«La société de la fête a cédé sa place à une société de la flemme»

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Par Ronan Planchon LE FIGARO. 30 décembre 2021

«La fête était jadis une condition essentielle pour draguer. À l'heure des applications de rencontre et de la consommation sexuelle «sur-mesure» et tout en contrôle, la fête – et la cour amoureuse qu'elle impliquait pour draguer – n'est plus obligatoire.»
«La fête était jadis une condition essentielle pour draguer. À l’heure des applications de rencontre et de la consommation sexuelle «sur-mesure» et tout en contrôle, la fête – et la cour amoureuse qu’elle impliquait pour draguer – n’est plus obligatoire.» Istock

ENTRETIEN – Pour le directeur des études de la Fondation Jean-Jaurès Jérémie Peltier, l’année 2021 a été celle du couvre-feu et de la fermeture des discothèques, symbole tant du déclin de la fête en France que de l’avènement d’une société du cocon et de la paresse.

Jérémie Peltier est directeur des études de la Fondation Jean-Jaurès. Il vient de publier La fête est finie?, Éditions de L’Observatoire, 159 p., 18 €.

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LE FIGARO. – Percée d’Éric Zemmour dans les sondages, congrès LR, reprise de l’épidémie avec le variant Omicron, restrictions sanitaires… L’année écoulée a été dense. Selon vous, quel événement a le plus bouleversé la France en 2021 ? Pourquoi ?

Jérémie PELTIER. – Si l’on parle de la France et des Français, je retiendrai l’expérience collective du couvre-feu. Rappelons-nous : le couvre-feu étendu de 18h à 6h du matin a concerné l’ensemble du territoire français à partir du samedi 16 janvier 2021, avant d’être assoupli petit à petit à partir de fin mars et ce jusqu’à fin juin. Du jour au lendemain, nous avons utilisé de façon très différente notre temps, qui fut transformé tout à coup en un élément rare qu’il fallait consommer méticuleusement : le temps devait être utilisé efficacement et sérieusement afin de ne pas en «perdre». Il n’était plus possible de «perdre du temps» à faire des choses inutiles et secondaires, plus possible de ne pas anticiper nos activités très en amont, plus possible de ne pas prévoir à l’avance ce que nous allions ou voulions faire. Tout le monde avait en tête l’heure fatidique de la «fermeture des portes», chose surprenante, déroutante, voire frustrante et insupportable dans une société habituée à l’illimité, qui a le sentiment de pouvoir tourner sans arrêt 24h sur 24 sans limite aucune. Je pense par ailleurs que c’est l’une des expériences qui a le plus bouleversé les Français en 2021 dans le sens où elle a instauré durablement de nouveaux standards et de nouvelles tendances dans nos habitudes de vie, notamment la disparition du hasard et de l’aléatoire, deux notions obsolètes dans la société du sur-mesure et de la réservation permanente.

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Les discothèques françaises, fermées depuis le 10 décembre, resteront closes trois semaines de plus. Et ce, dans l’indifférence générale. Qu’est-ce que cela vous inspire?

Que ce type d’activités festives ne concernent finalement plus grand monde. Certes, la fermeture des boîtes de nuit a un potentiel symbolique assez puissant : en résumé, à partir du moment où le gouvernement décide de fermer les boîtes, c’est le signe que la situation devient critique. Mais en vérité, l’impact émotionnel sur la population demeure très relatif au vu de la désertion de ces lieux au cours des dernières décennies : on notait encore 4 000 boîtes de nuit en France il y a quarante ans, on en avait perdu la moitié avant même le début de la crise, et seulement 1 200 étaient de nouveau ouvertes avant la dernière fermeture le 10 décembre dernier. Ainsi, les boîtes de nuit constituent de moins en moins un «rite de passage» obligatoire pour des adolescents ayant adopté d’autres rituels festifs, et les réactions que l’on a pu lire à la suite de l’annonce de la fermeture des boîtes ressemblaient surtout à des larmes versées sur un quasi-cadavre ayant déjà un pied dans le cercueil. 
La fête est-elle devenue «non essentielle» dans nos vies ? 
Elle n’est en tout cas plus essentielle pour un certain nombre d’activités. La fête était jadis une condition essentielle pour draguer.

La musique, comme la fête, n’est plus séparée du reste. Elle est désormais dans le flux, ce qui la rend par définition moins « extraordinaire » et moins exceptionnelle, donc moins essentielle.Jérémie Peltier

À l’heure des applications de rencontre et de la consommation sexuelle « sur-mesure » et tout en contrôle (on se fait livrer des sushis ou un individu à midi ou à minuit au gré de nos envies), la fête – et la cour amoureuse qu’elle impliquait pour draguer – n’est plus obligatoire. On se passe sans difficulté de cette «perte de temps». La fête était par ailleurs une condition essentielle pour danser. Or, TikTok a donné naissance à une horde de jeunes danseurs se filmant seuls dans leur cuisine sans avoir aucunement besoin d’un lieu «collectif» pour se trémousser. Enfin la fête était par le passé une condition pour écouter de la musique. Mais dans l’époque «hyperfestive» (pour reprendre l’expression de Philippe Murray) dans laquelle nous sommes, la musique est partout, dans tous les espaces, à chaque coin de rue et dans le moindre magasin, greffée en outre à nos oreilles. La musique, comme la fête, n’est plus séparée du reste. Elle est désormais dans le flux, ce qui la rend par définition moins «extraordinaire» et moins exceptionnelle, donc moins essentielle.

La «civilisation du cocon et de la flemme» a-t-elle remplacé la société de la fête ? Netflix n’apporte-t-il pas, simplement, une palette de loisirs supplémentaire à une société qui serait aussi festive que par le passé ?

Oui vous avez raison, sauf que Netflix et les écrans seront, dans une France fatiguée, toujours plus puissants que la fête collective à l’extérieur, vous faisant petit à petit perdre la flamme pour vous plonger dans la flemme (dans une publicité pour ses burgers à faire réchauffer au micro-ondes, la marque Charal a trouvé comme slogan : «Le soir, vous avez la flemme. Nous, on a la flamme»). On en voit d’ailleurs les conséquences : nous n’avons jamais été aussi sédentaires et la crise n’a fait qu’accélérer ce processus. L’habitat est devenu la nouvelle passion des Français, les casaniers ont redoré leur blason (regardez les livres qui pullulent dans les librairies sur l’art d’être «chez soi» et sur les bienfaits de la domesticité), et un vendredi soir idéal pour les Français se résume à un plateau-repas devant la télévision selon une récente enquête du Crédoc.

Il est peu probable d’assister à une grande fête collective après des élections où les deux candidats accédant au second tour auront obtenu des scores historiquement bas.Jérémie Peltier

Le cinéma aura d’ailleurs de plus en plus de mal à lutter contre la flemme : le marché des vidéoprojecteurs croît d’environ 50 % par an depuis deux ans et, au premier semestre 2021, les Français ont acheté 50.000 vidéoprojecteurs. Résultat : les Français ont fait beaucoup moins de sport en 2021 par rapport à 2020 selon la Fédération française d’éducation physique et de gymnastique volontaire (FFEPGV), notamment car nous avons adopté des modes de vie plus sédentaires qu’avant la crise, à commencer par le télétravail.

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Des événements festifs, comme la Saint-Sylvestre ou les victoires de l’équipe de France de football sont régulièrement le théâtre d’incidents. En caricaturant, peut-on dire que brûler des poubelles ou des voitures est aussi devenu une façon de festoyer ?

Oui, cela participe d’un nouveau «rituel festif» comme l’a très bien analysé Jérôme Fourquet récemment dans vos colonnes. On pourrait également parler des feux d’artifice, jadis réservés aux professionnels de la pyrotechnie mais que le quidam peut désormais se faire livrer sans aucun problème en trois clics. Mais ce qui est surtout intéressant, c’est l’utilisation de ces outils festifs à des fins désormais non festives. Ainsi, il n’y a plus rien d’original à voir se multiplier en France les tirs de mortier dans des rixes urbaines. Il en est de même pour les stades de football. Jadis utilisés comme un ornement esthétique par les groupes de supporteurs ultras, les célèbres fumigènes sont eux aussi désormais utilisés non plus comme un outil festif mais comme une arme que l’on jette à la figure des supporteurs adverses, comme cela a été le cas récemment entre le Paris FC et l’Olympique lyonnais. Cette nouvelle utilisation des outils inflammables donne parfois le sentiment d’un pays où le feu n’est plus couvert et où naissent quotidiennement de multiples incendies.

2022 sera-t-elle l’année du retour de la fête ?

Il faut l’espérer. Mais je crois malheureusement que l’on sera dans une année très particulière où on va plus que jamais continuer à se compter (pour se comparer): se compter électoralement, se compter en termes de vaccination, se compter pour les jauges à respecter… À force de se compter, la fête collective et insouciante qui ne se préoccupe pas du nombre de convives va avoir du mal à tenir debout. Et il est peu probable d’assister à une grande fête collective après des élections où les deux candidats accédant au second tour auront obtenu des scores historiquement bas (couplés à une possible forte abstention) mais suffisamment hauts comparés aux autres pour se qualifier.

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