Barochez – Le grand jeu de Poutine en Asie centrale

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ÉDITO. En intervenant militairement au Kazakhstan, la Russie conforte sa position face à la Chine et aux États-Unis dans une période critique.

Vladimir Poutine lors d'une visioconference sur la situation au Kazakhstan, dans sa residence de Novo-Ogariovo, le 10 janvier 2022.
Vladimir Poutine lors d’une visioconférence sur la situation au Kazakhstan, dans sa résidence de Novo-Ogariovo, le 10 janvier 2022.© ALEKSEY NIKOLSKYI/SPUTNIK VIA AFP

Par Luc de Barochez LEPOINT Publié le 11/01/2022

La première convulsion géopolitique de l’année 2022 a surgi d’un endroit inattendu : le Kazakhstan, immense pays de steppes, frontalier de la Russie et de la Chine, au sous-sol riche en hydrocarbures et en minerais. Une protestation populaire contre la hausse du prix de l’énergie et la corruption des dirigeants a dégénéré en émeutes faisant plus de 160 morts puis en crise de régime et, enfin, en accès de fièvre internationale, avec l’envoi de parachutistes par Moscou et ses alliés pour conforter le satrape local.

Vladimir Poutine a frappé vite et fort parce que l’effervescence chez son voisin du sud est grosse de dangers pour lui. Elle expose la fragilité du « glacis » de régimes autoritaires qu’il érige autour de la Russie pour se protéger tant bien que mal de la contagion démocratique. Et cela à un moment critique : engagé dans un bras de fer avec les Américains et les Européens à propos de l’Ukraine, le maître du Kremlin ne peut se permettre aucune démonstration de faiblesse.

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Les soubresauts du Kazakhstan illustrent les risques politiques liés à la poussée de l’inflation, dans des systèmes politiques où la grogne populaire, sur fond de lassitude face au Covid-19, ne dispose pas de canal pour s’exprimer. En Russie aussi, les prix flambent : + 87 % pour le chou en 2021, + 74 % pour la pomme de terre, selon l’institut Rosstat. Un phénomène dû en grande partie à l’interdiction faite par le président russe d’importer des produits alimentaires de l’Occident, en représailles aux sanctions qui lui ont été infligées après l’annexion de la Crimée. L’arme des contre-sanctions se retourne contre lui.

Purge

Les remous dans la plus vaste république ex-soviétique d’Asie centrale témoignent enfin de la grande difficulté d’un État autocratique à rester stable en période de succession – et ce n’est pas de bon augure pour la Russie après vingt-deux ans de poutinisme. Le président kazakh, Kassym-Jomart Tokaïev, a saisi l’occasion des troubles pour déclencher une purge, écarter son prédécesseur, Noursoultan Nazarbaïev, qui continuait à tirer les ficelles depuis sa semi-retraite commencée en 2019, et faire arrêter un protégé de celui-ci, le patron des services de sécurité, Karim Massimov, désormais accusé de trahison.

Pour Poutine, le Kazakhstan est un enjeu considérable, et pas seulement parce que le régime en place ressemble par de nombreux traits au sien. La Russie partage avec ce pays sa plus longue frontière (environ 7 500 kilomètres). Quelque 3,5 millions de Russes y vivent, soit près d’un cinquième de la population. Il abrite le cosmodrome de Baïkonour et le site d’essai de missiles antimissiles de Sary Chagan. Surtout, sa position géographique en fait le terrain privilégié de luttes d’influence que Moscou mène avec la Chine, qui y déroule ses nouvelles routes de la soie, avec les États-Unis, qui y ont investi des dizaines de milliards de dollars ces dernières années, avec l’Europe, qui s’y approvisionne en pétrole et en uranium, et avec la Turquie, qui voit le Kazakhstan comme un « pays frère » turcophone et musulman.

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En intervenant, Vladimir Poutine a ancré un peu plus le Kazakhstan dans l’orbite russe. En sauvant le président Tokaïev, il en a fait son obligé. En rétablissant l’ordre, il s’est montré indispensable à la Chine, qui craignait que la rébellion kazakhe contamine sa région voisine du Xinjiang, et qui était certainement heureuse de lui laisser faire le sale boulot à l’approche des Jeux olympiques de Pékin. Mais nul ne sait combien de temps Tokaïev, devenu un simple proconsul russe, pourra tenir à la tête d’une population travaillée par le nationalisme et l’islamisme. Son sauvetage par la Russie prolonge et complique la crise locale. En outre, il soulève une question clé : le jour où Poutine lui-même quittera la scène, qui volera au secours de son propre régime ?

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