Gérard Araud – Les leçons de la crise ukrainienne

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CHRONIQUE. Un étrange silence plane autour des manœuvres de l’armée russe, à proximité des frontières ukrainiennes. Une aubaine pour Vladimir Poutine ?

Vladimir Poutine, le president ukrainien Volodymyr Zelensky et Joe Biden, les trois acteurs principaux de cette crise ukrainienne.
Vladimir Poutine, le président ukrainien Volodymyr Zelensky et Joe Biden, les trois acteurs principaux de cette crise ukrainienne.© ANGELA WEISS, ANGELA WEISS, ANGELA WEISS / AFP

Par Gérard Araud Publié le 09/01/2022 LE POINT

Nous vivons, en Europe, un moment qui est d’autant plus étonnant qu’il ne suscite que de rares commentaires d’experts et qu’il est accueilli avec la plus parfaite sérénité pour ne pas dire indifférence par les Européens. Non seulement, la Russie a réuni, à grand bruit, une armée aux frontières de l’Ukraine, mais elle a présenté aux États-Unis et à l’Otan un projet de traité de sécurité accompagné d’un ultimatum.

En l’occurrence, le mot d’ultimatum n’est pas trop fort puisque Moscou a cru bon de préciser que si ses objectifs n’étaient pas atteints par la négociation, des « moyens techniques et militaires » y parviendraient. Pendant ce temps, la presse officielle russe s’emploie à préparer l’opinion publique au pire en faisant porter la responsabilité aux Occidentaux. On n’imagine pas l’absurdité des accusations et la violence des menaces qui y sont proférées, le tout accompagné de présentations terrifiantes des armements nouveaux dont s’est dotée l’armée russe pour imposer ses volontés.

À LIRE AUSSIVladimir Poutine va-t-il envahir l’Ukraine ?On préparerait les Russes à la guerre qu’on ne se comporterait pas différemment. Poutine et Lavrov, de leur côté, insistent sur la nécessité pour les États-Unis et l’Otan de répondre rapidement et positivement aux exigences qui leur ont été présentées. Des bruits de bottes comme on n’en pas entendu en Europe depuis longtemps.

Que veut Poutine ?

Une fois de plus se pose donc la question : que veut Poutine ? Que signifie cette escalade sans précédent alors que, du côté ukrainien ou de l’Otan, rien de nouveau ne la justifie et que l’administration Biden, tout au contraire, a manifesté, à plusieurs reprises, sa volonté de parvenir à un modus vivendi avec la Russie ? Il est difficile d’imaginer qu’on ne se trouve face qu’à une gesticulation gratuite quand celle-ci atteint ce niveau. Moscou a trop engagé son crédit dans l’affaire pour se dédire.

Pour comprendre cette crise délibérément suscitée par la Russie, il faut revenir sur la vision qu’a ce pays de sa sécurité. Nous devons oublier la pacifique Europe occidentale qui a transféré ses conflits des champs de bataille vers les corridors de Bruxelles pour un monde du XIXe siècle où tout n’est que rapport de force et où tout est menace potentielle. À Moscou, l’Otan est donc vue non comme une alliance défensive, ce qu’elle est, mais comme un adversaire dont le drapeau flotte à Tallinn à 350 km de Saint-Pétersbourg.

Que l’Ukraine se rapproche de l’UE est interprété comme le passage de ce pays dans la sphère d’influence occidentale. Américains et Européens peuvent répéter que c’est une géopolitique d’un autre âge ; les Russes en restent là, que ce soit archaïsme ou prescience de ce que nous réserve l’avenir. S’y ajoute, en ce qui concerne l’Ukraine, un élément émotionnel présent chez beaucoup de Russes qui n’en admettent pas l’indépendance.

Le spectre de l’Otan

Dans ce contexte, Poutine analyse sans doute les ouvertures répétées venues de Washington ou la débâcle de Kaboul comme des preuves de faiblesse des États-Unis et entend en profiter pour enfin sortir son pays de l’étau stratégique dans lequel l’ont mis l’effondrement de l’URSS et l’élargissement de l’Otan. Il est à l’offensive. Jusqu’où ira-t-il ? Il sait que le texte du traité qu’il a transmis aux Occidentaux est inacceptable. S’agit-il d’une manœuvre pour justifier une invasion de l’Ukraine qui serait déjà décidée ? Je n’en suis pas convaincu. Pour ma part, en particulier au Conseil de sécurité des Nations unies, j’ai constaté dans les négociations que j’ai conduites avec des Russes qu’ils présentent souvent des exigences extrêmes pour en rabattre au fil des discussions avant de parvenir à un compromis. En tout cas, ils nous ont fait comprendre leurs objectifs fondamentaux, une garantie que ni l’Ukraine ni la Géorgie ne rejoindront l’Otan et sans doute des limitations de déploiement d’armements américains en Europe, ce qui est, après tout, négociable. Par ailleurs, en privilégiant le tête-à-tête avec les Américains, ils rappellent qu’ils sont une grande puissance au même titre que la Chine.

Biden, qui a déjà tenu un sommet virtuel avec Poutine le 7 décembre dernier, a accepté le principe d’une rencontre avec celui-ci à courte échéance. Les Européens sont réduits au rôle de spectateurs. Certes, les Américains font tout pour leur assurer qu’ils ne concluront pas d’accord par-dessus leurs têtes, mais les promesses n’engagent que ceux qui les reçoivent.

À Paris et à Berlin, il serait facile de rappeler que le président Macron et la chancelière Merkel avaient proposé que le Conseil européen reçoive le président russe, mais qu’ils s’étaient heurtés au refus notamment de la Pologne et des pays baltes. En voilà le résultat : la marginalisation de l’UE et de ses membres dans une crise qui les concerne au premier chef. Nos partenaires polonais et baltes réussiront-ils à surmonter leur histoire tragique pour admettre qu’il faut négocier directement avec la Russie ? Jusqu’ici, ils faisaient une confiance aveugle à la garantie américaine pour s’y refuser. Après Trump et avec un Biden qui a prouvé à Kaboul qu’il suivait la même politique, comprendront-ils que l’autonomie stratégique de l’UE à laquelle appelle la France est une nécessité dans le monde de carnivores dans lequel nous vivons alors que le gendarme américain s’en retire sur la pointe des pieds ?

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