A LIRE: « Près d’un Français sur deux n’a aucun repère social ou identitaire »…

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Par Jean-Pierre Robin. LE FIGARO. 16 janvier 2021

Luc Rouban. Les Presses SciencesPo

LIVRES ET IDÉES – Luc Rouban, chercheur au Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po, pointe l’absence totale, pour pratiquement la moitié de la population française, de tout sentiment d’appartenance à une communauté.

Une méfiance mutuelle endémique, voilà le «mal français» par excellence, pour reprendre le titre du livre prémonitoire d’Alain Peyrefitte paru en 1977 – l’année de naissance d’Emmanuel Macron – et qui fut vendu à plus de 1 million d’exemplaires. La situation, hélas, n’a fait que s’aggraver depuis, avec ce paradoxe effarant d’un État omniprésent pour pallier l’incapacité des Français à s’entendre entre eux, et en même temps une contestation féroce et permanente de l’action publique.

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«Pourquoi les Français restent-ils les champions de la défiance politique?», se demande d’emblée Luc Rouban, chercheur au Cevipof, le centre de recherches politiques de Sciences Po. Son ouvrage, Les Raisons de la défiance, n’en apporte pas moins une réponse originale et hors des sentiers battus. Alors que la montée des communautarismes et les dangers du séparatisme occupent le devant de la scène, l’auteur pointe un autre risque bien plus grave à ses yeux: l’absence totale, pour pratiquement la moitié de la population française, de tout sentiment d’appartenance à une communauté, qu’elle soit nationale, régionale, linguistique, religieuse, d’origine, ou même de goûts.

Ce sentiment de n’appartenir à aucune communauté révèle bien plus un isolement social qu’une capacité d’autonomieLuc Rouban

Les enquêtes par sondage du Cevipof, dont certaines ont été menées parallèlement en Allemagne, en Grande-Bretagne et en Italie, font apparaître que 45 % des Français répondent «aucun» quand on leur pose la question du groupe auquel ils se sentent rattachés. «Ce sentiment de n’appartenir à aucune communauté révèle bien plus un isolement social qu’une capacité d’autonomie», souligne Rouban, qui parle d’«anomie» pour qualifier de tels comportements. Le terme créé par Émile Durkheim dans son ouvrage fondateur Le Suicide. Étude de sociologie (1897) désigne le manque de normes sociales régulatrices auxquelles se raccrocher chez une personne. Notons que l’«anomie» et la perte de repères qu’elle dénote ne sauraient se confondre avec l’«anarchie», car celle-ci relève d’une doctrine politique assumée.

«République anomique»

La proportion d’«anomiques» n’est par exemple que de 15 % en Italie contre 45 % chez nous, selon les enquêtes du Cevipof. La France, fragile et désunie, est-elle devenue une «République anomique», comme l’affirme Rouban? «Si la République est menacée, elle l’est sans doute plus par cette anomie que par l’intégration de minorités dans des groupes séparatistes», avertit le politologue.

La crise des “gilets jaunes”, puis les manifestations contre le passe sanitaire, ont tissé le fil rouge d’une crise profonde associant dans la même méfiance la société, le politique et la science. Luc Rouban

D’où ces révoltes protéiformes, ces contestations violentes qui ponctuent l’actualité française depuis des années. Avec, pour dénominateur commun, un rejet des corps intermédiaires, le refus de toute autorité et de toute organisation, au sein des groupes contestataires eux-mêmes. «La crise des “gilets jaunes” à l’hiver 2018, puis dans la même veine, les manifestations contre le passe sanitaire à l’été 2021 ont tissé le fil rouge d’une crise profonde associant dans la même méfiance la société, le politique et la science, à l’heure où précisément cette dernière devient l’interlocutrice principale dans la gestion de la crise sanitaire comme de la crise environnementale.»

Le livre ne vise pas à dresser un quelconque bilan du quinquennat finissant, mais à cerner les défis sociaux auxquels il a été confronté et qu’il a exacerbés. Faute pour le macronisme conquérant de 2017 d’en avoir imaginé l’ampleur et la nature même du problème, la «déconstruction en marche» de la société française.

«Les Raisons de la défiance», de Luc Rouban, Presses de SciencesPo, 176 p., 15 €. Les Presses SciencesPo

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