­arrivant à l’approche de sa capitale, c’était un embouteillage monstre, à perte de vue, comme dans Week-end de ­Godard. Après avoir filé à 90 km/h sur la voie express depuis l’aéroport, je me retrouvais soudain dans les bouchons de l’heure de pointe, totalement bloqué. Un long et lent serpentin de voitures, pare-chocs contre pare-chocs, jusqu’au centre-ville. Il me fallut près d’une heure pour parcourir les dix derniers kilomètres jusqu’à mon hôtel.

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Et que vis-je en chemin ? Tous les totems habituels de la monoculture mondiale : les mêmes chaînes de fast-food que partout, les mêmes centres commerciaux, des immeubles de bureaux identifiés par des enseignes au néon comme des succursales de la banque et de la finance internationales. Des pavillons de banlieue. Des tours qui avaient l’air d’être la version locale des HLM. Et, au milieu de ce labyrinthe de béton moderniste, une congestion d’automobiles. Y a-t-il meil­leure ­métaphore de l’absurdité de la vie ­moderne qu’un embouteillage ? Mais arriver dans une ­contrée aussi inaccessible et me ­retrouver coincé dans la folie ordinaire d’un lundi matin, tout en voyant défiler au passage les incontournables chaînes de hamburgers, de poulet frit et de prêt-à-porter… c’était à se demander s’il existait dans le monde un seul endroit ­épargné par la main écrasante des multinationales du consumérisme. Je finis tout de même par atteindre mon hôtel, et trouvai une place juste devant. « Vous avez de la chance ! me lança la femme à la réception. C’est impossible de se garer dans le centre de Rey­kjavik ! »

Comme j’avais quelques heures à tuer avant que ma chambre soit prête, elle m’indiqua le café Sandholt au bout de la rue. « Le meilleur petit ­déjeuner de Reykjavik, déclara-t-elle. Mais vous allez devoir faire la queue. » En effet. Une demi-heure de queue. Mais ça valait la peine. Un décor chic de minimalisme scandinave, un café exquis, du pain et des viennoiseries maison à tomber. Dehors, la pluie avait cessé, mais il soufflait un vent polaire. Même si, officiellement, l’hiver ne commençait que dans ­quelques mois, je le sentais déjà toquer à la porte en claironnant : « Ici, c’est ­l’Islande, vous ne pourrez pas m’éviter très longtemps. » En buvant mon café, j’observais les couples aux tables voisines. Tous des trentenaires ou jeunes quadragénaires, beaucoup avec enfants, parfaits ­stéréotypes bobos avec leur style vestimentaire décontracté, leurs ­lunettes branchées, leurs poussettes design et le sentiment discret, sans ostentation, d’une certaine aisance financière. Je ne vis personne en costume ou tailleur, ni avec aucun attribut suggérant un travail de bureau.

Même si l’hiver ne commençait que dans quelques mois, je le sentais déjà toquer à la porte en claironnant : « Ici, c’est l’Islande, vous ne pourrez pas m’éviter très longtemps ! »Douglas Kennedy

À vrai dire, j’ai croisé très peu de gens en tenue ­d’affaires durant mon séjour à Reykjavik. Peut-être que je ne ­cherchais pas aux bons endroits – cabinets d’avocats, institutions ­officielles, ban­ques –, mais ma ­première impression de la capitale ­islandaise était que, malgré l’expansion tentaculaire de sa banlieue, son centre-ville restait compact et possédait un charme particulier avec ses petites rues et ses maisons en bois aux couleurs primaires ; ses boutiques de luxe qui vendaient des objets de ­designers islandais, du matériel de plein air et des montres suisses ; une douce sensation de prospérité, de ­sérénité urbaine, d’ordre et de ­quiétude… comme on pouvait s’y ­attendre dans un pays qui, jusqu’en 2008, s’enorgueillissait de sa démocratie sociale et de sa tranquillité. Mais 2008 fut l’année où l’Islande perdit son innocence solitaire, ­lorsque ses trois principales banques commerciales privées déposèrent le bilan suite à leurs difficultés pour ­refinancer leur dette à court terme, ce qui provoqua une ruée sur les avoirs islandais aux Pays-Bas et au Royaume-Uni.

Au bord des eaux glacées de l’Atlantique nord, entre Europe et Amérique. Max Kennedy

Faillite, colère et autre réalité

Rapporté à la taille de son ­économie, l’effondrement du système bancaire islandais fut le plus grave ­jamais subi par aucun autre pays. À un moment, la faillite de l’État tout entier apparut même comme une ­sérieuse possibilité. En lieu et place de la stabilité antérieure régnait à présent une insécurité massive, car l’Islande se retrouvait brusquement en chute ­libre fiscale à cause de spéculations financières fumeuses jusque-là ­inimaginables dans un tel modèle de rectitude et de solidarité collective. Il y eut des manifestations, dont ­beaucoup virèrent à l’émeute. Des œufs ­furent lancés sur la voiture du ­premier ministre. De nombreux ­citoyens perdirent toutes leurs économies. Un nouveau gouvernement de centre gauche arriva au pouvoir. L’ancien premier ministre fut jugé, déclaré coupable, mais (dans un geste typiquement islandais) on lui épargna la prison. La stabilité fiscale fut rétablie, la prudence et le pragmatisme à nouveau de mise. Mais l’ombre de cette presque catastrophe, comme les sentiments de colère et de honte ­planent toujours sous le calme apparent… ainsi que j’ai pu le constater lors de ma première soirée en ­Islande, dans un bar de Reykjavik.

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Je m’étais mis à discuter avec un prof de fac proche de la soixantaine. Après avoir échangé des souvenirs de guerre de nos divorces respectifs (comme il se doit au-delà d’une certaine heure et d’une certaine quantité d’alcool), il évoqua le fait qu’il avait lui-même perdu une bonne part de ses économies dans la débâcle de 2008. « C’est comme ça, dit-il en faisant signe au serveur de nous resservir une tournée de whisky local Flóki (à 20 euros le shot). Je me suis fait avoir en faisant confiance aux spéculateurs. Et comme bon nombre de gens ici, je me débats encore avec les conséquences de tout ça. Mais c’est ça, la vie, non, de surmonter les coups durs ? On s’est tous laissé ­séduire par la folie de quelques boursicoteurs dont on a cru à tort qu’ils pourraient nous remplir les poches. On a oublié nos valeurs essentielles en tant que nation… et on en a payé le prix. » Je lui fis part de mon choc en découvrant toutes ces chaînes de fast-food et ces hypermarchés en ­périphérie de Reykjavik. Et les embouteillages !

« Ah, je vois, rétorqua-t-il. Vous arrivez ici avec la fausse image habituelle des Islandais comme des Vikings ­socialistes, détachés du monde ­moderne.

– Est-ce qu’on n’a pas tous nos images d’Épinal ? répondis-je en souriant.

– La vérité, me confia-t-il, c’est qu’à trente kilomètres de Reykjavik, le monde moderne s’arrête. »

En fait, c’est à une vingtaine de ­kilomètres de Reykjavik que j’eus l’impression de quitter la réalité contemporaine. Je roulais sur une petite route à travers un paysage qui me rappelait l’ouest de l’Irlande par son austérité verdoyante et sa majestuosité escarpée. Bien que ce fût la fin de l’été, la température extérieure était autour de 9 °C, et le ciel un cycle irascible d’infinies variations de gris. En l’espace d’une heure, je n’avais croisé que deux ou trois signes de présence humaine : une maison de temps en temps, un magasin isolé. Bientôt, je ne captais plus aucune station radio. Le réseau 4G était tout aussi capricieux, si bien que la musique classique que j’écoutais en streaming m’arrivait par intermittence. J’avais choisi Sibelius pour cette première partie du voyage, sa mélancolie finlandaise parfaitement adaptée à ces terres mornes et hypnotiques. Il y avait quelque chose d’intriguant dans la façon aléatoire dont sa sombre et exaltée Symphonie n° 5 – avec son combat ­incessant entre l’obscurité et la lumière – résonnait un temps avant de s’interrompre brutalement, alors que ma petite voiture de ­loca­tion (une Toyota Yaris, soit l’équivalent japonais d’une Renault Twingo, tout aussi inefficace sur ce genre de ­terrain accidenté) peinait pour grimper une côte, ­débouchant sur un panorama d’une morosité ­grandiose.

La vérité, c’est qu’à trente kilomètres de Reykjavik, le monde moderne s’arrêteUn professeur d’une faculté islandaise

Pendant les premières heures de route, je ne vis qu’une seule station-service. Quand j’avais loué la voiture à mon ­arrivée à l’aéroport, l’employé de nuit laconique de l’agence m’avait interrogé sur mon itinéraire et m’avait mis en garde :« Même si vous pensez avoir assez d’essence pour ­atteindre la ville suivante, faites ­toujours le plein dès que vous voyez une station. Parce que, entre nous, vous n’en verrez pas beaucoup en dehors des villes. Et, comme vous vous en rendrez compte, les villes ne sont pas tout près les unes des autres, par ici. » En jetant un coup d’œil à la jauge, je constatai que j’avais de quoi faire les 400 km de mon trajet du jour. Mais je décidai quand même de reprendre de l’essence. La station-service se limitait à une petite pompe et une minuscule boutique paumée au milieu de nulle part. Un vieux monsieur en sortit. Il me salua d’un hochement de tête grincheux et attendit mes instructions.

« Le plein, s’il vous plaît », dis-je.

Il s’exécuta, mais la pompe s’arrêta au bout d’environ 50 couronnes… soit l’équivalent de cinq euros. Le type me dévisagea d’un air incrédule et désabusé.

« Votre réservoir était déjà plein, fit-il remarquer.

– Oui, c’est juste par précaution, ­répondis-je.

– Non, là, c’est de la paranoïa. »

Phénomènes ­naturels extrêmes

Un geyser. Une explosion d’eau brûlante qui jaillit du sol. Une éruption aquatique qui a le pouvoir d’ébouil­lanter grièvement toute personne se tenant à proximité. À Strokkur, tout le monde se tenait à proximité. ­Télé­phone portable à la main, dans l’attente du jaillissement. J’ai tendance à éviter les endroits touristiques et les groupes en autocar avec leurs perches à selfie, mais en ­Islande certains phénomènes naturels m’ont fait mettre de côté mes réticences. Après tout, il aurait été dommage de rater cette occasion de voir la terre cracher de l’eau. Personnellement, j’étais davantage intéressé par les ruisseaux bouillonnants près du geyser central, où le sol noir et le ciel bas et gris semblaient tout droit sortis d’un film d’horreur hollywoodien des années 1930 avec Béla Lugosi. Mais tous les passagers du bus se massaient autour d’un gros monticule boueux qui, d’après les gargouillis flatulents souterrains qu’il produisait, semblait souffrir de problèmes gastriques ou d’un syndrome aigu de Gilles de La Tourette.

Des ruisseaux bouillonnants, où le sol noir et le ciel bas et gris semblaient sortis d’un film d’horreur hollywoodien des années 1930 avec Béla Lugosi. Max Kennedy

Des ruisseaux bouillonnants, où le sol noir et le ciel bas et gris semblaient sortis d’un film d’horreur hollywoodien des années 1930 avec Béla LugosiDouglas Kennedy

Puis soudain, dans un grondement tonitruant, le geyser explosa d’extase et propulsa son jet à trente mètres de hauteur. Aussitôt, les ­spec­tateurs se dispersèrent. L’écrivain que je suis ne put s’empêcher de songer à une des ­citations les plus célèbres sur l’acte sexuel, trois petits mots d’Heming­way tirés de Pour qui sonne le glas : « La terre trembla. » Ce qui, en l’occurrence, était littéralement le cas. Près de moi, un compatriote américain demanda à son épouse : « Tu crois que ça se produit toutes les ­heures à l’heure pile ? » À quoi la femme volumineuse, impressionnante et traînant clairement derrière elle des décennies de griefs – rétorqua en serrant les dents : « C’est la nature, espèce d’idiot. » Un cratère dans le sol. Vieux de 6 500 ans, long de 270 mètres, large de 170. Une balafre sismique, sans doute causée par quelque mouvement tectonique préhistorique, ou par un ­astéroïde qui se serait miraculeusement frayé un chemin jusqu’à ce coin reculé de ­l’extrême nord de l’Atlantique.

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En marchant le long du bord et en contemplant le trou vertigineux au milieu, je m’interrogeais sur notre ­fascination pour les phénomènes ­naturels extrêmes qui impliquent une plongée dans la terre – grottes, gouffres, le Grand Canyon – et je me disais que c’était indissociable de la préoccupation ô combien humaine pour le monde souterrain de l’au-delà. La terre d’où a émergé l’humanité et à ­laquelle nous sommes tous destinés à retourner. Sans compter qu’une telle déchirure dans le sol est aussi une ­métaphore géophysique des enfers auxquels sont voués les damnés, ­promis aux ténèbres éternelles. ­Orphée y suit Eurydice et perd l’amour qu’il désire tant car il cède au doute et ­désobéit à l’ordre d’Hadès de ne pas se retourner pour la regarder. Rien de bon ne peut advenir au fond d’une ­caverne, ce qui explique que nous y soyons attirés. Les yeux plongés vers ce cratère – le Kerið –, je ­commençais à comprendre pourquoi les mythes et les sagas nordiques sont aussi primitifs.

En Islande, le soleil ne se couche pas d’un coup. Le crépuscule est une ­interminable agonie du jour. Quand la nuit tombe enfin, les petites routes de l’arrière-pays (c’est-à-dire partout en dehors de Reykjavik) ­deviennent encore plus ­désertes et véritablement lugubres. Je me trouvais dans un hôtel moderniste de Vík, un minuscule village perdu sur la côte sud de l’île. Préférant éviter le renne au menu du restaurant, j’avais opté pour un ­poisson arctique et un vin blanc ­argentin hors de prix, et j’engageai la ­conversation avec la serveuse… une immigrée polonaise originaire de Cracovie. Comment diable avait-elle atterri dans ce trou plus que paumé, où il n’y avait guère autre chose que cet hôtel, un supermarché, une station-service et quelques maisons basses ?

«Monsieur le curieux, si vous voulez bien m’excuser»

Elle me raconta qu’elle était artiste, qu’elle avait ressenti le besoin de fuir le populisme de la ­Pologne contemporaine et l’érosion généralisée des libertés publiques ; que ­l’Islande, en vertu de ses accords de coopération avec l’UE, lui offrait un permis de séjour et de travail sans trop de tracas bureaucratiques ; qu’elle adorait l’isolement et l’âpreté viscérale des paysages ; qu’elle savait où faire du hors-piste (façon de ­parler) pour se ­retrouver « dans des ­endroits si reculés, si bruts, que ça [lui] donn [ait] vraiment l’impression de ne plus faire partie de cette vie moderne de merde. » « D’accord, j’habite dans un patelin minuscule,poursuivit-elle. Mais ici, je peux être artiste et gagner de quoi vivre en faisant ce boulot de serveuse quelques heures par semaine. Le reste du temps, je peins et je me balade dans la nature. Et je suis loin, très loin de la ­folie de la Pologne. » J’avais envie d’en savoir plus. Sur sa famille, par exemple.

D’accord, j’habite dans un patelin minuscule. Mais ici, je peux être artiste et gagner de quoi vivre en faisant ce boulot de serveuse quelques heures par semaine. Le reste du temps, je peins et je me balade dans la natureUne immigrée polonaise

Avait-elle ­essayé de la retenir ? Y avait-il, au contraire, quelqu’un dans sa vie qui l’avait poussée à quitter la Pologne et à disparaître à ce point des ­radars ? Et quel genre de tempérament fallait-il pour supporter un tel isolement, sans aucune activité culturelle à la ronde ? Comme si elle lisait dans mes pensées, elle ajouta alors : « Je sais ce que vous vous dites : “Elle est venue en ­Islande pour fuir son passé. Et maintenant, après avoir atteint le bout du monde, va-t-elle basculer dans le vide ?” Mais une des nombreuses qualités de ce pays, c’est que, aussi isolés que nous soyons les uns des autres, il y a toujours suffisamment de gens qui vous gardent à l’œil pour vous empêcher de vous jeter dans le gouffre. Non pas que ce soit mon intention ! Et maintenant, ­monsieur le curieux, si vous voulez bien m’excuser… » Et elle s’éloigna pour servir un couple à la table d’à côté. Étonnamment, ce qu’elle m’avait dit sur la sensation d’un filet de ­sécurité discret, mais bien présent au sein de la société islandaise me fut confirmé par beaucoup d’autres étrangers que je rencontrai par la suite : des Hollandais, des Bulgares, des Suisses et deux autres Polonais. Tout le monde était formel : s’il se dégageait des paysages une majestueuse solitude, on n’était jamais seul en Islande.

L’écrivain américain Douglas Kennedy. Max Kennedy

Une plage noire, au bout d’une étroite péninsule dominée par une colline de forme pyramidale rappelant le mont Cervin. Rien d’autre à l’horizon qu’un petit café et un ­modeste hôtel pour les gens souhaitant randonner dans ce coin ultrareculé. Et, en ce ­début d’après-midi, deux ou trois ­habitants du cru venus boire une bière en voisins. Je commandai, quant à moi, un ­chocolat chaud. La patronne, une femme d’une cinquantaine d’années, parfaite incarnation de la mamma hippie nordique, m’avertit : « Si vous voulez aller ­jusqu’à la plage noire, c’est une route privée, donc vous devez me payer. » Le tarif était de dix euros, dont je m’acquittai en échange d’une carte à puce qui me permettrait d’ouvrir la grille. Amusé par ce gardiennage technologique au beau milieu de nulle part, je lui demandai pourquoi elle faisait payer l’accès. La mamma nordique me ­répondit en roulant des yeux : « Le capitalisme. » La grille – du genre de celles qui empêchent le bétail et les animaux sauvages de trop vagabonder – s’ouvrit bel et bien grâce au sésame qu’elle m’avait remis.

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À partir de là, la route était semi-goudronnée et se terminait en cul-de-sac quelques kilomètres plus loin ­devant une base de l’Otan, relique de la guerre froide qui continuait sans nul doute à être utilisée comme poste de surveillance en ces temps géopolitiques complexes (l’Islande, au ­passage, est le seul membre de l’Otan qui ne possède ni armée de métier ni force militaire d’aucune sorte). Je fis demi-tour en arrivant ­devant la ­clôture barbelée, vague ­effort de façade pour sécuriser quelque chose qui n’avait pas ­besoin de l’être. En ­rebroussant chemin sur la petite route cahoteuse, j’aperçus soudain ce qui ressemblait à une série de monticules de terre sombre. Je me ­garai et descendis de voiture pour me diriger à pied vers ces formations. Le sol se mit à crisser sous mes pas et je me penchai pour en tâter la texture. Il était granuleux et me coulait entre les doigts. C’était du sable. Du sable noir. Sans doute d’origine volcanique. Et ces monticules étaient en réalité des dunes. En continuant à m’éloigner de la route en direction des eaux glacées de l’Atlantique nord, je découvris le rivage d’une mer tout aussi noire que la plage qu’elle bordait.

«Il faut croire que toute vie humaine est bel et bien un roman»

Du sable noir. C’était une première pour moi. Quoique ma vie nomade m’ait conduit dans bien des endroits reculés de la planète, jamais je ne m’étais senti aussi loin du brouhaha et des scories du monde moderne. Une plage noire, une mer noire, le tout sous un ciel d’un gris profond. Une tabula rasa géographique. La seule ville d’Islande située dans le nord de l’île s’appelle Akureyri. « Ville » est un bien grand mot dans la mesure où elle compte un peu moins de 19 000 habitants… ce qui en fait pourtant une des localités les plus peuplées du pays. Elle possède d’élégantes boutiques et un bel opéra ­moderne qui devait accueillir quelques semaines après mon passage des chanteurs pop islandais et une ­production de Madame Butterfly.

Jamais je ne m’étais senti aussi loin du brouhaha et des scories du monde moderneDouglas Kennedy

J’ai même repéré un café halal et une ­petite communauté immigrée du Moyen-Orient. Comment ces gens avaient-ils atterri à Akureyri ? Il faut croire que toute vie humaine est bel et bien un roman… Dans un magasin plutôt chic, j’entendis une femme parler couramment islandais avant de passer à un anglais aux inflexions américaines. Nous ­engageâmes la conversation. ­Origi­naire de Los Angeles, elle avait « rencontré un garçon » (comme elle le formula avec ironie) qui non seulement était islandais, mais venait ­préci­sément d’Akureyri et comptait bien y retourner. Et voilà où ça l’avait ­menée, quelques années plus tard : mère de deux jeunes enfants et ­propriétaire d’une boutique au fin fond de la pampa islandaise.

« Ça a dû vous faire un sacré changement, non ? demandai-je.

– Est-ce que le ciel bleu et les plages de Californie me manquent ? Oui. Mais ici, il y a de la neige sept mois par an, et j’ai fini par adorer ça. Et puis, je ne suis pas mécontente de me tenir à ­distance de l’extrémisme politique et de toute la folie de l’Amérique d’aujourd’hui. »

Le lendemain soir, au bar miteux d’un hôtel miteux dans une petite ville miteuse de la côte ouest de l’île – un des rares endroits déprimants où je me sois retrouvé pendant ce voyage –, le patron me servit une vodka et me conseilla, dès les premières lueurs du jour, d’aller voir une grange abandonnée derrière l’hôtel à l’intérieur de laquelle quelqu’un avait peint les trois mêmes mots à l’infini. Il ne ­voulait pas me dire de quels mots il s’agissait, ni comment ou pourquoi ils avaient été inscrits là. Il voulait que j’aille voir de mes yeux et que je me fasse ma propre idée. Je finis par boire beaucoup trop de vodka avec ce grand gaillard d’une soixantaine d’années qui avait fui le monde de la finance de Reykjavik après la crise et qui semblait désormais heureux de tenir ce bouge pourri. « Ici, c’est le meilleur endroit d’Islande ! proclama-t-il après la quatrième vodka. Le meilleur endroit du monde ! »

L’Islande recèle des mystères qui vous rappellent votre insignifiance dans le grand ordonnancement métaphysique des choses Max Kennedy

Comme les quatre vodkas commençaient également à brouiller mes ­facultés critiques, je me contentai de lui répondre que j’étais content pour lui, puis je remontai dans ma chambre et m’effondrai aussitôt. Quand je me réveillai quelques heures plus tard avec une affreuse gueule de bois, je m’habillai à la va-vite et sortis dans le froid du matin. Je trouvai facilement la grange derrière l’hôtel. Un bâtiment décrépit, totalement noir à l’intérieur. La technologie moderne a parfois du bon et, en allumant la torche de mon téléphone, je fus immédiatement stupéfait : ­partout, badigeonnés à la peinture blanche, trois mots recouvraient en effet chaque centimètre carré de la grange. Et ces mots disaient en ­anglais : « I forgive you. I forgive you. I forgive you. I forgive you. » « Je te pardonne. » Était-ce une sorte de performance artistique étrange ? Un canular postmoderniste ? Ou un véritable geste de pardon pour une douleur réellement infligée ? Et qu’est-ce qui avait pu pousser quel­qu’un à tracer avec autant d’application des centaines de « I forgive you » dans cette grange paumée de ce trou paumé ?

Dans la grange d’une ville de la côte ouest : « Je te pardonne », mais quoi ? Max Kennedy

C’était un merveilleux mystère, comme l’Islande en recèle tant et qui, à l’instar de ses paysages hypnotiques, jouent des tours à votre perception et vous rappellent votre propre insignifiance dans le grand ­ordonnancement métaphysique des choses. Dans un monde aussi ­stratifié et menacé par un extrémisme ­galo­pant, l’Islande sert également à rappeler, de façon aussi discrète qu’utile, que la démocratie sociale peut renaître des cendres de la pire ­incurie fiscale et que les ­valeurs communes constituent toujours le socle civique de la vie quotidienne. Pourtant, même dans ce trou perdu battu par les vents, quelqu’un avait pris le temps de professer encore et ­encore sa clémence : Je te pardonne. Je te pardonne. Je te pardonne. Je te ­pardonne… Une frénésie d’empathie et de mansuétude dans une grange abandonnée en guise d’ultime énigme ­islandaise.La rédaction vous conseille

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