La condition des femmes turques se dégrade

Réservé aux abonnés

Par Delphine Minoui. LE FIGARO. 18 janvier 2022

DÉCRYPTAGE – Le président islamiste Erdogan a retiré son pays de la Convention d’Istanbul contre les violences à l’égard des femmes.

Correspondante à Istanbul

Vu d’ailleursNewsletter

Le samedi

Le meilleur du journalisme européen, sélectionné et traduit par Édouard de Mareschal.S’INSCRIRE

Ebru s’écrase sur sa chaise en s’autorisant une mini-pause. Dans ce café stambouliote où elle se sent suffisamment en sécurité pour parler, l’étudiante de 23 ans tend ses deux poignets marqués par les ecchymoses. «Voilà comment les flics nous traitent. Voilà ce qu’ils nous font quand on veut manifester. Voilà ce que c’est qu’être une femme aujourd’hui en Turquie.»

À LIRE AUSSITurquie: ces femmes qui se battent contre la violence des hommes

Un soupire au-dessus de sa tasse de thé, la jeune femme se retient de craquer. Le matin même, elle est rentrée épuisée d’Ankara après avoir échoué à y organiser un sit-in avec sa bande de copains activistes pour dénoncer la pénurie en logements étudiants. «La police a bloqué notre bus à l’entrée de la capitale. On nous a tabassés, menottés et embarqués au commissariat, où nous avons été retenus une dizaine d’heures. Je vous passe les insultes sexistes – “salope”, “traînée” – dont toutes les filles ont fait l’objet!»

«Quand je marche dans la rue, j’ai l’impression d’être passée au crible»

Les incidents du même genre, Ebru en a fait sa routine. Au compteur de sa vie d’étudiante: déjà cinq interpellations, dont une perquisition chez elle lors de la Journée internationale des femmes, le 8 mars dernier. Et si ce n’était que ça! Tout, au quotidien, la renvoie à son statut de «second sexe» dans une Turquie en pleine dérive autoritaire qui ménage de moins en moins les femmes. «Quand je marche dans la rue, j’ai l’impression d’être passée au crible. On me juge sur ma façon de marcher, sur ma tenue, sur mes cheveux teints en rouge. Le soir, je travaille dans un bar pour payer mes études, mais je suis toujours sur mes gardes, par crainte d’être agressée», murmure Ebru. Dans son pays, la violence contre les femmes, et sa forme la plus extrême, les féminicides, est un fléau rampant (plus de 400 cas sur la seule année 2020). Mais au lieu de défendre les victimes, les juges penchent souvent en faveur des criminels, accusant leurs cibles de les avoir provoqués.

Parfois, les mots sont encore plus destructeurs que les décisions de loiIpek Bozkurt, avocate, membre active de la plateforme «Nous arrêterons les féminicides»

Pire, au premier jour du printemps 2021, les Turques se réveillèrent sous le choc en apprenant que le président islamo-nationaliste, Recep Tayyip Erdogan, s’était retiré de la Convention d’Istanbul, censé les protéger des agressions masculines. Raison avancée: le traité international irait à l’encontre des valeurs du pays et ferait la promotion de l’homosexualité! «Absurde», peste l’avocate Ipek Bozkurt, qui ne s’en est toujours pas remise. Membre active de la plateforme «Nous arrêterons les féminicides», elle accuse, en retour, les autorités de promouvoir la violence contre les femmes, à renfort de déclarations misogynes et discriminatoires. «Parfois, les mots sont encore plus destructeurs que les décisions de loi», se désole-t-elle. Exemple, ces propos sanglants tenus en 2012 par Erdogan en personne, lorsqu’il qualifia l’avortement, pourtant légal depuis 1983, de «crime contre l’humanité».

«On veut nous empêcher de parler»

En l’espace d’un discours, le mal était fait: dans les hôpitaux publics, la majorité des gynécologues renvoient désormais leurs patientes chez elles en refusant de pratiquer une IVG. Demeurent les cliniques privées, où l’acte est horriblement coûteux – et donc difficilement abordable. Dans le même temps, le chef de l’État turc n’a de cesse de faire la promotion de la femme «idéale», pilier de la famille, fierté de la patrie, qui reste à la maison et fait au moins trois enfants. Autrefois enclin à l’ouverture en vue d’une adhésion à l’Union européenne, l’ex-premier ministre et fondateur de l’AKP (Parti de la justice et du développement) démultiplie les discours qui s’imprègnent chaque jour un peu plus d’une idéologie conservatrice et nationaliste.

À LIRE AUSSILa Turquie entre désespoir, colère et répression avec la crise économique

Victimes de la dérive autoritaire et de la guerre ouverte à une opposition qui se ragaillardit à l’approche des futures élections (prévues en 2023), les femmes subissent également de plein fouet la crise économique qui frappe le pays. «La récession actuelle n’a fait que renforcer les inégalités. Aujourd’hui, le chômage des femmes tourne autour des 29 %, contre 13,8 % pour les hommes», relève l’économiste turc Erinc Yeldan. Mais les Turques ne lâchent rien. Adeptes de l’économie informelle, qui s’est renforcée avec le Covid, elles cumulent les petits boulots, font leur autopromotion sur Instagram. Et quand la police quadrille les places des centres-villes à la moindre tentative de manifestation, elles se retranchent dans les cafés ou sur les plateformes virtuelles. «On veut nous empêcher de parler. Ironiquement, jamais le lien n’a été aussi fort», affirme Münevver Kizil, membre du nouveau «Parlement des femmes», un réseau rassemblant des centaines de femmes, à la fois victimes de violences et activistes, unies autour de la même volonté de ne rien céder sur leurs droits.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :