L’épigénétique, nouvel argument pour responsabiliser l’État français dans la traite négrière …

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Par Elisabeth Pierson. LE FIGARO. 18 janvier 2022

Une femme joue une pièce à l'occasion devant le buste du leader de la révolution haïtienne, le général Toussaint L’ouverture, à Bordeaux à la veille des 170 ans de l'abolition de l'esclavage.
Une femme joue une pièce à l’occasion devant le buste du leader de la révolution haïtienne, le général Toussaint L’ouverture, à Bordeaux à la veille des 170 ans de l’abolition de l’esclavage. NICOLAS TUCAT / AFP

DÉCRYPTAGE – L’esclavage a laissé des traces héréditaires sur les nouvelles générations aux Antilles, avancent les militants qui réclament réparation. Côté scientifique, la chose est moins certaine.

Peut-on hériter du traumatisme de l’esclavage? C’est l’argument tenu par une quinzaine d’avocats militants aux Antilles, à l’origine d’une plainte contre l’État français pour son rôle dans la traite négrière. Le procès en appel, dont le délibéré est attendu mardi, s’inscrit dans un feuilleton judiciaire entamé en 2005 au Tribunal de Fort-de-France. Quatre ans après le vote de la Taubira reconnaissant l’esclavage comme «crime contre l’humanité», l’objectif des militants était d’obtenir «réparation». L’argument des militants: que les nouvelles générations seraient directement héréditaires de la maltraitance physique et psychique vécue par leurs ancêtres. «Aujourd’hui, je peux vous affirmer que la traite négrière a tué et continue de tuer», affirme Me Georges-Emmanuel Germany, l’un des quinze avocats militants, contacté par Le Figaro.

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Dix-sept ans plus tard, pour appuyer leur thèse, les avocats se disent forts de nouvelles recherches scientifiques dans le domaine de l’épigénétique, cette discipline née dans les années 2000, qui analyse la mutation des gènes en fonction de l’environnement. Si l’esclavage a été aboli de fait, il aurait été «intériorisé, inné», tel un «formatage génétique» dans les gènes collectifs, explique Me Claudette Duhamel, avocate du mouvement international pour les réparations (MIR), l’une des associations militantes à l’origine de la plainte. «À chaque nouvelle génération, les effets de l’esclavage vont se répéter».

L’épigénétique, nouvelle donne ?

Comment des spermatozoïdes peuvent-ils être vecteurs d’un traumatisme physique et psychique à travers les générations? «L’épigénétique s’intéresse à la manière dont une partie de nos gênes va se muer pour s’adapter à un nouvel environnement, un nouveau mode de vie tel que la vie en altitude, la pollution», explique au Figaro la généticienne Ariane Giacobino. Agrégée à l’hôpital et à la faculté de médecine de l’université de Genève, cette spécialiste est régulièrement citée dans les colloques des militants antiesclavagistes menés par le docteur Aimé Charles-Nicolas, professeur à la faculté de médecine des Antilles-Guyane. Le médecin y évoque, à partir des études de la chercheuse, des liens très sûrs entre l’esclavage ancestral et les multiples pathologies contemporaines aux Antilles.

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À titre d’exemple, l’hypertension artérielle, «une maladie liée au sel» que Me Germany explique être liée à la pratique des salaisons. Ou encore, les tendances suicidaires chez certains Antillais, ainsi que le fort taux de chômage dans les îles, directement liés au stress et à l’anxiété vécus dans les galères du commerce triangulaire. «La destruction de soi provient d’un manque d’estime de soi, lui-même lié à la négation de la dignité de l’homme, que nos ancêtres ont endurée et dont nous héritons», assène l’avocat. Me Duhamel va jusqu’à évoquer la profonde défiance vaccinale aux Antilles comme conséquence de l’expérimentation, sur les esclaves, de nombreux médicaments pour la variole. Un traumatisme «resté gravé dans la mémoire ancestrale et collective», assure-t-elle. «L’esclavage va tuer encore tant qu’on ne mettra pas en place une véritable politique de réparation, tant sur le plan moral que matériel», appuie Me Germany, qui réclame de l’État, en guise de réparation, «une politique de santé publique ciblée, et personnalisée pour chaque individu».

Démontrer l’hérédité des séquelles, une mission impossible

Contactée par Le Figaro, la spécialiste de l’épigénétique Ariane Giacobino elle-même se dit pourtant beaucoup moins affirmative. «Aucune étude n’a encore été lancée sur le sujet, affirme-t-elle, réfutant ainsi les déclarations des avocats. Uniquement des observations épidémiologiques montrant que les Afro-américains ont des bébés de plus faible poids à la naissance que les Afro non descendants d’esclaves. Mais étant donné les facteurs socio-économiques divergents, impossible de savoir si ces effets ne sont pas liés à la pauvreté, à l’exposition au racisme, ou à tout autre facteur», indique la chercheuse.

Pourrait-on, si l’on cherchait, prouver le lien entre les maladies actuelles et un traumatisme de près de 200 ans? Difficile, juge la chercheuse, dans la mesure où les premières conclusions de la discipline, encore bafouillante, montrent des mutations très aléatoires, réversibles et non définitives. «Ces mutations arrivent tout au long de la vie, peuvent mettre des semaines, voire des mois à se mettre en place. L’on ne peut encore rien affirmer de leur durabilité». Par ailleurs, l’aspect transgénérationnel de ces évolutions est «très discuté». «Contrairement à la génétique, l’épigénétique procède à un nettoyage biologique à chaque génération, comme une remise à zéro des gènes de l’individu. Dans notre jargon, on appelle ça une “reprogrammation”», explique Ariane Giacobino. Si quelques cas de mutations ont été reconnus d’une génération à l’autre, ce sont des «exceptions», assure-t-elle.

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Par scrupule scientifique, la chercheuse a malgré tout tenté d’esquisser un plan de recherche potentiel en ce sens. Mission impossible. «Il faudrait passer au crible les 22.500 gènes des ADN de milliers d’individus, y compris des cadavres, d’arrière, arrière-grands parents». Une prouesse technique, qui devient hors de portée dès lors que l’échantillon doit respecter des caractéristiques strictement similaires quant à l’environnement, pour ne pas biaiser les résultats. «L’expérience a été tentée sur des Rwandaises exposées au génocide de 1994. Les femmes provenant de différentes régions, l’étude n’a pu définir si les séquelles d’anxiété étaient liées au traumatisme de guerre, ou à d’autres facteurs tels que la pauvreté ou la malnutrition». En définitive, «on pourrait faire tout au plus une association hypothétique, mais en aucun cas un lien certain de cause à effet, d’autant plus lorsqu’il s’agit d’une décision de justice».

Instrumentalisation de la science

De son côté, l’historien Gaël Nofri soulève une autre difficulté. «Le commerce triangulaire n’a pas été perpétré par les seuls Blancs. Aujourd’hui, comment savoir si un Noir descend d’un esclave ou d’un esclavagiste ?», interroge-t-il. Mais l’adjoint au maire de Nice va plus loin. «Quand bien même l’on obtiendrait des certitudes scientifiques, c’est le mécanisme profond qui est condamnable. Partis de l’Histoire, ces militants ont été rattrapés par sa réalité plus complexe, et se sont tournés vers la sociologie. Considérant qu’elle-même a montré ses limites, ils se tournent maintenant vers la science, et l’instrumentalisent».

Pour leur part, les avocats ne comptent pas s’arrêter là. Malgré un premier arrêt rendu en décembre 2017, considérant l’action prescrite et la loi Taubira dépourvue de toute portée normative, décision confirmée par la cour de cassation deux ans plus tard, ils ne s’avouent pas vaincus. «La victoire n’est peut-être pas pour cette fois-ci, mais nous continuerons», déclare Claudette Duhamel. Lucide, Me Germany reconnaît toutefois qu’il faudrait «du courage, de la témérité, même un peu de folie pour qu’un juge proclame» la responsabilité de l’État. Ce qu’il voit de son point de vue comme une «vérité d’évidence».

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