Henri Guaino: «L’Europe dont rêve le chef de l’État est artificielle»

Réservé aux abonnés

Par Henri Guaino et Alexandre Devecchio LE FIGARO 20 janvier 2022

ENTRETIEN – Pour l’ancien conseiller de Nicolas Sarkozy à l’Élysée, le programme de la présidence française présenté par Emmanuel Macron est une fuite en avant irréaliste et symptomatique des dérives de la construction européenne depuis des décennies.

LE FIGARO.- De l’intervention d’Emmanuel Macron devant le Parlement européen, on retiendra d’abord les attaques très virulentes de plusieurs eurodéputés français dont Yannick Jadot et Jordan Bardella. Était-ce inévitable?

HENRI GUAINO.- Je m’efforce, autant que possible, de ne pas contribuer aux dérives de cette campagne présidentielle dont le moins que je puisse en dire est que, pour l’instant, elle ne m’apparaît pas à la hauteur des enjeux. Mais il y a des limites que chacun devrait s’imposer de ne pas franchir. Devant le Parlement européen avant-hier, des limites ont été franchies et, en tant que Français, j’en éprouve de la honte. Cet étalement de nos querelles politiques, ces invectives politiciennes devant les représentants de toute l’Union européenne et qui placent ces derniers en arbitres de notre vie publique étaient indécentes, indignes de notre démocratie. Chacun devrait, quelles que soient ses ambitions, s’imposer le devoir de ne pas abaisser l’image de la France sur la scène du monde.

À LIRE AUSSIImmigration: Valérie Pécresse se fait l’ambassadrice du «modèle» grec

Mais le président de la République y a sa part de responsabilité. Avoir accepté que la présidence française de l’Union interfère avec le calendrier de la campagne présidentielle était non pas une erreur mais une faute dont nous ne faisons que commencer à voir les conséquences quasi inévitables: elle perturbe le rendez-vous démocratique le plus important de notre agenda politique et elle affaiblit la présidence française de l’Europe. La sagesse, le sens de l’État et même le souci de l’intérêt général européen auraient dû conduire la France à reporter sa présidence tournante en échangeant sa place avec celle d’un autre État membre.

Sur le fond, le chef de l’État a proposé un réarmement stratégique de l’Europe qui exigerait une Europe de la défense et un dialogue avec la Russie. Que cela vous inspire-t-il?

C’est plus inquiétant que rassurant. La défense, comme l’expliquait Malraux, c’est d’abord la volonté de se défendre. Or, en Europe, à part la France, il n’y a pas beaucoup de volontés de se défendre, surtout depuis que le Royaume-Uni est parti. Ne serait-ce que parce que beaucoup préfèrent confier leur sort aux États-Unis et à l’Otan, même si un doute s’installe quant à la force de l’engagement américain. Additionner des renoncements et des impuissances ne nous rendrait pas plus forts mais plus faibles. Où était l’Europe de la défense comme volonté commune quand des navires de guerre turcs sont entrés dans les eaux territoriales grecques?

« Où était l’Europe de la défense comme volonté commune quand des navires de guerre turcs sont entrés dans les eaux territoriales grecques ?

Articuler nos politiques de défense, oui, pourquoi pas? Mais réactualiser le vieux projet de la Communauté européenne de défense (CED) rejeté en 1954 serait désastreux pour notre défense nationale et ne renforcerait pas l’Europe. Le problème, c’est que le projet reste indéfini et que -comme souvent avec la construction européenne- le risque est de mettre le doigt dans un engrenage fatal qui nous mènerait à terme là où personne n’avait l’intention d’aller au départ.

Quant à la Russie, c’est un enjeu crucial, mais sur lequel les Européens sont profondément divisés. Là encore, derrière les grands mots, prenons garde à ne pas nous laisser entraîner là où ne voudrions pas aller, c’est-à-dire à finalement jeter la Russie dans les bras de la Chine.

Emmanuel Macron entend engager une réforme de l’espace Schengen. Est-ce que vous y croyez?

La priorité, c’est d’abord de reprendre la maîtrise de nos propres frontières, ce qui nécessite que la libre circulation ne soit plus considérée comme un principe absolu. Or l’idée semble être de s’en remettre totalement au contrôle des frontières extérieures de l’Union pour préserver à tout prix la libre circulation entre les pays membres.

À LIRE AUSSIAquilino Morelle: «L’alternative est simple, la France dans l’Union ou les États-Unis d’Europe»

Aller au bout de cette logique au lieu de lui apporter des limites, c’est le contraire de ce que nous avons à faire pour garder la maîtrise de notre destin et des flux migratoires. Là encore, la logique de l’engrenage est dangereuse.

Macron s’est présenté comme le défenseur de l’État de droit et a souhaité que la charte des droits fondamentaux de l’Union européenne soit «actualisée pour être plus explicite sur la reconnaissance du droit à l’avortement ou sur la protection de l’environnement». Qu’en pensez-vous?

Encore l’engrenage. On proclame de beaux et grands principes et puis les juridictions en font ce qu’elles veulent. C’est la dérive impulsée par tous ceux qui veulent construire la démocratie par le droit au lieu de construire le droit par la démocratie. Continuons comme ça et bientôt, nous pourrons supprimer les élections qui ne serviront plus à rien: c’est la Cour de justice de l’Union européenne et la Cour européenne des droits de l’homme qui détiendront la quasi-totalité du pouvoir législatif. Tout cela n’est ni réfléchi, ni sérieux, ni responsable eu égard à la crise profonde de nos démocraties.

Au total, comment jugez-vous le programme de la présidence française?

Comme une fuite en avant dans toutes les dérives de la construction européenne au cours des dernières décennies. Elles sont sous-tendues, à défaut d’être assumées, par l’idée que l’Europe doit se convertir au fédéralisme si elle veut encore peser sur la scène du monde alors que c’est la plus sûre façon d’affaiblir notre continent. On ne créera pas une démocratie et une souveraineté européennes de toutes pièces par la grâce de la règle de droit, parce qu’on ne créera pas de toutes pièces un peuple européen ayant une conscience de peuple. Une fois de plus, les promoteurs de ce projet s’en remettent à la logique des engrenages juridiques, économiques, politiques qui entraînent l’Europe vers des destinations que les peuples n’ont pas validées.

À LIRE AUSSIFace aux périls, les Européens seront-ils bientôt seuls?

Dans cette construction artificielle contre l’histoire, la culture, la géographie, je voudrais faire une mention particulière pour ce projet de constituer une commission officielle d’historiens officiels pour écrire l’histoire officielle de cette Europe artificielle dont semble rêver le président de la République. Qui parle tout le temps du danger totalitaire? Le danger totalitaire commence avec la police de la pensée, avec l’histoire officielle, la science officielle, la culture officielle. Ces gens savent-ils ce qu’ils font?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :