Arménie : dans le jardin du seigneur, au pied du mont Ararat

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FRONT POPULAIRE – 16 janvier 2022

OPINION. Stéphane Brunel

Accaparé par la Turquie après la disparition de la République d’Arménie en 1918, ce volcan recouvert de neiges éternelles est un symbole millénaire de l’identité arménienne.

Arménie : dans le jardin du seigneur, au pied du mont Ararat

La géographie, la géologie, ou encore la climatologie, qui sont des sciences à peu près exactes, mais presque aussi incommodes que la physique et la chimie à marier avec les humanités, nous lient à des formes de connaissances primitives qui ont à voir avec notre enracinement dans le sol ancestral et avec l’ADN dont nous sommes constitués, qui auraient quelque chose de tellurique, ancré profondément dans un terroir, comme les Arméniens le sont en terre arménienne.

À 1000 mètres d’altitude, la plaine de l’Ararat dispose d’un climat très sain — plus que dans les vallées humides et les côtes littorales —, mais rude en hiver, où la terre est moins généreuse que dans les plaines et les deltas, mais avec ce qu’il faut de précipitations que lui apporte sa situation encaissée, coincée entre les puissantes montagnes qui la bordent, et l’ensoleillement abondant lié à sa latitude proche du quarantième parallèle, comme Naples ou Istanbul.

D’Erevan et du centre de l’Arménie, le mont Ararat bouche l’horizon de sa masse énorme, telle une montagne du commencement, monstrueuse par ses dimensions en hauteur ou en largeur. Par sa forme conique autant que par les mythes qui s’attachent à lui, l’Ararat est à l’Arménie ce que le mont Fuji-Yama est au Japon. Mais l’Ararat est aussi la montagne sacrée que l’ensemble du monde occidental et judéo-chrétien devrait vénérer, pas seulement les Arméniens, et aussi un peu le monde musulman, à cause du Dieu unique qui forme leur socle commun de croyance. Car c’est au pied de l’Ararat que le Dieu de la Bible fixa le paradis terrestre. L’Homme du monothéisme, la créature déchue d’après la faute, vient de là, avant d’avoir été abandonné par Dieu à son sort piteux et misérable.

Le mont Ararat est si sacré aux yeux des Arméniens qu’ils l’ont baptisé Massis afin d’être sûrs qu’il soit tout à eux. Car l’Ararat en question leur fut volé. La montagne vénérée des Arméniens appartient à la Turquie. L’Ararat se situe sur le territoire turc depuis la disparition de l’éphémère République d’Arménie créée en l’année 1918, par la grâce du traité de Sèvres, quand le joug ottoman finit, et qui disparut en 1920, quand l’Armée rouge reprend en main la jeune nation abandonnée par l’Occident, une fois retombées les indignations vertueuses des belles âmes européennes après le génocide de 1915. Un Ararat stylisé figurait sur les armoiries de l’Arménie soviétique, ce dont les Turcs faisaient des gorges chaudes, moquant cette nation arménienne qui se glorifiait d’un sommet qui ne lui appartenait pas, à quoi, les Soviétiques, qui avaient de l’humour, répondaient que la Turquie avait bien orné son drapeau d’un croissant de lune qu’elle ne possédait pas.

La plaine fertile et tempérée au pied de l’Ararat passe pour l’endroit où Dieu a établi l’Eden, d’abord pour l’usage exclusif du jeune Adam, puis pour un usage partagé avec l’Ève qu’il lui donna inconsidérément comme partenaire de jeu, et pour lui tenir compagnie, aurait-il dit, et qui les mènera à leur perte à tous deux, comme chacun sait, par sa curiosité et son goût immodéré pour « la sapience » comme elle disait, parce qu’Eve prétendait être bien plus intelligente qu’Adam, et qu’elle aura voulu le lui montrer par A + B. La femme parut et le féminisme était né aussitôt.

Sur l’Ararat accosta l’Arche de Noé : au septième mois, le dix-septième jour du mois, l’arche s’arrêta sur les monts Ararat énonce la Genèse [8:4]. À partir de Noé, l’humanité s’est dispersée entre les trois fils que sa femme lui avait donnés, qui fondèrent la race de Sem, la préférée de Yahvé, celle de Japhet, qu’il entendit faire prospérer, et celle de Cham, le plus jeune frère, le père de Canaan, la race maudite dont sera issus Nemrod, le roi de Babel et le premier tyran d’une longue lignée. Pourquoi cette malédiction portée sur Cham ? Parce que son père Noé, qui s’était fait cultivateur une fois le déluge passé, abusait du produit de la vigne que ses vieilles mains avaient planté (d’où la sentence de Moïse aux siens : plantez la vigne, mais n’en buvez pas le vin !) et qu’il se retrouva un jour à dormir le cul à l’air, et que le garçon contemplant son papa dans ce triste état alla déblatérer l’affaire à ses frères plutôt que de se couvrir le visage et d’étendre sur son père un manteau pudique qui le dissimulât. Soit béni l’éternel, divinité de Sem. Et que Canaan soit leur esclave ! Que Dieu agrandisse Japhet ! Qu’il réside dans les tentes de Sem. Et que Canaan soit leur esclave [Genèse 9:26–27]. Cana n’a jamais été à la noce, comme on le voit.

Depuis la nuit des temps, voyageurs et marchandises avancent, en marchant, au pied de l’Ararat, sur le fil d’Ariane marchand des routes qui relient l’Orient et l’Occident. Posté en vigie sur les hauteurs, perché aux flancs de l’Aragats, la montagne qui fait face à l’Ararat, il est facile au péquin voyageur de se croire revenu des siècles en arrière, à regarder les caravanes d’un autre temps cheminer au pas lent et majestueux des dromadaires, s’étirant inlassablement comme un long serpent dans le sable, un fil de la vierge interminable, la vision du spectateur se troublant parfois, quand l’action du soleil implacable sur la terre ensemencée d’humidité par la nuit montagnarde crée ces fumeroles d’air vaporeux dansant leur ronde sauvage et en endiablée dans le petit matin calme et que les silhouettes des caravaniers ne semblent alors plus avancer qu’au travers de ce brouillard insaisissable, gesticulant, moelleux, duveteux.

Jusqu’à l’ouverture de la voie maritime par le cap de Bonne Espérance et la production sur leur sol de ces denrées d’Orient dont ils étaient friands, les Européens faisaient venir leurs marchandises par cette route septentrionale riante et arborée, bordée de champs de blé et de forêts où pullulait le gibier, qui passe dans la plaine de l’Ararat, quand les chemins plus directs qui passaient par Palmyre et le désert syrien puis atterrissaient à Damas ou Alep se trouvaient fermés, du fait des guerres avec les Parthes, les Arabes ou les Ottomans, et que se rejoignaient alors au pied de Massis le géant, la route de la soie venant du nord-est de l’Asie et des cités fabuleuses de Tachkent, Samarkand et Boukhara et la route des épices, venue du sud, de l’Inde, via Bagdad ou Ispahan puis Tabriz.

Un commerce inverse existait aussi, depuis Byzance pour approvisionner le califat en tissus, en or, en argent. La configuration de l’isthme caucasien entre mer Capsienne et mer Noire justifiait, pour les caravanes de marchands et aussi pour les armées étrangères, le choix de cette haute route, au pied de l’Ararat, qui avait l’inconvénient de traverser les montagnes et d’être enneigée en hiver. Le fleuve Araxe traverse l’isthme caucasien de part en part depuis l’ouest, en Anatolie, où il prend sa source, près de la mer Noire, vers l’est, la Caspienne où il se jette. Pour les Arméniens, il est l’équivalent du Danube de l’Europe centrale, sans être navigable, mais il relie symboliquement par les hauts plateaux arméniens deux des plus importantes cités pour les caravanes de marchands, le port de Trébizonde à l’ouest, aujourd’hui en Turquie, fondée par les Grecs, et Tabriz à l’est, aujourd’hui en Iran, étape obligée vers l’Orient. Trébizonde où la famille de Marco Polo avait justement un comptoir, comme de nombreux autres négociants de Venise qui faisaient commerce avec l’Orient.

Aujourd’hui, la plaine au pied de l’Ararat a perdu son côté édénique. Ce ne sont plus que champs cultivés ou vignes et vergers enfermés entre des palissades et surtout, baraquements sales et échoppes faites de quatre planches mal assemblées, illuminées de guirlandes fluorescentes et criardes, ouvertes aux quatre vents, vendant de tout en petites quantités, le long de la route poussiéreuse qui s’étire d’Erevan à Etchmiadzine. On comprend quand même comment cette dépression de quarante kilomètres de large entre le mont Ararat, au sud, et le mont Aragats, au nord, a pu passer pour le berceau de l’Humanité et le jardin où le premier Homme rencontra la première Femme.

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