Philippe d’Iribarne: «Les causes profondes de l’épuisement de la gauche française»

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Par Philippe d’Iribarne LE FIGARO. 16 janvier 2022

Philippe d’Iribarne. Illustration Fabien Clairefond

TRIBUNE – Le refus de souscrire à l’opinion majoritaire des Français sur l’immigration et l’islamisme lui a fait perdre une large partie de ses soutiens d’antan. Dès lors, l’intellectuel s’interroge: quel sera l’avenir de la gauche au plan national?

L’effondrement de la gauche française, toutes tendances confondues, dans les intentions de vote pour la prochaine élection présidentielle pose question. Que s’est-il passé pour que les partis de gauche aient perdu autant de terrain dans les suffrages des classes populaires? Leurs programmes sont-ils en cause, ou les querelles d’ego génératrices de divisions, la trop faible stature de leurs dirigeants ou encore le souvenir douloureux de l’échec de François Hollande? Ces facteurs jouent sans doute, mais y prêter trop d’attention rend aveugle à une cause plus profonde qui tient au hiatus entre la vision du monde que porte la gauche contemporaine et la nature des difficultés de vie que rencontrent ses anciens soutiens.

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Qu’est-ce qu’être «de gauche»? Des valeurs, sans doute, et d’abord l’égalité. Mais, plus radicalement, toute une vision du monde selon laquelle la société serait fondamentalement composée de dominants oppresseurs et de dominés opprimés. L’action historique de la gauche prend sens dans cette vision. Elle est l’héritière d’une longue histoire de luttes contre des catégories successives de dominants réels ou supposés– les privilégiés d’Ancien Régime, l’Église catholique, les capitalistes – et elle se veut fidèle à cette histoire

Qu’est-ce qu’être « de gauche »? Des valeurs, et d’abord l’égalité. Plus radicalement, toute une vision du monde selon laquelle la société serait composée de dominants oppresseurs et de dominés opprimés

Certes, les idéaux d’une large part d’entre elle ont été longtemps plus complexes. Elle a voulu aussi élever ceux qu’elle défendait par la vertu d’une éducation exigeante; ce qu’elle regardait comme une œuvre civilisatrice à l’échelle de la planète a justifié la colonisation – songeons à Jules Ferry. Mais cette seconde perspective n’est plus guère de mise, accusée qu’elle est de susciter un regard condescendant sur les opprimés d’aujourd’hui, comme si c’était à eux de faire des efforts pour améliorer leur sort.

Pendant longtemps, cette volonté de lutter contre les dominants a largement fait écho à l’expérience vécue des couches populaires. Il paraissait aller de soi, à la lumière de ce que vivait le monde du travail, que la dureté de son existence – l’inhumanité des conditions de travail, l’absence de protection sociale, l’exploitation des enfants, la misère qui menaçait – résultait de l’égoïsme de puissants, détenteurs du capital et des politiciens à leur service. Une large part de ceux qui souffraient ainsi, classe ouvrière en tête, ont rallié la gauche, même si celle-ci ne les a jamais tous rassemblés. Il en est résulté des décennies de luttes et de conquêtes sociales dont le triomphe du Front populaire a représenté un moment clé.

Au fil du temps, la « question sociale » a perdu de son intensité, du fait même de ces conquêtes

Mais, au fil du temps, la «question sociale» a perdu de son intensité, du fait même de ces conquêtes. De nos jours, en France, la gauche, quand elle est au pouvoir, cherche avant tout, comme la droite, à adapter le fonctionnement de l’économie et des entreprises aux exigences de la concurrence internationale, fût-ce au prix d’une remise en cause des acquis sociaux. On l’a vu durant le quinquennat de François Hollande. La crédibilité de la gauche auprès de ceux qui l’ont longtemps soutenue s’en est trouvée compromise. Et, pendant ce temps, le vécu de larges pans de la population s’est trouvé marqué par de nouvelles épreuves dont il était difficile de rendre les puissants responsables.

La présence massive dans certains territoires de populations issues de l’immigration et l’influence de l’islam font maintenant partie de l’expérience quotidienne de nombre des plus modestes. Certes, le terrorisme islamiste n’affecte que peu de monde, même s’il fait peur à beaucoup. Mais, dans de larges territoires, on voit progressivement s’imposer des manières d’occuper l’espace public qui tendent à faire disparaître les formes de civilité qui prévalaient jusqu’alors. La place des femmes, leur liberté d’aller et venir à leur guise, de se vêtir comme bon leur semble, sont particulièrement concernées.

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Dans ces territoires, les médecins tendent à déserter ainsi que nombre de commerces autres que hallal. Là, l’habitant ordinaire se met en danger s’il résiste aux caïds de la drogue. Comme Pierre Bourdieu l’a mis en évidence dans La Misère du monde, nombre de ceux qui le peuvent quittent ces territoires, souvent la mort dans l’âme. En bien des lieux, quartiers et même communes entières (la moitié d’entre elles dans la Seine-Saint-Denis), leur départ est si massif que l’écrasante majorité des enfants appartiennent dorénavant à des populations issues de l’immigration. Après les territoires perdus de la République on parle maintenant de territoires conquis de l’islamisme. Et une fracture béante s’est ouverte sur ce sujet entre la gauche et nombre de ses anciens soutiens.

Pour la gauche, c’est un acte de foi, les immigrés comptent au nombre des dominés, face aux dominants représentés par la population majoritaire. Dès lors, ils ne peuvent être que victimes

La conscience de ces phénomènes marque l’opinion, comme cela apparaît bien dans de nombreuses enquêtes. Ainsi, dans un sondage réalisé par l’Ifop en 2020, à la question: «Estimez-vous que, dans leur majorité, les catégories de population suivantes respectent les valeurs de la République?», seulement 39 % des Français interrogés – 33 % parmi des ouvriers – ont répondu «oui» s’agissant des «Français de confession musulmane», alors que c’était le cas de 84 % d’entre eux au sujet de ceux «de confession chrétienne». Et, à la question: «Depuis vingt ans, estimez-vous que les Français de confession musulmane respectent plus, moins ou autant qu’avant les valeurs de la République?», 65 % des réponses ont été «moins», 9 % seulement «plus».

Il est bien difficile à la gauche de prendre en compte ces tensions dans sa vision du monde. C’est que, pour elle, c’est un acte de foi, les immigrés comptent au nombre des dominés, face aux dominants représentés par la population majoritaire. Dès lors, conformément à une logique implacable, ils ne peuvent être que victimes. Si, statistiquement, ils ont plus de mal que d’autres à trouver du travail, s’ils sont surreprésentés dans les prisons, c’est forcément qu’ils sont discriminés. Si certains d’entre eux paraissent parfois mal agir, ce ne peut être qu’un effet de ce qu’ils subissent.

Dans le discours de gauche, largement repris par la majorité des médias, il est sans cesse question à leur propos de discriminations, de stigmatisation

Dans le discours de gauche, largement repris par la majorité des médias, il est sans cesse question à leur propos de discriminations, de stigmatisation. Dans ces conditions, si certains dominants portent un regard critique sur tel ou tel comportement, s’ils dénoncent une hostilité à la liberté de conscience ou un refus de l’égalité entre hommes et femmes, ce ne peut être parce qu’il y a effectivement matière à critiquer. C’est que ceux qui s’expriment ainsi sont «racistes», «xénophobes», «islamophobes», coupables d’«incitation à la haine». Les musulmans d’aujourd’hui sont présentés comme l’équivalent des Juifs des années 1930 – Anne Hidalgo vient encore de l’affirmer – en s’abstenant rigoureusement de s’interroger sur les différences, pourtant patentes, entre les manières d’être des populations concernées, ces manières d’être étant supposées ne pas être en cause.

Reste à expliquer le fait que la majorité des Français, y compris de ceux qui ont longtemps voté à gauche, résistent à cette vision victimaire. On pourrait imaginer que, dans son souci d’être près du peuple, la gauche se rende plus attentive à la complexité du monde. Elle pourrait dénoncer les dominants quand cela a lieu d’être, telles les entreprises qui recourent aux paradis fiscaux ou celles qui exploitent une main-d’œuvre ubérisée, sans refuser pour autant de voir, lorsque les faits le suggèrent, que les dominants ne sont pas responsables de tout le malheur du monde. Elle pourrait du reste avoir une vue plus réaliste de ceux qu’elle qualifie de «dominés». Ainsi, elle pourrait être sensible, concernant les musulmans, à la richesse des pays du Golfe, aux moyens financiers considérables dont disposent les organisations islamiques, Frères musulmans en tête, grâce au soutien de ces pays, au fait que, sur une partie du territoire, l’espace public s’islamise.

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Mais les partis de gauche s’y refusent. S’ils tendent à faire leur autocritique en se reprochant d’avoir été trop complaisants à l’égard des forces de l’argent ou trop peu attentifs aux enjeux écologiques, ils restent droits dans leurs bottes concernant l’immigration et l’islam. Ce n’est pas, affirment-ils, la gauche qui manque de réalisme, c’est le peuple qui pense mal, l’opinion qui s’abandonne à une «zemmourisation» des esprits. Comment ne pas penser au propos de Brecht: «Après l’insurrection du 17 juin, le secrétaire de l’Union des écrivains fit distribuer des tracts dans la Stalinallee. Le peuple, y lisait-on, a par sa faute perdu la confiance du gouvernement et ce n’est qu’en redoublant d’efforts qu’il peut la regagner. Ne serait-il pas plus simple alors pour le gouvernement de dissoudre le peuple?»

Mais pourquoi une telle obstination? C’est une question de cohérence idéologique, de fidélité à un grand idéal. Ceux qui, tel Manuel Valls ou encore Charlie Hebdo, dévient quelque peu sont vite accusés de se «droitiser». Une simple esquisse de critique de certains «dominés» conduit à être catégorisé «de droite», voire «d’extrême droite». Ceux qui s’y risquent en affirmant défendre les Français les plus modestes en situation d’insécurité culturelle sont vite accusés de démagogie populiste, voire d’une dérive nationale-socialiste rappelant «les heures les plus sombres de notre histoire».

Les fidèles des idées de gauche d’un côté et la majorité des électeurs de l’autre vivent dans deux mondes aussi parallèles que ceux de don Quichotte et de Sancho Pança

Dans ces conditions, les fidèles des idées de gauche d’un côté et la majorité des électeurs de l’autre vivent dans deux mondes aussi parallèles que ceux de don Quichotte et de Sancho Pança. Chaque camp est persuadé que c’est lui qui perçoit le vrai monde et que c’est l’autre qui s’égare. Les uns, riches en idéaux, sont certains d’avoir une vision globale à la fois juste et élevée qui les conduit au service du bien. Les autres, plus terre à terre, s’en tiennent à leur expérience quotidienne et aux faits divers que rapportent jour après jour les médias, même de gauche. Entre les deux familles, le courant ne passe guère.

Cela n’empêche pas que les partis de gauche conservent des soutiens. La France insoumise peut rallier ceux qui ont encore la foi. Les écologistes, qui magnifient la question du climat, attirent ceux pour qui celle-ci est centrale. Mais le PS est en spécialement mauvaise position. Trop héritier d’une gauche de gouvernement, il n’est pas assez radical pour séduire ceux pour qui l’idéologie compte avant tout, pendant que son surmoi de «vraie gauche» tend à repousser une frange rose pâle qui a largement rejoint La République en marche.

Face à la désertion des classes populaires, la gauche n’est pas restée passive. Elle a cherché une porte de sortie dans la stratégie dite «Terra nova», du nom du think-tank qui l’a invitée, voilà une dizaine d’années, à se consacrer à la défense de nouveaux groupes qui pouvaient attendre qu’elle vole à leur secours, les migrants, les homosexuels, les femmes, les transgenres, etc., en comptant sur une convergence des luttes.

La gauche se veut héritière des Lumières. Celles-ci n’étaient pas seulement porteuses d’un projet politique, mais avant tout d’un projet intellectuel: se méfier des dogmes

Mais celle-ci ne va pas de soi. Ainsi, les musulmans ont nettement moins voté pour la gauche en 2017 à l’issue du quinquennat Hollande qu’en 2012, lorsque celui-ci l’a emporté contre Nicolas Sarkozy. Les vives réactions musulmanes aux efforts faits par la gauche pour rallier les homosexuels, entre mariage pour tous et développement à l’école d’une éducation «inclusive» célébrant la diversité des orientations sexuelles, n’y paraissent pas étrangères.

Mais, dira-t-on peut-être, les sociaux-démocrates des pays scandinaves, en Suède, plus encore au Danemark, ne subissent pas la même défaveur. C’est que leur vision de la société est bien différente. Ils n’hésitent pas à affirmer que l’immigration est source de problèmes et prônent des politiques en matière d’accueil qui scandalisent la gauche française. Ils relativisent l’attachement de celle-ci aux grands principes, aux grands idéaux, et ne voient pas le monde autrement que ne le fait l’homme de la rue qui les soutient.

Dans sa longue histoire, la gauche française a su s’adapter à bien des évolutions de la société. Est-elle vouée maintenant à une longue traversée du désert, en attendant qu’un nouvel avatar de la figure du dominant revienne au centre des enjeux politiques? Il est douteux qu’elle arrive à convertir la majorité de ses anciens électeurs à sa vision de l’immigration et de l’islam. Mais, pour avancer dans sa réflexion, elle peut songer à ce que, à bon droit, elle reproche à la droite. Il fut un temps où une partie de cette dernière accusait ceux qui se souciaient du sort des travailleurs de se laisser endoctriner par la propagande communiste.

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Cet argument lui permettait de s’opposer à des politiques sociales pourtant nécessaires. En accusant la société de se «droitiser», la gauche ne retombe- t-elle pas dans un travers équivalent? Elle se veut héritière des Lumières. Celles-ci n’étaient pas seulement porteuses d’un projet politique, mais avant tout d’un projet intellectuel: savoir remettre constamment en question ce que l’on croit le mieux établi, se méfier des dogmes. Certes, une telle lucidité est souvent douloureuse, mais n’est-elle pas un ingrédient nécessaire de toute action pertinente au service du bien?

* Directeur de recherche émérite au CNRS, Philippe d’Iribarne a bâti une œuvre consacrée à la spécificité de chaque culture nationale et au système de valeurs de ses citoyens. Plusieurs de ses ouvrages -«La Logique de l’honneur. Gestion des entreprises et traditions nationales» (Seuil, 1989) et «L’Étrangeté française» (Seuil, 2006)- sont des classiques. Parmi ses livres les plus récents, signalons un essai très remarqué: «Islamophobie. Intoxication idéologique» (Albin Michel, 2019).

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