«Pourquoi la “déconstruction” est devenue une impasse intellectuelle»

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Par Eugénie Bastié Publié le 03/01/2022 LE FIGARO

GRAND ENTRETIEN – Un colloque Après la déconstruction: reconstruire les sciences et la culture se tiendra le 7 et 8 janvier 2022 au Collège de philosophie de la Sorbonne, à Paris. Emmanuelle Hénin et Pierre-Henri Tavoillot, coorganisateurs avec Xavier-Laurent Salvador, expliquent les raisons de cette mobilisation inédite d’universitaires français contre un mouvement «déconstructionniste», dont le wokisme n’est qu’un aspect.

LE FIGARO.- Vous organisez un colloque qui se tient à la Sorbonne le 7 et 8 janvier intitulé: «Après la déconstruction: reconstruire les sciences et la culture».Quel en est l’objectif?

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Emmanuelle HÉNIN. – Il y a trois objectifs. Il s’agit d’abord de réunir des universitaires de plusieurs disciplines et de plusieurs pays qui s’accordent à penser que la «déconstruction», dont le wokisme n’est qu’un des aspects, est devenue une impasse intellectuelle. En effet, ce courant en vient, de plus en plus, à confondre la recherche et le militantisme, la vérité et la morale, la science et l’idéologie. Avec des conséquences graves sur l’enseignement et la recherche: si nous ne faisons rien, nous nous exposons à voir des textes expurgés ou censurés et, à moyen terme, des champs disciplinaires entiers remplacés par les «études culturelles» transversales qui ne reposent pas sur un savoir validé mais sur des préjugés militants. Ainsi, l’université de Princeton a récemment supprimé le latin et le grec du cursus de lettres classiques au prétexte que ces langues charrient des préjugés racistes et pour «ouvrir de nouvelles perspectives». C’est condamner cette discipline à péricliter rapidement.

Pierre-Henri TAVOILLOT. – Le deuxième objectif consiste donc à élaborer collectivement une définition claire du «déconstructionnisme» parmi la diversité de courants qui s’en réclament – de la pensée décoloniale à la théorie des genres en passant par l’écoféminisme. Ces courants sont eux-mêmes en débat vigoureux et leurs apports scientifiques ne sont pas tous négligeables. Notre hypothèse de travail – qu’il faudra tester – est de considérer que le «déconstructionnisme» ne voit le réel que comme lieu de domination et d’oppression: des femmes par les hommes, du Sud par le Nord occidental, des «racisés» par les Blancs, de la nature par la technique, etc. On comprend pourquoi, à partir de cette grille de lecture, il est urgent de se «réveiller» (woke) et d’annuler (cancel culture), même si, pour cela on doit prendre quelques libertés avec la liberté – y compris académique – de ceux qui sont encore «endormis»!

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Le troisième et principal objectif du colloque n’est pourtant pas de déconstruire la «déconstruction», mais de proposer des horizons de recherche plus constructifs. C’est notre grande attente. Et c’est aussi pour cela que nous avons invité des universitaires de disciplines et d’orientations très différentes. Tous d’accord pour refuser un courant, qu’est-ce qui nous réunit pour envisager autre chose?

Beaucoup d’intellectuels de gauche voient dans la dénonciation du wokisme une «panique morale» alimentée par les conservateurs. Que répondez-vous à cette objection?

EH. – Une réponse toute simple: beaucoup de nos conférenciers invités se déclarent eux-mêmes de gauche, mais sans doute d’une autre gauche, celle qui s’affirme républicaine et universaliste.

Ne surestime-t-on pas la puissance de ce mouvement woke? L’université française ne résiste-t-elle pas mieux que l’université américaine à ces dérives?

EH. – À la différence des États-Unis et du Canada, la France a une tradition universaliste. C’est pourquoi elle n’est pas contaminée par ce mouvement au même titre que ces pays: nous n’avons pas encore de «safe spaces» ni de «sensitivity readers», même si certains en réclament. Cependant, depuis deux ans, il ne se passe pas une journée sans qu’on reçoive des annonces de conférences, de colloques ou de postes à pourvoir rédigées dans les termes de cette idéologie. Il y a quelques semaines, un enseignant de Sciences Po Grenoble, déjà cloué au pilori pour avoir émis des doutes quant à la pertinence du concept d’islamophobie, a été suspendu quatre mois pour avoir critiqué le climat d’intimidation qui règne dans cet IEP.

Plusieurs collègues ont renoncé à regret à participer de crainte de voir leur carrière ou celle de leur conjoint brisée; d’autres se sont désistés pour ménager leur réputation; certains nous ont accusés de fomenter un complotEmmanuelle Hénin.

En outre, la préparation épique de ce colloque confirme nos craintes quant aux menaces pesant sur la liberté académique: plusieurs collègues ont renoncé à regret à participer de crainte de voir leur carrière ou celle de leur conjoint brisée ; d’autres se sont désistés pour ménager leur réputation ; certains nous ont accusés de fomenter un complot (pour des motifs tous plus farfelus les uns que les autres) ; d’autres ont tenté de nous disqualifier sur les réseaux sociaux ou dans Libération en brandissant l’éternel épouvantail de l’extrême droite, nous accusant d’être «la honte de l’université» -injure gratuite aux cinquante chercheurs de haut niveau et de tous horizons que nous avons réunis, parmi lesquels Pierre Manent, Jacques Julliard, Nathalie Heinich, Pierre Vermeren et bien d’autres. Enfin, des étudiants de toutes disciplines me confient leur lassitude devant ces thématiques qui leur paraissent déjà rebattues: d’où notre expression, «après la déconstruction». Le «déconstructionnisme» est déjà un conformisme, une marotte appelée à bientôt devenir ringarde…

Peut-on dire que la pensée de la déconstruction est née en France? Pouvez-vous retracer la généalogie de cette pensée depuis le postmodernisme jusqu’au mouvement «woke»?

PHT. – Il y a en fait trois âges de la «déconstruction», dont les deux premiers sont des étapes majeures. Le premier âge est l’âge critique qui correspond à la philosophie moderne de Descartes à Kant: il a pour but de faire émerger une idée humaine de la vérité à côté des dogmes religieux ou parfois contre eux. C’est l’objet du doute cartésien ; c’est aussi la critique kantienne de la métaphysique. Avec eux, comme le dit Tocqueville, «quelques-uns des dogmes de l’ancienne foi ont été soumis à la raison individuelle». Le deuxième âge est celui où, à partir de Schopenhauer et Nietzsche, émerge l’idée que le travail critique doit se poursuivre à propos des idées humaines elles-mêmes. Il faut «philosopher avec le marteau», dit Nietzsche, pour détruire les illusoires idoles auxquelles l’homme aime croire: le vrai, le beau, le bon, le juste, le salut… Pourquoi? Parce que ces idées – ou idoles – sont des masques qui nous empêchent de vivre pleinement (Nietzsche), qui occultent nos conflits intérieurs (Freud), qui cachent des conflits économiques et sociaux (Marx) ou nous éloignent de l’Être (Heidegger).

Le troisième âge commence avec la pensée 68 (Foucault, Derrida, etc.), que la France va exporter aux États-Unis (french theory) avant d’en réimporter les rejetons actuels. Avec lui, les choses se gâtent: la «déconstruction» ne vise plus qu’elle-même. Sa cible: la civilisation démocratique «phallologocentrée», comme dit Derrida, qui, sous couvert d’émancipation, cacherait une oppression sournoise et d’autant plus implacable. Pour la «déconstruction», malgré la décolonisation, toujours plus d’exploitation ; malgré le pseudo-féminisme, toujours le même patriarcat ; malgré l’État-providence, toujours la même aliénation des miséreux ; sous l’apparence du développement durable, toujours plus de capitalisme destructeur de la nature. Bref, le vieux mâle blanc producteur est un polyprédateur qui opprime tout ce qui bouge: les femmes, la planète, les migrants, les différences, les «racisés», les cultures…

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EH. – Aujourd’hui, on assiste même à un quatrième âge, correspondant à la «réification de la déconstruction» (Pluckrose), dont l’esprit libertaire a accouché d’une police de la pensée totalitaire. Le refus de toute catégorie et la prétendue «fluidité» universelle ont engendré des catégories plus rigides que jamais, régies par un catéchisme diversitaire et victimaire auquel les États, les tribunaux, les entreprises et bien sûr l’école sont sommés de souscrire.

PHT. – Face à une telle lecture, il est assez aisé d’objecter que la civilisation européenne fut la seule, de toute l’histoire de l’humanité, à abolir l’esclavage, à promouvoir l’émancipation de la femme, à installer des dispositifs inédits de justice sociale, à s’intéresser aux cultures autres, y compris celles des peuples «premiers», à prendre conscience à vive allure des défis environnementaux. Sans doute la tâche est-elle loin d’être achevée, mais ce n’est certainement pas en détruisant les principes qui ont permis ces acquis qu’on parviendra à avancer dans ces tâches infinies.

Comment expliquer la séduction qu’opèrent les théories de la race et du genre chez une nouvelle génération de chercheurs militants?

PHT. – Il y a une séduction quasi existentielle dans ces théories qui offrent tout ce qui manque à nos sociétés contemporaines. On s’y sent perdu, seul, impuissant, sans but. Si on s’y sent perdu, c’est que, face à la complexité du monde, on manque de grilles de lecture. Le wokisme en fournit une universelle: tout est domination. Il y a des gentilles victimes et des méchants oppresseurs: c’est clair et net! Si on s’y sent seul, c’est que l’individualisme a fragilisé les sociabilités d’avant. Contre cela, l’indignation partagée reforge du collectif et de l’identité: je souffre, donc je suis… et, comme disait Nietzsche pour le dénoncer (il aurait d’ailleurs détesté le wokisme), si «je souffre, quelqu’un doit en être responsable». La mécanique du ressentiment est au cœur de ces théories. Si on s’y sent impuissant, c’est que la démocratie nous avait promis le pouvoir. Or, de toutes parts, je mesure mon incapacité. À l’inverse, par la grâce du militantisme, je retrouve le goût de la lutte. Et, du même coup, un sens substantiel pour ma vie guidée par un combat juste et salvateur. Par où l’on voit que le défi à relever est immense: quelle autre vision du monde pourra proposer tous ces bienfaits?

Le but du colloque est d’ouvrir le débat ; pas de le clore. Les controverses – même vives – doivent pouvoir avoir lieu sans que l’accusation morale ou la vindicte ne prennent le pas, comme c’est aujourd’hui trop souvent le cas. L’université a été le théâtre, ces derniers temps, de trop d’annulations de conférences pour qu’on ne s’inquiète pas de la situation de la liberté de recherche, des critiques et des pressions qui s’y exercentPierre-Henri Tavoillot.

EH. – Cette grille de lecture victimaire tend à s’étendre et à se ramifier, en découvrant sans cesse de nouvelles identités correspondant à de nouvelles discriminations: transphobie, grossophobie, handiphobie – non sans susciter des tensions entre sous-groupes de «victimes» (par exemple les féministes universalistes et les féministes intersectionnels, ou entre les homos et les trans). Et paradoxalement, comme le montrent Helen Pluckrose et James Lindsay, le discours militant n’offre aucun remède à la souffrance des personnes, qu’il enferme au contraire dans des identités figées. Il interdit aux émigrés de s’intégrer à leur pays d’accueil (comme en témoignera la journaliste Claire Koç au colloque) ou aux personnes handicapées de se soigner, puisqu’elles sont alors suspectes de succomber aux préjugés «validistes» (sic). Ces nouvelles luttes idéologiques, à l’opposé des luttes sociales du XXe siècle, constituent une fuite en avant contreproductive car elles suscitent la fragmentation du corps social et nourrissent l’agressivité de tous les acteurs.

La deuxième partie du colloque porte sur la reconstruction. Par quoi passe-t-elle selon vous?

PHT. – Le but du colloque est d’ouvrir le débat ; pas de le clore. Les controverses – même vives – doivent pouvoir avoir lieu sans que l’accusation morale ou la vindicte ne prennent le pas, comme c’est aujourd’hui trop souvent le cas. L’université a été le théâtre, ces derniers temps, de trop d’annulations de conférences pour qu’on ne s’inquiète pas de la situation de la liberté de recherche, des critiques et des pressions qui s’y exercent. On nous dit que l’idéologie a toujours été présente à l’université, hier par le marxisme: certes, mais celui-ci n’était pas endossé par les institutions comme c’est le cas aujourd’hui du «déconstructionnisme». Même si le gouvernement rejette et veut combattre ces mouvements, on voit qu’il existe des potentats qui agissent en toute impunité, sans aucun contrôle, appliquant par exemple l’écriture inclusive en dépit des consignes du ministre. À partir du moment où le code de l’éducation lui-même prévoit de favoriser une «société inclusive» (modification introduite par Najat Vallaud-Belkacem), cela ouvre la voie, au nom d’une intention louable, à toutes les dérives.

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EH. – La reconstruction passe par le rappel des frontières entre la recherche et le militantisme (récemment défendues par Nathalie Heinich), mais aussi par l’insistance sur la transmission de savoirs et l’apprentissage de la rigueur scientifique. Concrètement, lutter contre l’idéologie, c’est éduquer les étudiants à faire usage de distance critique et de liberté d’esprit ; leur apprendre à contextualiser les textes et les événements au lieu de plaquer sur eux une grille uniforme d’interprétation ; enfin, les habituer à se confronter à des idées différentes des leurs. En tant que chercheurs, nous savons que l’on progresse en se remettant toujours en question et c’est cette inquiétude fondamentale de la pensée que nous souhaitons préserver – en quelque sorte, nous voulons sauver l’esprit critique face au dogme des études critiques.

Comment lutter contre la déconstruction à l’université sans être accusé de vouloir mettre en place un contrôle du savoir par l’État?

PHT. – L’État n’a pas à intervenir dans les débats d’idées ; mais il doit veiller à ce que les pratiques universitaires demeurent conformes à la déontologie. C’est la raison pour laquelle il nous paraît nécessaire de plaider aujourd’hui pour que soient instituées, au sein des universités, en plus des missions «égalité» déployées pour lutter contre les discriminations, des missions «liberté» veillant au respect de la liberté académique. Cela pourrait être un moyen de rappeler que, à l’université comme dans la République, l’égalité ne doit pas menacer la liberté.

*Emmanuelle Hénin est professeur de littérature comparée à la Sorbonne. Pierre-Henri Tavoillot est président du Collège de philosophie. Retrouvez le programme du colloque:http://collegedephilosophie.blogspot.com/2021/12/colloque-apres-la-deconstruction.html.La rédaction vous conseille

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