Arnaud Teyssier: «Redonner solidité et unité à la société française est impossible avec un État faible»

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Par Arnaud Teyssier LE FIGARO.

TRIBUNE – Des dépenses publiques très élevées coexistent aujourd’hui avec un État désarmé et impotent. Aussi la droite ne doit-elle pas se tromper de diagnostic à l’approche de la présidentielle: il lui faut renouer avec son identité traditionnelle dans toutes ses dimensions, et non se cantonner à une approche libérale des finances publiques, elle-même schématique, estime l’historien, spécialiste de la Ve République.


Ancien élève de l’École normale supérieure. Arnaud Teyssier est l’auteur de nombreux ouvrages salués par la critique, en particulier «Philippe Séguin. Le Remords de la droite» (Perrin, 2017), «De Gaulle, 1969. L’autre révolution» (Perrin, 2019) et «L’Énigme Pompidou-de Gaulle» (Perrin, 2021). Le 17 février paraîtra, chez le même éditeur, l’ouvrage collectif qu’il codirige avec Hervé Gaymard, «Où va la Ve République?» (320 p., 23 €)


On a pu lire ceci, récemment, dans le New York Times, sous la plume d’un éminent constitutionnaliste américain: si nos démocraties «pataugent», c’est parce qu’à force de se lamenter sur la montée des populismes, elles en oublient leur mission première qui est de gouverner, de manière effective et assumée. «La fragmentation du pouvoir, sa dispersion entre tant de mains et de centres de décision différents rendent difficile le fonctionnement même des démocraties.» À quoi bon voter, puisque ce vote débouche toujours sur la même impuissance?

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Le véritable ennemi de la démocratie, c’est la fragmentation de la puissance publique, la désinstitutionnalisation de la société. Or la Ve République a été conçue pour donner des armes à la démocratie. Elle n’a pas été taillée pour un homme, mais pensée comme un système appelé à durer, et qui fonctionna ainsi jusqu’au milieu des années 1980, lorsque, cohabitations aidant, les codes du pouvoir commencèrent d’être perdus et qu’il ne fut plus question que de «gouvernance», de «proximité», de «gouverner autrement».

Or gouverner est un devoir – un devoir qui ne se divise pas et doit saisir tout uniment le «régalien», le «social», le «sociétal». Dans les périodes critiques, tout est régalien: nécessité fait loi. D’où l’intérêt d’un État qui articule des institutions politiques puissantes avec une administration forte et respectée – loyale mais non assujettie: c’est le modèle de 1958, porté longtemps face à une gauche qui n’y voyait qu’arbitraire. Ce modèle, la droite a oublié que c’était le sien, au point même d’hésiter parfois sur des questions vitales d’urgence sanitaire. Il est temps qu’elle s’en souvienne, au moment où, pour elle, avec Valérie Pécresse, tout semble à nouveau ouvert pour l’élection présidentielle

.La défaite de Nicolas Sarkozy, en 2012, était due à des facteurs strictement parallèles à ceux qui avaient permis son succès cinq ans plus tôt

Mais un certain malaise tarde à se dissiper. Il semble que l’on passe à côté de l’essentiel. L’histoire récente est pourtant éclairante. La défaite de Nicolas Sarkozy, en 2012, était due à des facteurs strictement parallèles à ceux qui avaient permis son succès cinq ans plus tôt. Il l’avait emporté non parce qu’il avait «copié» – vieille rengaine – les idées du Front national, mais parce qu’il avait rendu à la droite ce qui, en vérité, lui appartenait: la nation, la souveraineté, la cohésion, l’identité… Il échoua cinq ans plus tard parce qu’il était revenu peu à peu à la logique UMP des années 2000, à l’invocation des «valeurs de la droite et du centre», bref à ce salmigondis idéologique, plus ou moins centriste, libéral et européen, qui séduisait péniblement le peuple, mais dans lequel Jacques Chirac, lui, n’avait vu que la condition circonstancielle de son maintien au pouvoir.

La présidence Hollande offrit à la droite l’occasion historique de reprendre ses marques: elle ne sut pas la saisir. Vint Emmanuel Macron, qui réussit à revêtir d’habits neufs la formule que l’idéologie molle de l’UMP n’était pas parvenue à pérenniser: l’échappement vers le centre – autrement dit, en politique française, vers le vide.

Pour autant, la ligne originelle du nouveau quinquennat s’est révélée d’une autre nature: très libérale en matière économique et sociale, ultra-progressiste en matière sociétale. La position «centrale», structurelle, du macronisme est donc différente de celle dessinée par «les valeurs de la droite et du centre»: c’est un assemblage entre des positions qui sont devenues, au fil du temps, celles de la droite (sur les questions économiques et sociales, et jusqu’à un certain point, sur l’État), et une partie des convictions de la gauche (sur la transformation du statut civil de l’individu, sur l’évolution de la filiation).

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Des réformes radicales ont d’ores et déjà été engagées dans le domaine du droit du travail. Une transformation également radicale du modèle français de fonction publique, tel qu’il a été conçu par de Gaulle en 1945 et réaffirmé en 1958, a commencé d’être mise en œuvre – du moins, à ce stade, pour ce qui concerne l’encadrement supérieur. Quant au domaine sociétal, la loi sur la bioéthique a été votée en 2021. Telle est la force du programme Macron, qui a mis d’abord la droite française dans un sérieux embarras: car si elle a exprimé des réserves ou des objections de principe sur les questions sociétales, elle n’a pas su se démarquer clairement des positions du pouvoir sur les enjeux économiques et sociaux

C’est la crise du Covid qui a paru changer la donne. Mais c’est un leurre. Le «quoi qu’il en coûte» a été imposé par les circonstances. Le temps passant, on en vient à oublier qu’au printemps 2020, la pandémie avait placé les économies occidentales au bord du gouffre. La mise en œuvre du chômage partiel, le soutien exceptionnel apporté – dans la durée – par l’État aux entreprises, les dépenses considérables que le budget a dû supporter jusqu’ici en termes de logistique, de soins hospitaliers, de financement des tests et de la vaccination étaient des réponses nécessaires à une crise sans précédent. Tous les pays y ont été contraints, à des degrés divers, au nom du salut public. Tel avait été le cas, déjà, au lendemain de la crise financière de 2008. Et ce n’est pas terminé: le redressement sera lent, et, par nécessité, accompagné toujours par l’État.

Mais pour autant, rien ne permet de dire que le projet initial du mandat a été abandonné.

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Dans ces conditions, ceux qui, à droite, croient avoir retrouvé leur terrain de manœuvre habituel – réduction des déficits, suppression d’emplois de fonctionnaires – et veulent attaquer Emmanuel Macron sur l’augmentation de la dépense publique commettent à la fois une injustice – tout gouvernement y aurait été contraint par les circonstances – et une erreur politique, car ils lui abandonnent, au moment le plus opportun pour lui, la posture gaullienne de l’État protecteur et solidaire.

Cet aveuglement est regrettable: il méconnaît qu’en France, ce qui sépare vraiment la droite et la gauche, ou plutôt les a longtemps séparées, c’est une certaine conception des institutions. C’est, à dire vrai, l’idée même d’institution, qui s’exprime d’abord par l’autorité de l’État. On prétend souvent que de Gaulle aurait renié ce vieux clivage: il ne pouvait évidemment se l’appliquer à lui-même, ni comme personnage historique ni comme chef de l’État. Mais pour lui, il y avait bien une droite et une gauche, il y en aurait toujours, et c’est pour cela qu’il avait besoin de vrais premiers ministres pour manœuvrer les Assemblées et passer au besoin des alliances. La figure présidentielle, elle, devait se tenir au-dessus des partis pour rassembler les Français sur les orientations décisives.

C’est dire qu’on ne mettra pas fin à la crise de confiance dans les institutions par un simple retour aux positions de 2017, surtout dans le contexte de crise aiguë que traverse le pays. Pourtant, là encore, une petite musique s’élève… il suffirait de réchauffer le brouet préparé naguère pour François Fillon et qui aurait dû lui garantir le succès, n’eût été les «affaires»: un libéralisme affiché – au reste peu réfléchi, et surtout porté par la promesse de suppressions massives d’emplois publics ; un conservatisme relatif sur les questions de société. On laisse entendre qu’avec son nouveau candidat, une femme de surcroît, le programme de la droite en 2017 devrait «prendre».

Dès 2017, le propos sur « les 500.000 fonctionnaires » à supprimer tournait court aux premières objections. En réalité, les deux tiers du surcroît de dépense publique proviennent de la sphère sociale

Cette analyse est périlleuse. D’abord parce que le discours électoral de François Fillon était déjà, il y a cinq ans, décalé par rapport à la réalité française. La crise démocratique était engagée depuis des années. Pourtant, «la droite et le centre» avaient renoncé à tout discours un peu construit sur la réaffirmation des institutions, sur l’État, sur la solidarité territoriale, sur la question sociale – bref sur les fondamentaux de la Ve République, dont la droite de tradition gaullienne, celle qu’incarnait Philippe Séguin, se devait d’être la gardienne, surtout par gros temps. Il faut une vision pour remettre le pays en mouvement et redonner de l’unité, de la solidité à la société.

Dès 2017, le propos sur «les 500.000 fonctionnaires» à supprimer tournait court aux premières questions ou objections. Et pour cause: les supprimer où? Le fameux «régalien»? Impossible. Les besoins étaient déjà trop grands, trop évidents. Dans les collectivités territoriales? Impossible encore, car «la droite et le centre» tiraient désormais leur force de ces fiefs qu’ils détenaient en grand nombre. Dans l’Éducation nationale, où se tiennent les gros bataillons? Difficile à justifier. Et tant qu’on y est, pourquoi pas l’hôpital?

Le sujet n’est manifestement pas là. Les vraies causes de nos déficits structurels – hors impact direct de la crise du Covid – sont dans le volume des transferts sociaux et le poids de certaines interventions économiques de l’État, qui appellent, pour autant, des analyses très fines et nuancées, comme le montrait déjà, peu de temps après l’élection d’Emmanuel Macron, une note importante et argumentée du Conseil d’analyse économique. «En augmentation tendancielle depuis plus de trente ans, écrivent les auteurs, les dépenses publiques françaises ont atteint 57 % du PIB en 2015, contre 48,5 % en moyenne pour les pays de l’OCDE ; seuls deux pays scandinaves – le Danemark et la Finlande – dépensent autant.» Mais ils relèvent que «l’emploi public dans son ensemble ne semble pas être à l’origine de ce supplément de dépense»: il est plus élevé qu’en Allemagne, mais nettement moins que dans les pays scandinaves, et même qu’au Royaume-Uni – en raison de la structure singulière du système de soins.

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Les deux tiers du surcroît de dépense publique en France proviennent de la sphère sociale. Cette réalité renvoie à des choix de société qui ont réclamé une mutualisation importante des risques sociaux, ainsi qu’un financement de l’éducation assuré massivement sur fonds publics. À la fin des fins, ce sont donc des choix stratégiques et de long terme qui permettront de mieux orienter les ressources vers l’ardente obligation qui s’impose aujourd’hui: reconstruire la société et préserver la démocratie.

Comme l’écrivait récemment Alain Supiot, «il ne s’agit pas de proclamer les vertus intangibles du modèle français, mais de signaler les dangers de sa méconnaissance par des dirigeants qui en sont pourtant les dépositaires. Car c’est en le faisant évoluer qu’ils pourront agir efficacement, plutôt qu’en imaginant pouvoir métamorphoser les Français en Anglais, en Allemands ou en Danois». Et il rappelle qu’une des grandes leçons du 18 Juin et des réformes de 1945, c’est qu’en politique il faut «agir», et non «réagir» aux contraintes extérieures pour simplement s’y adapter.

Le discours de 2017, à droite, était donc déjà décalé: il le serait plus encore aujourd’hui, après deux années marquées par une crise systémique sans précédent. De quoi s’agit-il désormais? De réinstitutionnaliser la France. Aussi ne faut-il pas céder à la facilité qui consiste à toujours comprimer la part «discrétionnaire» de la dépense publique: car il s’agit ni plus ni moins d’investir dans les fonctions vitales d’une société qu’il faut réarmer institutionnellement. D’où la priorité qu’il faut donner à la protection des populations, aux infrastructures, à la préparation de l’avenir… Le moment est venu d’une réflexion courageuse sur le champ d’action de l’État lui-même, sur les secteurs de son activité qui perdront en importance, mais aussi et surtout sur l’existence de nouveaux défis, également systémiques, qui sont appelés à devenir prioritaires et où il faudra investir massivement au prix d’un effort réel de planification stratégique.

L’individu-roi, l’État faible, la « gouvernance » : ces maladies de la démocratie sont balayées par la force impitoyable des réalités

C’est le cas, bien évidemment, de la question du réchauffement climatique et de ses enjeux immenses, qui appellera un rôle puissant de l’État et l’exercice direct de son pouvoir de contrainte sur l’économie et la société. C’est le cas, encore, des problèmes considérables posés par les mouvements de population et le fait migratoire, dont Hubert Védrine disait récemment que la maîtrise devait être une priorité pour la présidence française de l’Union européenne. C’est le cas, enfin, de la question territoriale dans notre pays, de la cohérence et de la solidarité de notre organisation décentralisée qui doivent être repensées, mais non sacrifiées à de nouveaux démembrements.

Ces questions majeures ne peuvent être tranchées que dans le cadre d’un État fort, capable d’arbitrer entre une multiplicité d’intérêts contraires.

La crise du Covid montre la voie à Valérie Pécresse. L’individu-roi, l’État faible, la «gouvernance»: ces maladies de la démocratie sont balayées par la force impitoyable des réalités. Alors, oui, invoquons Margaret Thatcher, qui, il y a vingt ans, dans son livre ultime, Statecraft, écrivait: «Si vous écoutez les commentateurs, vous croiriez que la globalisation sonne le glas de l’État tel que nous l’avons connu à travers les siècles. Ils ont tort

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