Go fast et production locale: la nouvelle géographie de la France du cannabis

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Par Jérôme Fourquet. LE FIGARO. 21 janvier 2022

ANALYSE – Jérôme Fourquet, directeur du département opinion de l’Ifop, détaille dans une étude réalisée pour la Fondation Jean Jaurès l’extension du domaine de la drogue en France.

Cette note est la première d’une série de quatre établissant le panorama du trafic, de la production et de la consommation en France. Les trois autres seront publiés à partir du lundi 24 janvier sur Le Figaro Premium.


Les go fast: maillon essentiel de la supply chain du cannabis

Pour ravitailler les près de 4000 points de vente répertoriés par le ministère de l’Intérieur sur l’ensemble du territoire national, les trafiquants de shit ont constitué des filières très rodées. Le caractère extrêmement structuré et professionnalisé de ces chaînes logistiques clandestines renseigne à la fois sur la puissance croissante acquise par ces réseaux et sur le caractère massif de la consommation. Ces filières ont pour but d’acheminer la résine de cannabis et la «beuh» (mélange de feuilles, de tiges et de fleurs de cannabis) du principal foyer de production qu’est à la région du Rif, au Maroc, jusqu’aux multiples lieux de vente partout en France. La première étape est le franchissement de la Méditerranée en bateau pour être réceptionné sur la Costa del Sol, en Espagne. À l’instar des fruits et légumes cultivés dans les serres géantes d’Andalousie, le cannabis et ses dérivés remontent ensuite vers le nord. Ce trajet s’effectue par voiture, le plus souvent via les autoroutes espagnoles puis françaises.

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Pour sécuriser au mieux cette étape cruciale, les trafiquants ont recours à la méthode dite des go fast. Un go fast est un convoi composé de plusieurs véhicules qui transportent la drogue à vive allure. Il comprend une voiture «ouvreuse» qui avance en éclaireur et ouvre la voie à la voiture «porteuse», dans laquelle plusieurs centaines de kilos de cannabis ont été chargés, et qui suit la voiture ouvreuse à quelques kilomètres d’écart. Un troisième véhicule vient parfois compléter le dispositif pour assurer une meilleure protection du chargement. Comme toute chaîne logistique, ces organisations appliquent le principe de la division du travail avec des personnes responsables de la fourniture des véhicules (qui sont souvent volés), d’autres qui les préparent, chargent et dissimulent la drogue, quand d’autres sont affectées au convoyage avec là encore un distinguo entre les pilotes et les gardes armés. Cette «supply chain du shit» a développé son propre référentiel professionnel, qui ressemble beaucoup à celui du transport routier de marchandises. L’optimisation des trajets et le groupement des chargements sont la règle. Comme parmi les routiers, qui ne jurent pour leurs poids lourds que par Scania, Renault Trucks ou bien Volvo, certaines marques de voitures sont plébiscitées par les trafiquants, qui utilisent le plus souvent des berlines allemandes de marque Audi, Porsche ou Mercedes. Et de la même manière que la palette s’est imposée comme module universel de conditionnement dans le transport routier, le monde du go fast a adopté la «valise marocaine» comme unité de conditionnement standardisée, la «valise marocaine» étant un ballot de 30 kilos de cannabis empaquetés dans de la toile de jute et du ruban adhésif.

Le go fast, moyen de transport de masse, s’est développé à partir du début des années 2000, pour répondre à l’explosion de la demande en cannabis. Ce phénomène s’est rapidement banalisé et s’est inscrit dans la réalité sociale de la France d’après. En 2008, le film Go Fast, avec l’acteur Roschdy Zem, sortait sur les écrans. Autre signe plus tangible de l’industrialisation du transport de cannabis, les interceptions de go fast par les forces de l’ordre, qui étaient initialement traitées médiatiquement comme des informations spectaculaires, ont progressivement été reléguées dans la rubrique des faits divers. Les cas se sont, il est vrai, multipliés depuis une dizaine d’années. En effectuant une recherche approfondie par mots-clés sur les sites de la presse nationale et régionale, nous avons ainsi recensé près de 150 interceptions sur le territoire national au cours des dix dernières années, soit près d’une par mois en moyenne… Il ne s’agit là que de la pointe émergée de l’iceberg, mais ce volume laisse deviner l’ampleur de l’activité non mise à jour par les forces de l’ordre et la justice.https://static.lefigaro.fr/eidos-infographies/WEB_202203_france_go-fast/html/WEB_202203_france_go-fast.html

La carte de la localisation des interceptions de go fast par les services de police et de gendarmerie fait apparaître les flux principaux et secondaires de la supply chain du shit. Cette économie parallèle et illicite emprunte les mêmes axes majeurs que les acteurs de la logistique et du transport routier. Étant donné que la zone de conditionnement et de stockage principale se situe sur la Costa del Sol, la voie traditionnelle d’acheminement longeant le littoral méditerranéen puis remontant la vallée du Rhône est privilégiée. Les autoroutes A9 et A7, entre le poste-frontière du Perthus et Lyon, constituent ainsi l’artère fémorale de ce trafic. Une très importante quantité du cannabis qui entre en France le fait par cet itinéraire. Après Lyon, une partie des cargaisons poursuit sa route vers la région parisienne et le reste est dispatché dans le quart nord-est de la France. Ces régions peuvent également être approvisionnées via la Hollande et la Belgique, qui desservent aussi l’Île-de-France via l’autoroute A1. À l’instar de la cartographie de l’implantation des entrepôts d’Amazon et de ses concurrents, cette géographie des go fast nous montre l’importance de la dorsale Lille-Paris-Lyon-Méditerranée dans les flux logistiques contemporains. Mais la façade atlantique n’est pas en reste concernant la circulation du cannabis via go fast. L’autoroute A10 constitue ainsi un second axe utilisé pour remonter la précieuse marchandise depuis l’Espagne et pour alimenter Bordeaux, puis la partie ouest du pays, mais aussi l’Île-de-France. Les autoroutes A11 et A81 qui desservent les Pays de la Loire et la Bretagne depuis la capitale sont également empruntées pour convoyer le cannabis en provenance des Pays-Bas.

À la lecture des comptes rendus d’interpellations et de procès se dessine ainsi la géographie de la principale activité illicite en France qu’est le trafic de drogue. Les noms de quelques dizaines de cités sensibles, dont sont issus les caïds qui tiennent et organisent l’essentiel du trafic, reviennent fréquemment dans les procédures et les articles de presse. Elles constituent les hubs ou les plateformes de distribution qui alimentent ensuite les points de vente dans leur zone de chalandise régionale. Tous ces points sont reliés grâce au réseau autoroutier abondamment sillonné par les go fast. Les convoyeurs du shit parcourent ainsi la même France que les chauffeurs routiers et évoluent dans les mêmes paysages faits de barrières de péage, d’aires de repos, de stations-
service et de bretelles d’accès.

La production de cannabis s’enracine dans l’hexagone

La demande en substances psychotropes étant très soutenue et les modes de consommation, multiples (consommation addictive ou récréative, «défonce»), l’offre s’est considérablement diversifiée pour répondre aux attentes et aux besoins du marché. Parallèlement à l’importation, qui assure encore la majeure partie de l’approvisionnement du marché français, une production locale de cannabis se développe depuis quelques années pour répondre en particulier à la demande croissante d’«herbe». À côté des particuliers qui cultivent pour leur propre consommation, des filières très organisées se sont constituées dans de nombreuses régions, où elles pratiquent désormais la culture du cannabis à très grande échelle. La banalisation et la professionnalisation de cette pratique se lisent dans les chiffres avec une augmentation spectaculaire du nombre de pieds de cannabis saisis par les forces de l’ordre ces dernières années.

Deux types de territoires semblent particulièrement concernés par ce phénomène: des espaces ruraux assez discrets, d’une part, et d’anciens bassins industriels sinistrés, d’autre part. Le cas d’une partie de la vallée de la Durance, dans le Vaucluse, illustre bien la première de ces deux catégories. Dans son remarquable livre consacré à la métamorphose historique du village de Cadenet, Jean-Pierre Le Goff rappelle que la vannerie fut l’une des principales activités économiques de la région de la fin du XIXe siècle jusqu’aux années 1950. Le développement de cette filière s’expliquait par la proximité de la Durance, rivière capricieuse et puissante, dont le cours était bordé de larges parcelles inondables laissées en friche où l’osier, matière première des vanniers, poussait à profusion. La récolte et le travail de l’osier, qui étaient assurés par les familles les plus modestes du village et des gens du voyage, ont périclité depuis longtemps et ne subsistent plus qu’à l’état artisanal. Mais le biotope, lui, n’a pas disparu, et semble particulièrement bien adapté à… la culture clandestine du cannabis. Le sol, le climat et la présence d’eau conviennent parfaitement à cette variété de chanvre. La présence de taillis touffus sur ces terrains à l’abandon, difficiles d’accès et peu fréquentés, offre la discrétion nécessaire au développement d’activités illicites.

Pertuis, commune voisine de Cadenet, est ainsi devenue ces dernières années un «hot spot» de la culture du cannabis «made in France». Entre juillet et octobre 2018, ce ne sont pas moins de 11.000 pieds de chanvre qui ont été saisis et détruits lors de différentes opérations de gendarmerie. Ces actions des forces de l’ordre n’ont manifestement pas dissuadé les individus se livrant à ces activités puisque 600 pieds étaient de nouveau découverts en janvier 2020 dans le même secteur, avant une autre saisie en juillet de la même année. Au cours de ces descentes de police, visant souvent des membres de la communauté des gens du voyage installés dans cette zone, toute une infrastructure de production (pompes pour l’irrigation, zones de stockage et de séchage, lampes à incubation…) est à chaque fois démantelée. Pertuis n’est pas la seule commune concernée, des découvertes de ce type sont régulièrement effectuées dans des villages proches comme Villelaure (située entre Cadenet et Pertuis) ou Le Puy-Sainte-Réparade, commune des Bouches-du-Rhône faisant face à Pertuis sur l’autre rive de la Durance, et dans laquelle plusieurs centaines de pieds de cannabis avaient été détruits par les gendarmes en septembre 2016, cette plantation occupant 1000 mètres carrés, surface équivalente à pratiquement trois terrains de basket. Si l’écosystème des bords de la Durance est favorable à cette culture, la proximité avec de grands foyers de consommation d’Aix-en-Provence et de Marseille et les réseaux criminels qui les contrôlent joue aussi beaucoup dans l’essor de cette activité assez éloignée de la vannerie d’antan.

D’autres zones rurales sont également le théâtre de cette culture illicite en expansion, comme par exemple le Bocage normand. En lisant les pages de Ouest-France, on constate qu’aux confins de la Mayenne, de l’Orne, de la Manche et du Calvados les descentes de gendarmerie contre des fermes clandestines sont fréquentes, dans un terroir où, jusqu’au début des années 1970, les forces de l’ordre et les contributions indirectes faisaient la chasse aux trafiquants d’eau-de-vie, la «beuh» ayant en quelque sorte remplacé la «goutte» dans la France d’après.https://static.lefigaro.fr/eidos-infographies/WEB_202203_lille_cannabis/html/WEB_202203_lille_cannabis.html

À l’autre extrémité du pays, les communes populaires de la conurbation lilloise offrent également un certain nombre d’avantages propices à cette activité: bassin de population important (donc de nombreux consommateurs), proximité de la Belgique et de la Hollande (importantes plaques tournantes du trafic de drogue international) et présence de nombreuses friches industrielles permettant une culture indoor à grande échelle. En novembre 2019, la police découvrait ainsi 8000 plants (et le matériel nécessaire à leur culture: serres, systèmes d’irrigation, de ventilation, lampes…) dans un hangar abandonné de Roubaix. Toujours dans l’agglomération lilloise, des saisies de même type ont été opérées dans un entrepôt abandonné à Hellemmes en octobre 2020 et dans une ancienne usine à Hem en juin 2016, 4000 pieds étant de nouveau découverts en 2018 dans cette commune. Les saisies se sont également multipliées dans la ville de voisine de Tourcoing avec notamment la découverte d’une plantation de 800 pieds dans un bâtiment de type industriel en juillet 2017. Comme le montre la carte ci-dessous, si la région marseillaise abritait la plupart des laboratoires clandestins de la French connection durant les années 1960, l’est de la métropole lilloise constitue désormais un haut lieu de la production indoor du cannabis en France.

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La culture à grande échelle du cannabis indoor se déploie également dans d’autres territoires désindustrialisés, espaces offrant des friches discrètes et un terreau social paupérisé, comme en témoigne la découverte de lieux de production clandestins à Harnes ou à Arques, dans le Pas-de-Calais, à La Courneuve, en Seine-Saint-Denis, ou à Stiring-Wendel, dans l’ancienne Lorraine sidérurgique. La taille de ces installations illicites en dit long à la fois sur l’ampleur de la demande qu’il s’agit de satisfaire et sur l’existence de zones où toute une partie de la population locale s’est désormais affranchie de l’ordre républicain et accepte de manière résignée ou participe plus activement à l’instauration d’activités illicites à grande échelle. Ces territoires paupérisés où s’est incrustée une criminalité organisée sont l’une des facettes constituant le kaléidoscope qu’est la France d’après.

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