Face à la Russie, l’Europe accepte sans moufter que l’Allemagne soit son maillon faible

MENACES D’INVASION SUR L’UKRAINE

Joe Biden a menacé la Russie de « fortes sanctions » en cas d’attaque militaire contre l’Ukraine. Comment expliquer l’absence historique de prise de position de l’Allemagne sur ce dossier ?Michael Lambert. ATLANTICO. 21 janvier 2022

Atlantico : Alors que le conflit ukrainien est dans tous les esprits et que les États-Unis promettent des sanctions sans précédent contre la Russie, l’Allemagne tente toujours d’ajuster sa stratégie, sans ligne claire. La ministre allemande des affaires étrangères a seulement déclaré qu’elle était prête à un « dialogue sérieux » avec Poutine. Des avions britanniques ont livré des armes à l’Ukraine, en prenant soin d’éviter l’Allemagne. Comment expliquer l’absence historique de prise de position de l’Allemagne ?

Michael Lambert : Berlin ne souhaite pas prendre position en raison de l’interconnexion de son économie avec celle de la Russie. Derrière une apparence inhospitalière, le pays importe une grande partie de ses hydrocarbures de Russie (ex : Nord Stream) et avec la fermeture de ses centrales nucléaires suite aux événements de Fukushima, se situe désormais dans un contexte de vulnérabilité énergétique. Pour cette raison, il est plus pertinent d’adopter une politique neutre, pour le moment.

Deuxièmement, bien que membre de l’Otan, l’Allemagne n’a pas les moyens militaires de s’opposer à Moscou. De nombreux pays participent au soutien logistique, les Etats-Unis envoyant des armes en Ukraine, l’Espagne déployant une partie de sa flotte en mer Noire, l’Estonie en développant la cyber-résilience, mais tous ces éléments restent essentiellement symboliques dans la mesure où Moscou dispose d’une proximité géographique et d’équipements qui surpassent ceux des européens – Su35, Su57, chars T-14, et surtout le système de défense S-400 – qui ne rendent aucune victoire possible pour les occidentaux. Par exemple, avec les systèmes S-400, aucun missile provenant de navires en mer Noire ne peut atteindre les troupes russes. En résumé, l’Allemagne pourrait envoyer des troupes, et le fera probablement si la crise s’aggrave, mais Berlin est conscient que cela ne constitue aucune aide réelle pour l’Ukraine.

Enfin, sur le plan historique, la présence allemande en mer Noire établirait une jonction psychologique avec sa participation pendant la Seconde Guerre mondiale, et entraînerait une multitude de stratégies de communication (guerre de l’information) de la part des pro-russes. Il est donc préférable pour Berlin de rester à l’écart et d’adopter une position plus neutre.

 À LIRE AUSSITensions à la frontière ukrainienne : Escalade diplomatique et dialogue de sourds

L’Allemagne est fortement dépendante de la Russie pour son approvisionnement en gaz naturel. Le nouveau gouvernement allemand a-t-il peur d’offenser Poutine afin d’éviter une éventuelle rupture d’approvisionnement ? Quelles sont les positions du nouveau gouvernement allemand concernant cette crise et la Russie en général ?

L’Allemagne soutient l’intégrité territoriale de l’Ukraine, et considère donc la Crimée comme faisant partie de son territoire, et désire assister à un rapprochement entre Kiev et les structures euro-atlantiques (OTAN/UE). Cependant, la question énergétique est au cœur du débat car Berlin ne peut se permettre une hausse du prix des hydrocarbures durant l’hiver 2022. Cela entraînerait une inflation encore plus forte que celle subie actuellement (6%) et, surtout, une perte de compétitivité de l’industrie automobile face à celle de la Chine.

Le nouveau gouvernement allemand manque également d’expérience dans ce domaine et ne sait pas comment réagir.  
Le parti socialiste ne veut pas être celui qui prend une position militaire spécifique, voilà la faiblesse du gouvernement allemand nouvellement élu, son programme militaire est absent, et les deux ministres – ministère de la défense et ministère des affaires étrangères – n’ont aucune expérience, comme on peut le remarquer avec les positionnements sur la Chine qui manquent de réalisme et de technicité.

Pourquoi l’Union européenne accepte-t-elle que l’Allemagne ait une position aussi ambiguë sur le sujet ?

L’Union européenne représente les États membres, et ceux-ci sont divisés sur la question. Pour commencer, certains sont membres de l’OTAN, d’autres sont neutres (Irlande, Autriche, Suède et Finlande), certains sont anti-russes (Pologne, Estonie, République tchèque) et d’autres sont plus proches de la Russie (Bulgarie, Grèce, Italie). Une prise de position de l’UE reviendrait alors à se prononcer pour des pays qui ne souhaitent pas contribuer au débat. De plus, Bruxelles n’a aucun moyen de pression car elle n’a pas d’armée commune, et peu de moyens de pression économique contre la Russie, elle peut donc se permettre de laisser l’Allemagne avoir une position neutre, elle-même n’offrant rien d’autre que des déclarations creuses comme en témoigne la crise en Ukraine en 2014-2015, ou celle du Kazakhstan il y a quelques semaines. À LIRE AUSSIVladimir Poutine est-il en train de gagner son bras de fer contre l’Occident ?

Après une escale à Kiev, le secrétaire d’Etat américain, Antony Blinken, s’est rendu jeudi 20 janvier à Berlin pour des consultations avec ses homologues allemand, britannique et français. Peut-on espérer que l’Allemagne se range enfin clairement du côté de ses alliés ?

Finalement, l’Allemagne alignera sa position sur celle des Etats-Unis, c’est une certitude car Berlin a de nombreux intérêts économiques à le faire. Cependant, la meilleure approche pour endiguer la crise serait simplement d’être raisonnable et de demander à l’Ukraine de renoncer à ses ambitions de rejoindre l’OTAN et l’UE. Cela vaut également pour la Finlande, la Géorgie et la Moldavie.

Préserver le statu quo serait plus pertinent pour l’Ukraine, mais les tensions avec la Russie représentent pour de nombreux gouvernements une occasion de détourner l’attention du public. En Ukraine, ce conflit permet d’éviter de mentionner les mauvais résultats de la politique de Zelenski, aux États-Unis et en Europe, un moyen d’esquiver le débat sur les deux principaux problèmes qui minent le quotidien de la  classe moyenne et les plus démunis : l’inflation et la crise énergétique. 

À LIRE AUSSIDans la tête de Vladimir Poutine 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :