Crise Ukraine-Russie : « Poutine veut rétablir l’empire tsariste »

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Le 9 janvier, Russes et Américains se retrouvent à Genève pour évoquer le sujet ukrainien. Que peut-on attendre de ce sommet à hauts risques ? Le point avec James Sherr, membre honoraire du Centre pour la défense et la sécurité, à Tallinn, et chercheur à la Chatham House, à Londres.

Durée : 10 minLe président russe Vladimir Poutine lors d'une intervention devant les cadres de l'armée russe et du ministère de la Défense le 21 décembre 2021 à Moscou

Le président russe Vladimir Poutine lors d’une intervention devant les cadres de l’armée russe et du ministère de la Défense le 21 décembre 2021 à Moscou

afp.com/Mikhail Tereshchenko

par Charles Haquet L’Express Publié le 04/01/2022

L’Express. Que se passera-t-il si les négociations échouent le 10 janvier ? 

James Sherr. Le Kremlin ne laissera pas les pourparlers s’éterniser s’il voit qu’ils ne mèneront nulle part. Dans ce cas, une attaque est hautement possible. Si les dirigeants de l’État russe considèrent que la force militaire peut briser l’Ukraine, paralyser et déstabiliser l’Occident sans risque sérieux pour la Russie, alors rien ne les arrêtera. Soit l’Occident concède la plus grande partie des exigences de la Russie, soit l’attaque devient presque inévitable. Mais il ne s’agit là que de conjectures. Les experts russes les mieux informés sont très divisés sur cette question…  

« Nous sommes un seul peuple », a écrit Vladimir Poutine dans un article paru en juillet, en évoquant la Russie et l’Ukraine. Que pensez-vous de cette phrase ?  L’application L’ExpressPour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyezTélécharger l’app

Tout d’abord, Poutine n’est pas le premier à parler d’histoire commune. Au XVIIIe siècle, Catherine la Grande a lancé la campagne « Novorossiya » (Nouvelle Russie) pour « éradiquer la mémoire » de l’Ukraine. Réécrire l’histoire, construire le mythe du « peuple tripartite » (russe, ukrainien et biélorusse) devient une entreprise sérieuse sous Nicolas Ier et se poursuit sous le règne d’Alexandre II. Poutine est l’héritier de cette tradition et il y croit avec passion. Ce n’est pas de l’opportunisme. 

Dans un hommage à Anton Denikine – le général qui a organisé la « terreur blanche » en Ukraine après la révolution bolchevique -, il a déclaré que « la séparation de la Russie de la petite Russie [l’Ukraine] était un crime ». Poutine accuse les bolcheviks d’avoir créé l’Ukraine. Bien qu’il soit un produit de l’URSS et qu’il en ait modernisé les méthodes, sa conception de la Russie n’est pas soviétique. Poutine veut rétablir l’empire tsariste. 

Dans ce même article, il écrit : « Je suis de plus en plus convaincu que Kiev n’a pas besoin du Donbass ». Veut-il réellement annexer l’Est de l’Ukraine, comme il l’a fait de la Crimée ?  

Dans ce même article, il écrit aussi que l’Ukraine doit maintenir son indépendance en « coopération » avec la Russie… ou pas du tout. Poutine ne veut pas le Donbass, il veut l’Ukraine. S’il l’obtient, il conservera tous les attributs de la souveraineté ukrainienne, mais ceux-ci seraient vidés de leur substance. L’idée que la civilisation russe transcende les frontières juridiques de la Russie est au coeur de sa conception de l’État. 

Poutine considère la présence de l’Occident dans cet « espace civilisationnel » comme un affront à la Russie et l' »occidentalisation » de cet espace comme un acte agressif. Dans ce contexte, il trouvera n’importe quelle raison pour attaquer, s’il estime que les conditions sont réunies pour lancer une offensive. S’employer à ne pas lui donner de prétexte est une course folle – et vaine. Pour les Occidentaux, seule compte la dissuasion. 

Poutine craint-il les sanctions économiques ? 

Il ne les aime pas, et celles qui sont déjà en place ont fait des dégâts. Mais ceux-ci n’en restent pas moins supportables. Lorsque Joe Biden prévient que les prochaines mesures seront fondamentalement différentes, la seule question qui compte est : « Le Kremlin y croit-il ? » Certaines des nouvelles sanctions auxquelles la Maison Blanche fait allusion sont sensiblement les mêmes. D’autres sont irréalisables, comme déconnecter la Russie du système de paiement international Swift. Quant à l’abandon du gazoduc Nord Stream 2, il est peu probable. Certes, d’autres mesures financières pourraient nuire profondément à la Russie. Mais encore une fois, la question est : « Le Kremlin y croit-il ? » Les déclarations selon lesquelles Washington agira de concert avec des alliés pourraient en effet rendre cette menace moins crédible – étant donné les divisions européennes sur ce sujet.  LIRE AUSSI >> Porochenko : « Poutine paiera un prix élevé s’il décide d’envahir l’Ukraine »

Un seul élément retient l’attention du Kremlin : la menace américaine d’augmenter ses capacités militaires, et celles de l’Otan, en Europe centrale et orientale et de procéder au réarmement de l’Ukraine. Reste à savoir, ensuite, si ces sanctions « mortelles » inciteraient le Kremlin à étendre la guerre qu’il a lui-même déclenchée. Pour paraphraser le stratège américain Edward Luttwak, « si les sanctions peuvent être utilisées comme une arme, les armes peuvent également être utilisées comme une arme ». 

En 2014, les avertissements d’Obama n’avaient pas empêché Poutine d’annexer la Crimée. L’histoire peut-elle bégayer ? 

Après la guerre contre la Géorgie, la priorité d’Obama consistait à « réinitialiser » les relations avec la Russie. Quelle crédibilité avait-il alors ? À l’inverse, Biden est arrivé au pouvoir avec une grande crédibilité. Mais celle-ci a été entamée – aux yeux des Russes, mais aussi de certains de ses alliés de l’Otan – par une série de faux pas. Dans ces conditions, croire qu’un compromis permettra de surmonter l’impasse actuelle ou, du moins, de désamorcer la situation, est une profonde erreur de jugement de l’administration américaine. Tandis que le Kremlin tient un discours austère, clair et inflexible, Washington en affiche un autre – nuancé, elliptique et flexible. Comme la Maison Blanche ne comprend pas l’adversaire et ses motivations, rares sont ses messages qui l’impressionnent et atteignent leur cible. « Le problème avec les libéraux, c’est qu’ils ne peuvent pas accepter l’idée qu’il y a vraiment un ennemi », disait Michael Howard, historien militaire à l’université d’Oxford. Cela semble être le problème. 

La « quasi-annexion » de la Biélorussie, qui permettrait à Poutine d’attaquer l’Ukraine par le nord, fragilise-t-elle un peu plus les Ukrainiens ?  

Oui, mais même sans ce front, la Russie peut vaincre les forces ukrainiennes. Ensuite, il faut bien comprendre que l’état-major russe veut écraser l’Ukraine – mais pas l’occuper. Pour la Russie, la guerre est un outil politique. Son objectif est une Ukraine neutralisée et subordonnée, mais aussi une Otan fragmentée, la fin de toute dissuasion significative en Europe et la dissolution de ce que la Russie appelle « l’Occident collectif ». La question clé est : « Combien de temps prendrait une offensive ? » Si elle n’aboutit pas rapidement, la situation pourrait devenir risquée pour Moscou. Une longue guerre mettrait en effet en jeu la résilience et les capacités de mobilisation profondes de l’Ukraine. Même si ce pays est divisé, une solide majorité d’Ukrainiens (au moins 70 %) soutient l’indépendance de leur pays, et beaucoup se battront s’il est attaqué. Et n’oublions pas que l’Ukraine est rompue à la guerre partisane et qu’elle dispose de forces spéciales de premier ordre. Sur le même sujet

Américains et Européens ayant affirmé qu’ils n’interviendraient pas militairement, Poutine n’en est-il pas moins en position de force ? 

Poutine joue – comme à son habitude – un jeu calculé. Les enjeux sont plus importants, les risques aussi. Certes, le fait que sept années d’efforts [conflit dans le Donbass] n’ont pas déstabilisé l’Ukraine, que Zelensky n’est pas le clown qu’il imaginait et que l’Occident n’a pas cédé à la lassitude vis-à-vis de l’Ukraine provoque chez le président russe une réelle exaspération. Mais il n’en reste pas moins rationnel, plus maître de lui qu’il n’y paraît parfois, et certainement pas téméraire. S’il estime qu’elle n’a pas les moyens militaires d’atteindre ses objectifs à un coût acceptable, il poursuivra la lutte par d’autres moyens – y compris les plus ignobles -, mais la guerre que nous redoutons tous n’aura pas lieu. 

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