Face à la Russie, les Occidentaux hantés par le «syndrome de Munich»

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Par Isabelle Lasserre LE FIGARO. 9 janvier 2021

Le président américain Joe Biden prend la parole à Las Vegas, le 8 janvier 2022. SAUL LOEB/AFP

ANALYSE – Vladimir Poutine profite des atermoiements de l’Europe et des Etats-Unis pour abattre ses cartes, les unes après les autres.

En signant les accords de Munich, en 1938, sacrifiant ainsi la Tchécoslovaquie au profit de Hitler, le président du Conseil français Édouard Daladier et le premier ministre anglais Arthur Chamberlain pensaient avoir sauvé la paix. Churchill avait été l’un des rares à dénoncer ce renoncement. «Vous avez voulu éviter la guerre au prix du déshonneur. Vous avez le déshonneur et vous aurez la guerre», avait-il prévenu.

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Elle viendra un an plus tard. Pour éviter une nouvelle guerre en Ukraine, les puissances occidentales vont-elles réveiller l’esprit de Munich et abandonner Kiev aux griffes de la Russie? Accepter les exigences adressées aux États-Unis et à l’Otan par le Kremlin, notamment l’annulation de l’invitation faite à l’Ukraine et à la Géorgie en 2008 à rejoindre l’Alliance et le gel des activités militaires en Europe centrale et dans les pays Baltes?

Faiblesse du pouvoir américain

L’idée d’une finlandisation, c’est-à-dire d’une neutralisation de l’Ukraine, est régulièrement évoquée dans les milieux diplomatiques. Celle d’un moratoire imposé aux candidatures à l’Otan de Kiev et Tbilissi aussi. La question de laisser Vladimir Poutine reprendre le contrôle intégral de sa «zone d’influence» sur les terres de l’ancienne Union soviétique n’est plus taboue.

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Et selon des sources américaines citées par la télévision NBC, l’Administration Biden envisagerait de proposer à Vladimir Poutine une réduction des troupes américaines en Europe de l’Est, notamment dans les pays Baltes et la Pologne, en échange d’un mouvement similaire du Kremlin, notamment aux frontières de l’Ukraine.

En affirmant que les États-Unis n’utiliseraient pas la force militaire pour la défendre si elle était attaquée par la Russie, en disant publiquement que l’Ukraine ne deviendrait pas membre de l’Otan dans les dix prochaines années, en montrant, enfin, peu d’empressement à rencontrer le président Volodymyr Zelensky, Joe Biden a donné une impression de faiblesse du pouvoir exécutif américain. Le désastreux retrait d’Afghanistan n’a rien fait pour dissiper ce sentiment qui existe depuis le début de la nouvelle Administration.

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En face, Vladimir Poutine, qui met au pas les anciennes républiques soviétiques les unes après les autres, abat ses cartes au Moyen-Orient et s’investit en Afrique, étale au contraire sa force et sa détermination. Le moment pour pousser ses pions face aux Occidentaux lui paraît favorable: Angela Merkel est partie, Emmanuel Macron est en campagne électorale, Joe Biden semble déjà fatigué.

Rien de neuf

On le sait depuis longtemps. Pas plus que les Européens les Américains ne sont prêts à se battre et à mourir pour l’Ukraine. La plupart des interventions extérieures menées par les Occidentaux depuis les années 1990 se sont soldées par des échecs et des leçons en ont été tirées. Les États-Unis ne veulent plus ouvrir de nouveaux fronts. Et surtout pas en Ukraine, où l’Amérique n’a aucun intérêt vital. Elle n’en a d’ailleurs jamais eu.

Au début des années 1930, sous Staline, la grande famine en Ukraine n’avait pas empêché Roosevelt de reconnaître le régime bolchevique. Plus généralement, les États-Unis n’ont jamais voulu intervenir contre Moscou en Europe de l’Est. Ils n’ont pas empêché l’écrasement par la Russie de l’insurrection de Budapest, en 1956, ni celui du printemps de Prague en 1968. Kennedy n’a pas essayé de stopper la construction du mur de Berlin, en 1961. En août 2008, les États-Unis ne sont pas venus au secours de la Géorgie attaquée par les forces russes. Rien de neuf sous le soleil, donc.

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Tous les présidents américains ont voulu éviter une guerre avec la Russie et ont pour cela refusé d’intervenir à l’est. Cette tradition diplomatique est encore plus justifiée aujourd’hui, alors que le grand challenge des États-Unis n’est plus la Russie mais la Chine.

Et l’Europe, dans tout ça? Elle est toujours aussi divisée sur la question russe. La France et l’Allemagne sont réticentes à l’entrée de l’Ukraine et de la Géorgie dans l’Otan. Berlin défend en outre le gazoduc NordStream 2, qui doit relier la Russie et l’Allemagne, tandis que Paris n’a pas renoncé à sa politique de rapprochement avec Moscou.

Mais les pays d’Europe orientale, qui se sentent plus menacés par la Russie, défendent au contraire davantage de fermeté vis-à-vis du Kremlin. Ils redoutent la mise en place d’une zone tampon autour de l’Ukraine qui pourrait un jour être agrandie, regrettent la «naïveté géopolitique» des pays de l’Ouest et craignent le manque de fermeté de Joe Biden. L’Europe, pour l’instant, a été mise de côté par Vladimir Poutine, qui a imposé au président américain un format bilatéral pour les discussions de Genève.

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Mais elle n’a pas dit son dernier mot. Le ministre des Affaires étrangères de l’UE, Josep Borrell, s’est rendu à Kiev pour réaffirmer le soutien de l’Union à la souveraineté et à l’intégrité territoriale de l’Ukraine. Le ministre français des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, a dénoncé la tentative de la Russie de «contourner» l’UE avec des négociations directes avec les États-Unis sur l’Ukraine. Quant au secrétaire général de l’Otan, Jens Stoltenberg, il a prévenu qu’il ne saurait y avoir «aucune discussion sur la sécurité en Europe sans les Européens».

Au lieu de creuser les divisions transatlantiques, le coup de force diplomatique russe a pour l’instant soudé les partenaires entre eux. Sur le fond, les idées avancées par les Américains et les Européens – discuter sur les intérêts communs, insister sur une vision large de la sécurité, écouter les préoccupations de sécurité russe mais rejeter ce qui est inacceptable – sont semblables. Les responsables américains, qui ont pris soin de consulter longuement leurs alliés européens et ont travaillé à l’élaboration d’une vision commune des Occidentaux, ont affirmé que la plupart des exigences russes étaient irrecevables.

Ils ont aussi brandi la menace de nouvelles sanctions contre la Russie. Ils ont voulu prendre Vladimir Poutine au mot mais s’interrogent aujourd’hui sur sa réelle volonté de négocier. Machiavel écrivait: «On n’évite pas une guerre, on la diffère à l’avantage d’autrui.» Américains et Européens aimeraient lui donner tort. Mais la réponse n’est ni à Washington ni à Bruxelles. Elle est à Moscou.

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