EXCLUSIF. Union européenne : ils travaillent pour Pékin et Moscou

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« Le Point » dévoile un rapport de l’UE qui liste les ex-ministres et hauts fonctionnaires passés au service de sociétés russes ou chinoises.

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Le Parlement européen a mis en place une Commission, présidée par Raphaël Glucksmann et consacrée aux influences étrangères des puissances dites « hostiles ».

Par Emmanuel Berretta  Publié le 12/01/2022 LE POINT

La nouvelle a fait grand bruit à Paris, Bruxelles… et Moscou. Le 23 décembre, le nom de l’ancien Premier ministre français François Fillon apparaît dans la liste des administrateurs indépendants de Sibur, géant russe de la pétrochimie. Un groupe notamment contrôlé par Leonid Mikhelson, l’un des oligarques les plus riches de Russie, et Gennady Timchenko, un proche de Poutine. Une nouvelle attribution pour l’ancien candidat à la présidentielle française, qui figure aussi au conseil d’administration de Zaroubejneft, une société d’État russe spécialisée dans le développement et l’exploitation de gisements d’hydrocarbures, notamment à l’étranger. À l’époque, son décret de nomination avait été signé par Mikhaïl Michoustine, le président du gouvernement russe.

Le nom de François Fillon figure aux côtés d’autres anciens responsables européens dans un projet de rapport du Parlement européen consacré aux influences étrangères des puissances dites « hostiles ». La commission Inge, créée spécialement pour armer l’Union européenne contre les guerres hybrides menées par les voisins dérangeants, s’est penchée sur un phénomène identifié par tous les services de contre-espionnage : la capture des élites européennes par deux puissances, la Russie et la Chine.

C’est une véritable toile d’araignée qui s’ébauche au fur et à mesure des recrutements de personnalités de haut rang. Ce sont ainsi 7 anciens Premiers ministres (France, Allemagne, Belgique, Autriche, Finlande, République tchèque) qui travaillent ou ont travaillé au service d’intérêts russes ou chinois après leur carrière politique, 1 vice-chancelier allemand, 5 anciens ministres des Finances ou de l’Économie (France, Bulgarie, Luxembourg), 2 anciens ministres des Affaires étrangères (Autriche, République tchèque), un ex-ministre de la Défense (République tchèque) et quelques autres ministres de moindre rang…

Ces leaders qui roulent pour la Russie ou la Chine

La couleur politique importe peu : Chinois et Russes recrutent à droite, à gauche, au centre, sans querelle idéologique. Le procédé permettrait ainsi à Moscou et à Pékin de s’appuyer sur des relais d’opinion flatteurs, de piocher dans l’énorme carnet d’adresses des anciens dirigeants et de profiter de leur connaissance intime des rouages de l’État visé. Les hauts fonctionnaires peuvent aussi être séduits par de belles reconversions, comme celle de l’ancien directeur du Trésor, Bruno Bézard, désormais « managing partner » au sein du fonds d’investissement franco-chinois Cathay Capital.

« Chasse aux sorcières ». Un danger, s’alarme Raphaël Glucksmann, le président de cette commission parlementaire dont il fut l’initiateur. Une forme légale et insidieuse de corruption. Un sujet à mon sens fondamental, qui n’a cependant pas suscité de grand émoi dans le débat public européen jusqu’ici. En fait, les Russes et les Chinois assurent la retraite dorée de dizaines et de dizaines de décideurs politiques d’Europe… » Le sujet prête naturellement à controverse au Parlement européen, où certains dénoncent une odieuse « chasse aux sorcières » qui interdirait, au nom d’une lecture idéologique, la reconversion dans le civil des anciens dirigeants politiques européens ! « Je siège en effet au conseil de Zaroubejneft en tant que membre indépendant, comme Schröder chez Rosneft ou Strauss-Kahn au fonds souverain russe. Je ne considère pas la Russie comme une puissance hostile et la politique étrangère de l’Europe me semble peu responsable et dangereuse pour l’avenir du continent européen,rétorque François Fillon. D’ailleurs, si la Russie était une puissance hostile, il faudrait cesser de lui acheter du gaz ! » L’ancien Premier ministre a toujours milité pour une réévaluation de la position française vis-à-vis de Moscou. Candidat à la présidentielle, il souhaitait mettre fin aux sanctions à l’encontre de la Russie à la suite de l’annexion de la Crimée. « L’Europe est trop dépendante des États-Unis pour sa sécurité et pour son économie, confiait-il au Point dès avril 2015. C’est flagrant, par exemple, concernant l’inacceptable application de la législation américaine à toutes les transactions en dollars ou la nouvelle guerre froide avec la Russie. »« Je siège aussi au conseil d’administration de groupes américains, et, dans ce sens-là, ça ne pose pas de problème, bizarrement », ironise-t-il encore aujourd’hui.

Les politiques d’extrême droite, souvent russophiles, s’insurgent pareillement contre ces « procès de Moscou » et souhaiteraient que, réciproquement, ce listing soit étendu aux dirigeants européens qui travaillent pour les intérêts américains. L’eurodéputé du RN Thierry Mariani, accusé de complaisance envers Poutine, a d’ailleurs déposé des amendements dans ce sens. « Ce Parlement européen est à 95 % antirusse, c’est hallucinant ! peste-t-il. J’ai une position gaulliste qui consiste à dire que les États-Unis sont notre meilleur allié mais que, d’un point de vue économique, ils ne songent qu’à nous dépouiller et que nous, les Européens, devons aussi avoir de bonnes relations avec les Russes. » 

« Le but de la puissance américaine n’est pas d’ébranler les démocraties européennes, objecte Glucksmann. En revanche, il y a eu une ingérence permanente des États-Unis en matière d’espionnage et de surveillance, ainsi qu’à travers l’entretien de liens spécifiques avec une partie des élites européennes. » 

Arme douce. Qui a délogé la France du « contrat du siècle » conclu avec l’Australie pour la construction des sous-marins ? Ni Pékin ni Moscou, mais bien Joe Biden. A contrario, la désinformation systématique contre les vaccins et l’ingérence dans les processus électoraux en Europe sont bien le fait de trolls et de hackeurs identifiés comme étant sous influence russe. Vassalisation américaine d’un côté, destruction systématique des termes d’un débat démocratique équilibré de l’autre, l’Europe n’a pas encore trouvé la parade dans cette guerre mondiale de l’information et des réseaux. Et, au milieu de ce champ de bataille, la capture des élites européennes est représentée comme une arme douce qui prend de l’ampleur…

Un autre ancien Premier ministre français est régulièrement accusé de défendre des intérêts étrangers, en l’occurrence chinois. Jean-Pierre Raffarin est un « ami de la Chine » et se targue d’avoir permis à de très nombreuses entreprises françaises de prendre pied dans l’empire du Milieu. L’ex-Premier ministre de Jacques Chirac affirme qu’il ne perçoit aucune rémunération de la Chine ou d’une entreprise chinoise et siège dans deux conseils d’administration d’entreprises françaises (dont Plastic Omnium) ayant des intérêts en Chine. « Quand je dis du bien de la Chine, il s’agit aussi de flatterie diplomatique, et je m’appuie sur des phrases qui ont été prononcées par des chefs d’État français, notamment par le président Macron. J’ai cinquante ans de vie politique, ce n’est pas aujourd’hui que je vais me faire piéger »,argue-t-il.

Contrairement à la Russie, qui ne cache pas sa rancune postsoviétique, la Chine essaie d’apparaître en Europe comme une pourvoyeuse d’abondance. L’UE pèse ses mots vis-à-vis de Pékin, qualifié de « partenaire économique, concurrent stratégique et rival systémique »« Chaque mot a son importance », insiste Jean-Yves Le Drian, le chef de la diplomatie française. S’il est impossible de se passer de la Chine pour commercer, il est cependant difficile d’ignorer les diverses opérations d’ingérence et d’influence de Pékin, toutes répertoriées dans un rapport gouvernemental produit conjointement par le Caps (Centre d’analyse, de prévision et de stratégie du ministère de l’Europe et des Affaires étrangères) et l’Irsem (Institut de recherche stratégique de l’École militaire). Il y est clairement question de « l’instrumentalisation d’anciens hommes d’État européens de premier plan qui œuvrent à la promotion des intérêts chinois », mais aussi de la pénétration des organisations régionales (Interpol, Conseil de l’Europe) ou des mesures de rétorsion (abaissement des échanges diplomatiques, sanctions commerciales indirectes…) prises à l’encontre d’un petit pays lorsqu’il contredit les intérêts de Pékin. La Lituanie en fait les frais ces jours-ci pour s’être, entre autres, rapprochée de Taïwan…

« Trahison des élites ». Cependant, la plupart du temps, Chinois et Russes préfèrent attraper les mouches – et les élites européennes – avec du miel. « L’impact que peut avoir ce type de pratiques sur les politiques menées en Europe est un sujet qui devrait faire réfléchir les citoyens, reprend Raphaël Glucksmann. L’exemple de la politique énergétique allemande est frappant. On sait à quel point la décision prise à Berlin de sortir du nucléaire a impacté l’ensemble du continent. Mais sait-on à quel point Gazprom, premier bénéficiaire de cette décision, a réussi à pénétrer l’appareil politique et bureaucratique allemand ? Prenez la construction du gazoduc Nord Stream, puis aujourd’hui Nord Stream 2, qui empoisonne encore nos débats au Parlement. La décision originelle a été prise par Gerhard Schröder, qui se retrouve à présent au « board » du gazoduc. Il a engagé les fonds des contribuables allemands dans un projet écologiquement désastreux et géopolitiquement calamiteux et se retrouve, sitôt sa chancellerie terminée, salarié par ce projet : comment accepter cela ? » Surtout qu’au passage Gazprom a aussi embauché pour son lobbying Marion Scheller (issue des cercles d’Helmut Kohl), qui fut responsable de la politique énergétique au ministère de l’Économie allemand. « À quel moment vous pensez que Schröder commence à travailler pour Gazprom ? reprend Glusksmann. Au moment où il engage des fonds publics allemands pour la construction de Nord Stream ? Avant ou après ? Vous ne le saurez jamais. C’est un problème politique majeur. Ce n’est pas être populiste que d’identifier là une immense trahison des élites. » En Finlande, le rôle de l’ex-Premier ministre social-démocrate Paavo Lipponen fait parler. De 1995 à 2003, il a dirigé ce pays limitrophe de la Russie. Puis, à partir de 2008, sa société Cosmopolis s’est mise à vendre ses conseils à Gazprom pour Nord Stream et Nord Stream 2.

Côté chinois, on semble viser prioritairement les dirigeants permettant de faire avancer les nouvelles routes de la soie. Et la capitale tchèque, Prague, apparaît comme une plaque tournante de son influence. Ses recrutements y sont, à ce titre, les plus nombreux. À commencer par l’ancien Premier ministre Petr Necas, à la tête de l’exécutif entre 2010 et 2013. Désormais, il œuvre comme président de la New Silk Road Infrastructure Development & Technology Association, une structure qui fait du lobbying pour le compte de Pékin. Le pays tout entier s’est largement ouvert aux intérêts chinois à partir de 2013 avec l’élection du président Zeman, ouvertement prochinois.

Abstinence. L’un des bras armés de l’influence chinoise est l’opérateur téléphonique Huawei, même s’il s’en défend. L’ancien député Jean-Marie Le Guen a rejoint en 2020 le conseil d’administration de Huawei France, en remplacement de Jean-Louis Borloo. En Irlande, c’est un ex-ministre des Affaires européennes, Dick Roche, qui assure le lobbying du géant chinois. « Chez Huawei, je ne me sens lié par rien. Cela fait trente ans que je m’intéresse à l’Asie, argumente Le Guen. À l’époque, c’était Taïwan, et on me disait Taïwanais… En vérité, c’est une campagne de Raphaël Glucksmann, que j’ai connu il y a vingt ans comme lobbyiste américain qui prônait l’adhésion de la Géorgie à l’Otan. Aujourd’hui, il continue à vouloir antagoniser l’Europe et l’Asie en nous alignant sur un agenda américain. »

Hors d’Europe, des pays ont pris des mesures dont le Parlement européen voudrait bien s’inspirer. Au Canada, les ministres et les secrétaires parlementaires (ainsi que les autres membres de la Chambre des communes et du Sénat et les hauts fonctionnaires) ne sont pas autorisés, en vertu d’une loi, à faire du lobbying rémunéré auprès du gouvernement fédéral pendant cinq ans après leur départ. En Australie, la période d’abstinence est de dix-huit mois. Et les ministres sont également tenus de s’engager, en quittant leurs fonctions, à ne pas profiter personnellement des informations auxquelles ils ont eu accès en tant que ministre, lorsque ces informations ne sont pas accessibles au public. En Europe, ce genre de dispositions relève de la compétence des États membres. Et, dans ce domaine aussi, l’UE est divisée. Seize pays d’Europe centrale et orientale participent déjà aux nouvelles routes de la soie chères à Pékin (« Format 16 + 1 »), et Athènes postule pour être le 17 emembre du club§Et les Gafam ?

Le rapport que nous dévoilons ne s’intéresse qu’aux anciens politiques européens qui travaillent pour Pékin ou Moscou. L’UE pourrait aussi se pencher sur les nombreux hauts fonctionnaires débauchés par les géants numériques américains, comme nous le révélions dans Le Point 2569 du 4 novembre 2021 : « Comment Google, Amazon et les autres achètent la France ».

SUR NOTRE SITE lepoint.fr

Retrouvez la liste des dirigeants visés par le rapport, un entretien avec son instigateur, le député européen Raphaël Glucksmann, ainsi que le point de vue de Jean-Pierre Raffarin.

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