Michel Colomès – Le jour où Boris Eltsine a supplié́ Bill Clinton : « Donne-moi l’Europe »

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Couverture du Point N° 2579

CHRONIQUE. En 1999, le président russe, un mois avant sa démission, tente de revenir sur les négociations qui ont conduit à l’extension de l’Otan. LE POINT. 16 janvier 2022.

Si Poutine fait pression sur les Américains pour qu’ils le laissent agir à sa guise en Europe orientale, c’est aussi pour corriger faiblesses et incohérences de son prédécesseur après la chute du mur.

C’est un dialogue à peine croyable et qui prend tout son sens aujourd’hui. Juste au moment de la reprise de rencontres, entre Occidentaux et Russes, sur l’Ukraine et l’avenir de l’Alliance atlantique, dont la seule note positive semble être qu’elles aient eu lieu après plusieurs années de bouderies. Le dialogue dont il est question ici a été révélé par la déclassification d’archives américaines des années 1990.

Le 19 novembre 1999, Bill Clinton et Boris Eltsine se retrouvent pour la dernière fois à Istanbul, un mois avant la démission du président russe qui vient de nommer Vladimir Poutine comme Premier ministre (premier pas vers une magistrature suprême qui dure depuis plus de vingt ans). Dans une ultime prise de conscience, le président russe d’alors semble brusquement comprendre qu’il a accepté l’impensable. En 1997, à Helsinki, il a en effet entériné l’extension de l’Otan aux pays qui autrefois constituaient, grâce au pacte de Varsovie, le glacis protecteur de l’Union soviétique. Avant de passer la main à Poutine, qu’il a choisi, mais dont il dit lui-même qu « il est très intelligent, mais il est dur », le président russe tente un coup de poker.

Boris Eltsine : « Bill, je ne te demande qu’une seule chose : donne l’Europe à la Russie. Les États-Unis ne sont pas en Europe. L’Europe doit être l’affaire des Européens. La Russie est à moitié européenne, à moitié asiatique. » Clinton : « Je ne pense pas que les Européens accepteraient cela ».

L’Europe ne s’est jamais sentie aussi proche de la Russie que maintenant…

Eltsine : « Pas tous, c’est vrai. Mais je suis européen et je pense que la Russie peut assurer la sécurité de l’Europe. Je suis sérieux, Bill, donne l’Europe à la Russie. L’Europe ne s’est jamais sentie aussi proche de la Russie que maintenant… »

Il sait que cette proposition, qui aurait ressemblé à une finlandisation de l’Europe, n’a aucune chance d’aboutir. Pourtant, le président russe essaie jusqu’au bout de reprendre la main dans un marchandage qui a duré plus de six ans et dans lequel il a lâché l’essentiel.

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Les archives américaines révèlent en effet qu’Eltsine a été, au long de rencontres ou d’échanges téléphoniques avec Clinton, une reculade suivant l’autre, contraint d’accepter l’extension de l’Otan en échange d’une place au G7 et surtout de l’aide économique de l’Occident. Depuis la fin de l’URSS, la Russie était aux abois. Ainsi en 1996, Eltsine qui affronte une réélection difficile a, lors d’une conversation au téléphone avec Clinton, des accents presque pathétiques. « Je viens de rencontrer Camdessus (directeur du Fonds monétaire international), lui dit-il. Pourrais-tu user de ton influence pour faire augmenter un peu leur prêt de 13 milliards de dollars afin que je puisse régler des problèmes sociaux. C’est essentiel pour ma réélection. En fait, j’ai besoin d’argent pour payer les retraites et les salaires des fonctionnaires. »

En échange de cette quête Eltsine, parce qu’il est au bout du rouleau, va donc finir par accepter que les anciens pays frères rejoignent l’Alliance atlantique. Car même s’il n’était pas toujours lucide dans ses démarches, tant il était alcoolisé, le président russe a résisté longtemps. Mettant en avant l’humiliation qu’allait être pour son pays l’extension de l’Otan alors que le pacte de Varsovie avait été aboli.

Le même sentiment que celui affiché par Poutine aujourd’hui et dont il répète qu’à lui seul il justifie l’exigence de la diplomatie russe : non seulement l’Occident devrait accepter que l’Ukraine reste dans la zone d’influence de la Russie, mais l’Otan devrait également revenir aux frontières de 1997. Avant que l’Alliance n’accepte l’entrée en son sein des pays libérés du joug communiste. En somme, le souhait de Poutine est que Yalta soit de retour.

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