« Emmanuel Macron incarne l’alliance du baby boom et de la business school »

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ENTRETIEN. FRONT POPULAIRE. Publié le 23 janvier 2022. Jeune politologue, Erwan Barillot œuvre dans Le Président liquide (éd. Perspectives Libres) à la dissection au scalpel du logiciel macronien. Une approche méthodique et sourcée qui fournit au lecteur une mise en perspective salutaire à l’approche du prochain scrutin présidentiel.

Erwan Barillot : « Emmanuel Macron incarne l’alliance du baby boom et de la business school »

Front populaire : Dans l’excellente préface qu’il signe à votre ouvrage, le non moins excellent Olivier Rey semble considérer que Macron, né en 1977, est finalement un produit de son époque. Vous semblez considérer qu’il en est même est la pointe avancée. En quoi ?

Erwan Barillot : Contrairement à ce qu’il prétend, Emmanuel Macron ne s’est pas fait tout seul ! Comme tout un chacun, il est d’abord le produit de son époque, ou sa « sécrétion » pour reprendre le mot de François Mauriac à propos du général de Gaulle. Seulement, et cela n’aura échappé à personne, l’époque de Macron n’a plus rien à voir avec celle du Général. Un gouffre les sépare : quatre générations. J’insiste dans mon essai sur ce terme de « génération » qui, au sens premier du terme, est synonyme de « sécrétion ». De Gaulle avait été « généré » dans les années 1890, Macron, dans les années 1970. Et cela change tout ! Le petit Emmanuel est né dans une famille de la moyenne bourgeoise de province imprégnée des idées permissives de mai 1968. De l’aveu même de Brigitte Macron, ses parents « laissaient tout faire à leurs enfants ». Le futur président de la République a été biberonné aux bienfaits de la société de consommation et de la globalisation marchande. C’est parce que tout cela lui a été profitable qu’il en est devenu, comme vous dites, « la pointe avancée ». De la province à la Présidence à seulement 39 ans, en passant par Henri IV, Sciences Po, l’ENA, l’Inspection des Finances et la Banque d’Affaires, et si l’on excepte un échec à l’ENS, le parcours d’Emmanuel Macron a été un sans faute. Dès lors, pourquoi accuserait-il une matrice idéologique qui l’a couronné ?

FP : Les observateurs peinent à définir Emmanuel Macron. On dit qu’il est inclassable, qu’il est tout et rien à la fois, inconsistant, bref insaisissable. Vous osez l’adjectif « liquide » en référence aux théories de Zygmunt Bauman. Pouvez-vous nous éclairer à ce sujet ?

EB : Il existe plusieurs définitions d’Emmanuel Macron. Au niveau politique, la meilleure est sans doute celle qui sert de titre à la remarquable enquête des journalistes du Monde Gérard Davet et Fabrice Lhomme, « Le traître et le néant » (Fayard, 2021). Dans un champ plus sociologique, j’ai préféré l’adjectif « liquide », que j’emprunte en effet au penseur anglo-polonais Zygmunt Bauman. Dans son œuvre foisonnante, ce marxiste hétérodoxe dépasse le champ économique et fait la constatation que, dans notre civilisation post-moderne, la vie sociale, l’activité professionnelle, l’engagement politique et même le pacte amoureux, autrefois « solides », ont changé d’état pour devenir « liquides », c’est-à-dire plus souples, plus provisoires et finalement plus précaires. Cela m’avait frappé pendant la campagne présidentielle de 2017 : le candidat d’En Marche apparaissait comme l’artisan de la liquidité en tant qu’il la jugeait désirable. Elle transpirait à chacune de ses propositions, qu’il s’agisse de la flexibilisation du marché du travail, de la diminution des impôts sur le capital, de l’incitation à la formation tout au long de la vie, de l’appel répété à la « société bloquée » ou encore de la négation de la culture Française.

FP : On présente parfois Macron comme un idéologue. Vous montrez que c’est un contre-sens puisqu’il est précisément l’archétype du monde post-idéologie, lequel pense en termes de « mouvement » et de « projets ». Au fond, Macron n’est-il pas le premier président « manager » ? Et comment cette formule très « américaine » a-t-elle pu séduire un vieux pays politique comme la France ?

EB : La post-idéologie est une idéologie ! Elle est précisément l’idéologie que le philosophe québécois Alain Deneault a nommée l’extrême-centre et qui consiste, pour un homme politique, à renoncer à toutes ses prérogatives pour les déléguer au monde économique. J’expliquais au début de notre entretien qu’Emmanuel Macron n’était pas responsable de sa « génération ». La sienne est celle du tout-marché, de la défaite des idéaux communistes et de l’américanisation de nos sociétés. Pour cette « génération liquide », le globish est la langue officielle des échanges planétaires et le Français, un patois. Un seul exemple : quand le jeune Président en appelle aux investisseurs étrangers, le sommet s’appelle « Choose France » (la 5èmeédition s’est d’ailleurs tenue mi-janvier 2022). Comme la quasi-totalité du personnel politique hexagonal, Emmanuel Macron a été sélectionné parmi les Young Leaders (promotion 2012). Il est culturellement américain. Pour rappel, c’est lui-même qui avait déclaré en juin 2017, lors du salon Vivatech : « I want France to be a start-up nation ». Cette déconnexion de l’élite globalisée, c’est-à-dire américanisée, explique une partie des dissensions avec ceux que le Président qualifie de « gaulois réfractaires au changement ».

FP : Vous le dites en avant-propos, votre manuscrit a été achevé dès juillet 2018. Vous avez eu l’honnêteté de ne pas le modifier. Son quinquennat écoulé depuis lors vous semble-t-il avoir consolidé votre thèse de départ ? Réécririez-vous le même livre aujourd’hui ?

EB : À l’épreuve du pays réel, le macronisme liquide ne s’est pas recalibré, il s’est radicalisé. Dès 2018, Marcel Gauchet m’affirmait que le recours à un pouvoir solide serait nécessaire pour imposer la liquidité à toute une société. Je me suis servi de ces paroles, qui se sont révélées prophétiques, pour écrire la troisième et dernière partie de mon essai, intitulé : « Recours à la solidité ». Car oui, l’Histoire allait nous le montrer, la gestion de la crise des Gilets jaunes puis de la pandémie de covid-19 a été le théâtre du raidissement d’un pouvoir qui avait entièrement délaissé l’aspect « bottom-up » (partant de la base) des origines. Comment expliquer ce tournant autoritaire ? Pour une raison vieille comme Marx, à savoir que la société liquide dissimule un irréductible conflit de classes. Lorsque les Gilets jaunes, ces relégués de la liquidité, ont revendiqué le retour du politique comme expression de l’intérêt général au-dessus du tout-économique, le « président liquide » s’est rabattu sur le seul réel pouvoir qui lui restait : ses prérogatives administratives et de police. Avec la crise sanitaire, cette dégradation du politique à la biopolitique, au sens que Michel Foucault donnait à ce terme, s’est encore accélérée. Pour les administrateurs dépolitisés qui nous gouvernent, le corps sanitaire a remplacé le corps social et le corps politique. C’est ainsi qu’il faut comprendre les propos d’Emmanuel Macron qui, lors de son adresse aux Français en novembre 2020, voyait dans la pandémie une opportunité pour « réapprendre à être une nation ».

FP : Vous le montrez bien, Emmanuel Macron a été élu en partie sur un hold-up, une subjugation (qu’il appellerait sans doute « disruption ») électorale qui a pris de court le vieux monde politique. On pourrait penser qu’il s’agit d’un pistolet à un coup. Or à l’aube de la présidentielle 2022, Macron semble encore très « solide », au sein de l’opinion. Faut-il y voir un paradoxe ?

EB : En 2017, certains ont évoqué un coup d’État médiatique. Il est vrai que l’attrait pour le « neuf », le « jeune » et le « dynamique », traits distinctifs de la société liquide, a largement joué en la faveur du candidat d’En Marche. Mais les médias ne suffisent pas à faire une élection. Emmanuel Macron incarne un courant d’idée bien réel dans le pays : celui de la jeune bourgeoisie dépolitisée de moins de 50 ans, rejoint depuis les élections européennes par un renfort de retraités. C’est l’alliance du baby boom et de la business school. Mais ne nous y trompons pas : cette France-là a toujours été minoritaire. Si Emmanuel Macron se stabilise dans les intentions de vote à 24% des suffrages exprimés, c’est parce qu’il agrège autour de lui ce que le politologue Jérôme Sainte-Marie a nommé le « bloc élitaire ». En face, le bloc populaire demeure éparpillé. Souvenons-nous cependant qu’au début des Gilets jaunes, 72% de Français soutenaient ou avaient de la sympathie pour ce mouvement. Exact inverse du vote Macron, ils formaient cette gigantesque photographie du bloc populaire. Photographie qui n’a pas eu l’occasion de se fixer, ni dans les urnes ni dans les pratiques sociales.

FP : Comme le rappelle Olivier Rey, vous jouez sur le double sens du mot « liquide », car Macron est aussi le président qui liquide (la culture, le patrimoine, l’industrie…). Jusqu’ici, dans l’histoire, le pouvoir a partie liée avec la pérennité. Seuls les mondes « solides » permettent de durer. À cette aune, le macronisme comme forme du pouvoir peut-il véritablement s’installer en France ou faut-il n’y voir qu’une funeste parenthèse ?

EB : Si votre question est de savoir si Emmanuel Macron incarnera indéfiniment la classe des gagnants de la société liquide, je serais tenté de répondre par la négative. Il apparaît comme un produit trop « chimiquement pur » de cette élite pour ne pas trahir aux yeux du plus grand nombre les inégalités dont il procède. Par conséquent, oui, la devanture changera un jour, et peut-être plus vite qu’on ne le croit, au gré du vent électoral. Mais la parenthèse Macron se refermant, nous n’en aurons pas terminé avec la société liquide pour autant. Pour une raison simple : celle-ci fait les Hommes, elle n’est pas faite par eux. Certes, les Hommes peuvent, tel Macron, en accélérer le cours, mais ils n’ont pas le pouvoir de l’arrêter seuls. Il faut le temps de l’Histoire pour que la matière se dévoile à la conscience, et que celle-ci puisse enfin modifier celle-là. Il ne suffit pas d’inscrire dans notre constitution le retour aux valeurs traditionnelles, aux communautés d’entraides, au compromis fordiste, à la famille et au temps long pour que ces valeurs renaissent de leurs cendres. Le corps social ne change ni par décret ni par une élection. Pour se libérer de la société liquide, il faut d’abord refaire une société.

Auteur

La rédaction. Publié le 23 janvier 2022.

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