Le Pen / Zemmour : deux visages pour une même offre politique ou pour deux visions beaucoup moins conciliables qu’il n’y paraît ?

Alors que les sondages indiquent une nette avance de la candidate du RN sur celui de Reconquête, les ralliements récents à Éric Zemmour de personnalités venues du RN suggèrent que le potentiel électoral suppos des deux candidats est loin d’être là seule clé pour départager deux candidats qui se disputeraient le même territoire politique

Edouard HussonChristophe Boutin et Jean-Philippe Moinet ATLANTICO 22 janvier 2022

Atlantico : Alors que le candidat de Reconquête est en baisse dans les sondages, de nombreux proches de Marine Le Pen quittent le navire du RN pour la nouvelle vedette de Zemmour et après Jérôme Rivière et Damien Rieu, c’est au tour de Gilbert Collard de rejoindre la barque. Dans la mesure où la candidate du Rassemblement National a toujours une tête d’avance dans les sondages, cela montre-t-il que nombreux sont ceux à voir de vraies différences idéologiques entre les deux personnalités ? Que peut-on déduire de cela ?

Christophe Boutin : De très nombreux points sont ici à prendre en compte pour tenter de donner quelques éléments d’explication à ces ralliements. Premier point, les récents ralliés à Éric Zemmour ne sont pas des produits de la « culture » FN/RN, mais des arrivés plus ou moins récents, ayant eu une carrière politique ailleurs – et des carrières d’ailleurs très différentes. C’est le cas de Jérôme Rivière, ancien parlementaire de l’UMP, puis écologiste de droite et villiériste, qui ne rejoint véritablement le FN/RN qu’en 2017, et vient de devenir vice-président de Reconquête. C’est le cas de Damien Rieu, qui, après un passage au Front National de la Jeunesse, rejoint Génération Identitaire, puis revient au RN avant de passer chez Éric Zemmour. C’est le cas enfin du très individualiste Gilbert Collard, le seul peut-être à véritablement répondre à ce critère de « proche de Marine Le Pen » que vous évoquez, puisque, effectivement, il a été en 2012 et après un soutien pour elle au sein de son parti. Ce sont donc plus des ralliés que des piliers qui s’en vont.À LIRE AUSSIPécresse / Zemmour / Le Pen : radioscopie des lignes de front de la droite à la veille de la trêve des confiseurs

Deuxième point, ces ralliés sont des individus, et non des chefs de groupes. Gilbert Collard n’avait derrière lui aucune structure partisane, Jérôme Rivière n’a entraîné à sa suite aucun courant de l’UMP, et les Identitaires de Damien Rieu, soit quelques dizaines de militants, l’ont d’autant moins suivi que la thématique de l’identité n’a cessé de baisser  au RN. N’ayant rien apporté en termes de militants, leurs départs sont sur ce point des épiphénomènes pour le parti, car l’un des avantages actuels de Marine Le Pen, si l’on en croit les sondages, est de disposer d’un socle électoral relativement peu mobile, qui ne sera sans doute pas impacté. 

Troisième élément, l’ancien parlementaire UMP, le militant identitaire et l’avocat célèbre venu de la gauche peuvent difficilement être intégrés sur une même ligne politique claire. Ils ne le seront d’ailleurs pas plus à Reconquête, qui bénéficie ici du flou relatif de la formule d’union des droites. Il ne faudrait donc pas penser les choses – ou pas uniquement – en termes de luttes doctrinales et en négligeant les éventuels conflits d’intérêt.

Lesquels ? Il ne faut pas sous-estimer ici les questions des structures politiques et des élections législatives à venir, peut-être encore plus importante encore sur ces choix que celle de la présidentielle. Dans l’hypothèse en effet où ni Marine Le Pen ni Éric Zemmour ne parviennent à la magistrature suprême, et où Éric Zemmour, comme il l’a annoncé, met sur pied un parti politique, ce dernier va, d’une part, avoir besoin de cadres, et, d’autre part, présenter des candidats aux élections législatives. Certains politiques plus ou moins chevronnés peuvent voir ici une opportunité que d’autres formations ne leur offriraient pas, ou plus. Car ce n’est pas un mystère que le fonctionnement interne du parti de Marine Le Pen semble régulièrement poser des problèmes, certains décrivant à la fois la captation du pouvoir par une petite caste aux réseaux entremêlés et la volonté de sa présidente de ne pas laisser émerger de potentiels concurrents.

Vous le voyez, nous sommes loin de n’avoir que de pures questions idéologiques pour expliquer ces ralliements. Ajoutons une dernière chose sur ce plan tactique : le parti de Marine Le Pen est actuellement très fragilisé financièrement. Lourdement endetté, il a des difficultés, et Marine Le Pen ne s’en cache pas, pour lever de nouveaux fonds, et notamment pour obtenir des prêts auprès des banques. Dans ce cadre, avec les incertitudes qui peuvent en résulter, certains pourraient trouver pratique de monter dans un bateau qui prendrait un peu moins l’eau.

Reste bien, pour conclure, que l’évolution du discours de la présidente du RN, écartant certains de ses « fondamentaux », ou à tout le moins les édulcorant, a pu jouer dans ces départs, mais cela concerne en priorité Damien Rieu, déçu de voir la formule du « grand remplacement » écartée, et la retrouvant chez Éric Zemmour.

Edouard Husson : Je nuancerai votre point de vue. Eric Zemmour s’est stabilisé autour de 13/14%. J’ajouterai que si vous regardez tranquillement les courbes, vous repérez rapidement le point où les corrections des sondeurs sur leurs données brutes vont trop loin. Prenez l’agrégateur de sondages « Jean-Poll » de datapolitics.fr et vous repérez rapidement (1) qu’il y a une symétrie des courbes de Zemmour et Marine Le Pen; (2) que les sondeurs ont tendance à forcer le trait, soit à la hausse pour Marine Le Pen, soit à la baisse pour Zemmour. En fait, les deux candidats varient désormais autour de 15. Marine serait plutôt à 16 et Zemmour à 14. Le dernier sondage de Cluster 17 ne donne d’ailleurs qu’un demi point d’écart entre les deux – qui sont repassés devant Pécresse. Le fait que Jean Messiha, Jérôme Rivière, Damien Rieu et Gilbert Collard aient rejoint Eric Zemmour parle d’ailleurs pour l’anticipation d’une tendance haussière pour Zemmour et baissière pour Marine. Dans tous les cas, il faut se rappeler le sondage réalisé par l’IFOP en avril 2021, qui mettait Marion Maréchal à 28% au premier tour. 28-30%, c’est le total Zemmour plus Marine Le Pen. C’est le potentiel d’une droite nationiste unie au premier tour. 

Jean-Philippe Moinet : Je ne crois pas que ces ralliements révèlent de vraies ou de grandes différences idéologiques. S’il y a des transferts entre ces deux branches d’un même courant nationaliste d’extrême droite, ils sont davantage motivés par des différences de postures, par une conjoncture et des opportunités aussi, celles qui consistent mieux exister par ces ralliements que par une divergence idéologique fondamentale. L’attrait suscité chez quelques uns par le polémiste devenu candidat est celui du renouvellement de l’offre politique dans ce camp, sachant que Marine Le Pen en est à sa troisième candidature présidentielle après celles de 2012 et de 1017 : si quelques uns « quittent le navire du RN », pour reprendre votre expression, c’est qu’ils pensent que cette 3ème tentative lepéniste est vouée à l’échec. Ils ne pensent pas pour autant, et ils ont probablement raison, que le candidat Zemmour fera mieux en avril prochain mais, pour le court terme, cela donne à ces ralliés un rôle qu’ils n’avaient plus dans la « maison Le Pen » et, pour le plus long terme, cela leur permet de préparer l’après-présidentielle, dans une perspective de reconstruction d’une nouvelle extrême droite sur de nouvelles bases tournées vers l’horizon de  2027. Les ralliés rejoignent Eric Zemmour, ils abandonnent Marine Le Pen, mais en pensant sans doute aussi à Marion Maréchal-Le Pen pour « l’après ».  

Quels sont les éléments où les candidats se ressemblent le plus et ceux où ils se ressemblent le moins ?

Christophe Boutin : Les deux candidats, tous les deux nationaux, tous les deux opposés au progressisme qu’incarne Emmanuel Macron comme à la dérive déconstructionniste de la gauche, sont a priori fort proches. Mais il ne faut pas oublier que si Éric Zemmour a pu apparaître sur l’échiquier politique, après avoir été l’essayiste et l’analyste politique que l’on a connu, c’est aussi parce qu’un vide est apparu à la droite des Républicains.

Un vide qui a deux causes. La première est l’évolution de LR qui, on le voit bien avec la candidature de Valérie Pécresse, est toujours plus proche de la droite progressiste que de la droite conservatrice – et ce quand bien même une part de son électorat relèverait-elle de cette droite conservatrice, celle qui était derrière Fillon, celle de Sens commun, celle qui a choisi Éric Ciotti aux primaires bref, celle qui est roulée dans la farine à chaque élection depuis au moins Jacques Chirac. Existe donc ici une droite conservatrice qui ne se décidait pas cependant à rallier un FN/RN qui faisait décidément trop « peuple », mais qui pouvait être séduite par une nouvelle offre. 

Mais la seconde cause de ce vide est l’évolution du FN/RN sur un certain nombre des « fondamentaux » de son discours. Cela a été, d’abord, la mise à l’écart de la lutte contre l’immigration, qui n’a plus été le point central du discours dès que Marine Le Pen a pris les rênes du parti après en avoir écarté son père. Elle a en effet choisi, et l’ancien chevènementiste Florian Philippot alors à ses côtés a poussé en ce sens, de fédérer la « France du non », autrement dit cette France souverainiste de droite, mais aussi de gauche, qui avait repoussé le traité constitutionnel européen en 2005. Une thématique qui sera elle-même écartée ensuite, le thème souverainiste étant très largement édulcoré : pas de « Freixit », pas même de sortie de l’euro, comme aussi pas de dénonciation du rôle de la Cour européenne des droits de l’homme. Marine le Pen a vu en effet en 2017 comment, l’électorat français âgé – important en nombre et par son assiduité à se rendre aux urnes – repoussait tout ce qui pouvait lui paraître comme une aventure. 

C’est sur le constat de ce vide, partiellement imputable aux évolutions du RN, et auquel s’ajoutaient les critiques portant sur le fonctionnement de ce parti, qu’Éric Zemmour a estimé que s’ouvrait un créneau qui lui permettait de rebattre les cartes et de repenser l’offre politique à droite. Il est donc logique que les thématiques des deux soient souvent fort proches, ne se différenciant souvent que par leur hiérarchisation… ou l’intensité des formules les évoquant. Il y a en effet souvent plus une différence de ton qu’autre chose, Éric Zemmour reprenant le rôle tribunicien qui fût un temps celui de Jean-Marie Le Pen : même richesse du vocabulaire, même discours cultivé, mêmes formules à l’emporte-pièce aussi – ce qui, on le sait, a conduit l’un et l’autre à subir les rigueurs de la justice.

On pourrait se demander si, sur le plan économique, Marine Le Pen se serait pas plus « étatiste » et Éric Zemmour plus « libéral », mais même ici les différences ne sont sans doute que de degré. Bien que partant, l’une de la défense des ouvriers français, l’autre de la reprise du projet gaullien – les deux ne s’excluant naturellement pas, bien au contraire – les deux devraient en effet se retrouver derrière une approche d’un « libéralisme à la française » mélangeant la liberté d’entreprendre individuelle, protégée des spoliations fiscales, et une politique de grands travaux structurants dans laquelle l’État interviendrait. Le problème est que de nos jours le libéralisme que l’on vend n’est plus ce libéralisme d’entrepreneurs et n’accepte pas non plus de collaboration avec l’État, car c’est un libéralisme mondialisé et financiarisé. Des clarifications seraient les bienvenues.https://5fd241a83c10745020f6ca15fa2d1d95.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Edouard Husson : A vrai dire, nous avons affaire à deux candidats qui ne se ressemblent pas du tout. Marine Le Pen tend à s’établir. Elle rêve de respectabilité. Elle pense pouvoir sortir de la « malédiction des Le Pen » en donnant des gages au système qui la marginalise.  Eric Zemmour, lui, fut pendant des années, l’enfant terrible du journalisme français mais il était dans le système. Désormais, il a décidé de transformer en capital politique son sens de la provocation et son courage intellectuel. Il en vient donc à ressembler beaucoup plus à Jean-Marie Le Pen qu’à Marine. Il partage aussi avec Jean-Marie Le Pen une grande intelligence. Ce dernier savait en faire une action politique. On verra si Zemmour est capable de passer jusqu’au bout de l’intellect à l’action. En tout cas, être à 15% – autant que deux professionnelles de la politique comme Marine Le Pen et Valérie Pécresse, est déjà une remarquable performance. 

Jean-Philippe Moinet : Le point de ressemblance le plus clair entre Marine Le Pen et Eric Zemmour, conforme à toutes les extrêmes droites au-delà des formes, est de miser sur le plan idéologique, programmatique et sémantique sur la différenciation Français/étrangers, sur une immigration présentée comme une prétendue « invasion », l’étranger servant alors d’épouvantail en tous domaines, permettant d’amalgamer une série d’autres problèmes : l’’insécurité « ordinaire » bien sûr comme le terrorisme, mais aussi le logement, les aides sociales ou l’emploi. Avec plus ou moins de brutalité dans la présentation de ce clivage nationaux/étrangers, Marine Le Pen et Eric Zemmour se retrouvent dans ce que le FN nommait, du temps de Jean-Marie Le Pen, la « préférence nationale ». Cela permet à l’extrême droite française, comme à toutes les autres extrêmes droites ailleurs ou dans l’histoire, de pointer classiquement «un danger » majeur, un ennemi commun à tous les Français, et de donner une explication à une série de problèmes contemporains et complexes. C’est simpliste mais ça marche, pour un public qui apprécie une grille de lecture claire et prête à emploi, électoralement. 

Les points de dissemblances entre Marine Le Pen et Eric Zemmour existent aussi. On le sait, la première a joué la carte d’une nette distanciation avec certaines thèses et postures de son père, Jean-Marie Le Pen, qu’elle a fini par sortir de la présidence d’honneur du RN. Elle a stratégiquement assumé une rupture avec un positionnement qui apparaissait trop affiché (par exemple en matière d’antisémitisme et de révisionnisme) et trop radical dans la présentation: c’est ainsi qu’elle est par exemple passé d’un programme de «préférence nationale» à celui de «priorité nationale». Cela ne change pas grand-chose sur le fond mais la tonalité, elle y a veillé, a été moins brutale. A l’inverse, le polémiste Zemmour a fait toute sa notoriété sur… la polémique en continu, le « clash » permanent, une radicalité assumée, des provocations volontaires, allant de sa tentative de réhabilitation de Pétain et du régime collaborationniste – qu’il présente, contre tous les travaux d’historiens sérieux, comme ayant été protecteur des juifs ! –  à ses sorties télévisuelles sur l’islam ou les migrants, comme celle sur les mineurs isolés, présentés comme « voleurs, assassins, violeurs, c’est tout ce qu’ils sont ! »

Marine Le Pen et Eric Zemmour ont donc fait deux choix stratégiques opposés : la première a cherché à adoucir l’image du FN rebaptisé RN et à rassurer l’électorat en rompant avec son père ; le second, à l’inverse, a marqué une orientation et une méthode proches de celle de Jean-Marie Le Pen, qu’il n’a d’ailleurs pas hésité à fréquenter dans la dernière période, suscitant l’automne dernier des déclarations de « sympathie » venant du vieux fondateur du FN qui, comme lui, a été condamné plusieurs fois par la justice. Cette différence a expliqué le succès (dans un premier temps en tout cas) de la candidature Zemmour, qui a repris le « créneau » laissant vacant par Marine Le Pen, en terme de radicalités affichées et assumées.

Les deux personnalités sont souvent présentées comme les deux faces d’une même offre. S’agit-il vraiment du même produit ? N’y en a-t-il pas une qui berce dans le populisme et un autre dans le souverainisme identitaire ?

Christophe Boutin : Le terme de « populisme » que vous évoquez ici, une notion autour de laquelle, avec Olivier Dard et Frédéric Rouvillois, nous avons dirigé le Dictionnaire des populismes, est ambigu. Pour faire simple, disons que le populisme tel que l’on peut le concevoir en Europe de l’Ouest, et notamment en France aujourd’hui, est essentiellement une réaction. C’est la manifestation de la volonté d’un peuple que l’on cherche à toute force à engager dans une voie progressiste qui ne lui convient pas, parce qu’elle détruit toutes les structures d’appartenance qui lui étaient autant de protections – famille, nation, commune, métier -, à reprendre son destin en main.

La révolte populiste a connu en France son acmé avec la crise des Gilets jaunes – au moins au début, alors que le mouvement n’avait pas encore été récupéré par l’extrême gauche. Or Marine Le Pen s’est montrée relativement discrète alors, et le RN est sans doute passé ici à côté d’une chance pour s’affirmer comme le principal parti d’opposition à la politique d’Emmanuel Macron et de défense des intérêts du peuple. Là encore, le poids du vote d’un électorat âgé qui ne souscrivait pas aux violences supposées que montraient les médias mainstream a pu jouer. 

Érix Zemmour a conscience de cela, et de la nécessité qu’il y aurait à fédérer ce qui représente en fait les deux faces du conservatisme : un conservatisme des classes moyennes supérieures, cultivées, celui que l’on associe souvent spontanément à la notion, mais aussi le conservatisme des classes populaires, qui ne souhaitent pas plus voir disparaître leur monde, notamment sous les coups de boutoir d’une immigration dont ils subissent de plein fouet les effets négatifs. Les deux se retrouvent de nos jours dans une même crainte de leur propre déclassement d’abord, de celui, prévisible, de leurs enfants ensuite – l’ascenseur social étant en panne et les politiques de discrimination étant pour eux des discriminations négatives -, et de celui de leur nation enfin, ce patrimoine commun qui est celui de ceux qui n’ont rien.

En ce sens donc, il est impossible de séparer populisme et identité : le peuple auquel il s’agit de redonner le pouvoir, par exemple par le biais de ces indispensables référendums d’initiative populaire, n’est pas le simple agrégat d’individus présents sur un territoire pour profiter de ce que les générations précédentes construisirent pour leurs descendants, mais une unité dont on présuppose la cohérence autour de mythes et de valeurs, d’une langue et d’une histoire. Or, on l’a dit, l’évolution du discours du RN, moins souverainiste et moins identitaire, ouvrait la possibilité à d’autres de s’emparer de ces thèmes : la nature, même politique, a horreur du vide.

S’agit-il pour autant du même produit ? Il est adapté pour l’instant à des catégories socioprofessionnelles différentes : le discours de Marine Le Pen s’adresse prioritairement à ce qui est maintenant une part non négligeable de sa base électorale, et qui lui reste fidèle, un électorat populaire – d’ailleurs partiellement venu de la gauche ; au contraire, le discours d’Éric Zemmour attire de manière privilégiée les CSP+, certaines venues de LR, d’autres qui se résolvaient à voter RN mais en trouvant cela un rien vulgaire. Si l’on reprenait la distinction de René Rémond des trois droites, et en constatant que la droite orléaniste, maintenant droite progressiste, repart vers une gauche dont elle est venue, il est amusant de constater que c’est Marine Le Pen qui, dans la pratique, se rapproche de la droite bonapartiste, quand l’admirateur de Napoléon, Éric Zemmour, serait lui plus proche de la droite légitimiste. Edouard Husson : Marine Le Pen se complait dans la détestation des élites. Eric Zemmour a encore un peu de mal à parler au peuple. Mais je n’en ferais pas des doctrines. Il y a aujourd’hui, dans cette élection présidentielle, une gauche, un centre et une droite parfaitement identifiable. Marine Le Pen et Zemmour couvrent à eux deux l’offre de droite. Valérie Pécresse et le président sortant se disputent le centre. Entre Emmanuel Macron et Valérie Pécresse, il y a des nuances de caractère, de tempérament mais pas de vraie différence sur le fond. Par histoire politique, Valérie Pécresse occupe un peu mieux le centre-droit et Emmanuel Macron le centre-gauche. Eh bien, c’est la même chose pour Zemmour et Marine Le Pen. Ils touchent tous les deux toutes les catégories sociales. Ils défendent tous les deux l’existence, la survie de la France. Là où Emmanuel Macron et Valérie Pécresse veulent garantir la rente des élites françaises dans la mondialisation, Eric Zemmour et Marine Le Pen ont naturellement vocation à défendre les classes moyennes et populaires. Ils se gênent l’un l’autre, à première vue, occuper l’ensemble du champ. Ou plutôt Marine Le Pen ne peut plus occuper ce champ nationiste entier; et Zemmour ne le peut pas encore. Éric Zemmour n’arrête pas de revendiquer l’union des droites alors que Marine Le Pen ne veut pas en entendre parler, qu’est ce que cela révèle de la nature des candidatures ? Est-ce que cela relève d’une stratégie où d’une différence de nature idéologique ?A quoi reconnaît-on que Marine Le Pen est une femme de droite qui rêve de reconnaissance sociale? Elle veut à tout prix ne plus avoir l’air de droite. Zemmour a raison. La seule solution est l’union des droites. C’est la stratégie que Marine Le Pen a raté en 2012, après la défaite de Sarkozy. Encore une fois, Marion Maréchal, dans tous les sondages faits depuis 2019, montre que l’union des droites a un potentiel de 30%. Cela ne veut pas dire unir les appareils mais créer un nouveau parti. Valérie Pécresse est en train de dédroitiser définitivement LR; et le RN se vide d’une partie de ses cadres, nationaux et locaux. Eric Zemmour saura-t-il faire de « Reconquête » le noyau d’un grand rassemblement de la droite nationiste; d’un nouveau rassemblement du Pauple Français? Il y a des législatives après les présidentielles.  https://5fd241a83c10745020f6ca15fa2d1d95.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Jean-Philippe Moinet : Les deux personnalités cherchent bien sûr à se différencier, on voit que la guerre est même ouverte entre les deux candidats dans la course à une éventuelle sélection au deuxième tour de la présidentielle, mais ils représentent globalement une même offre politique, celle d’un national-populisme tendance xénophobe (qui peut se différencier d’un autre national-populisme, de gauche radicale celui-là, martelant de la même manière un discours anti-élites, s’en prenant de la même manière aux contre-pouvoirs indépendants – la justice ou les médias – prenant aussi méthodiquement pour cible l’Union européenne et appelant à des rapprochements avec des régimes autoritaires comme celui de la Russie de Poutine). 

La différence entre le national-populisme de Marine Le Pen est qu’il a il est vrai drainé la protestation d’un électorat populaire (notamment chez les ouvriers et les chômeurs), alors que le positionnement anti-élites d’ Eric Zemmour « parle » davantage, d’après les études d’opinion, à une partie de la bourgeoisie, parfois catholique (tendance Philippe de Villiers), attirée par l’affirmation des thèses dîtes « identitaires » qui cherchent à ramener sans cesse le débat public sur la question des origines (ethno-raciales) ou de la religion, l’islam étant pris comme un bloc indifférencié servant d’épouvantail. Marine Le Pen, officiellement en tout cas, a au contraire plusieurs fois indiqué que l’identité nationale se distingue d’une appartenance (ou exclusion) religieuse, et que l’islam pouvait naturellement se distinguer de l’islamisme. Elle ne le dit pas trop fort, sachant qu’amalgamer islam et islamisme est une facilité appréciée par tout un public mais elle veut sans doute, de ce point de vue, ne pas s’éloigner d’une approche républicaine de la Citoyenneté (fondée, comme le dit l’article 1er de la Constitution, « sans distinction de races ou de religions »). 

Eric Zemmour, pour sa part, a préféré miser sur des amalgames grossiers, qui ont été performants (sur le plan télévisuel) pour polariser et constituer sa marque, au sens marketing du terme. Cela lui a été utile pour le propulser sur la scène politique à l’automne dernier mais cela est devenu une limite depuis janvier, sa radicalité créant une répulsion, mesurée chez les Français, comme supérieure à celle de Marine Le Pen. Or, même dans une bataille de premier tour, une répulsion forte peut être un handicap et aboutir à une impasse.

Éric Zemmour n’arrête pas de revendiquer l’union des droites alors que Marine Le Pen ne veut pas en entendre parler, qu’est ce que cela révèle de la nature des candidatures ? Est-ce que cela relève d’une stratégie où d’une différence de nature idéologique ?

Christophe Boutin : Cela relève beaucoup plus de stratégies différentes que de divergences idéologiques.  Tous les partis sont un jour confrontés à cette question de l’alliance avec les autres formations qui peuvent paraître participer à un même combat politique – qui ont, à un moment ou un autre, un ennemi commun.

Choisir de ne pas s’allier permet d’abord de rester seul maître à bord du vaisseau, : sur un plan idéologique, cela permet de rester seul à définir les fondamentaux du programme ; sur le plan tactique, seul à privilégier tel ou tel mode d’action. On considère alors que le nombre de militants n’est rien sans une solidarité d’appartenance partisane liée à une solidarité doctrinale, et que rassembler des gens trop divers pour faire nombre serait contre-productif, de telles alliances pouvant éclater à tout moment. Reste une autre question, très pratique, sur laquelle on ne s’étend généralement guère : ne pas s’allier permet aussi de ne pas avoir à partager les postes au sein du parti, ou les circonscriptions électorales.

Une tactique qui, disent ses opposants, peut surtout conduire à rester sur la touche, faute d’électeurs en assez grand nombre pour franchir les seuils électoraux, des électeurs lassés en sus par des guerres qui leur semblent picrocholines, au lieu que l’alliance les rassemble, leur offre une visibilité, les rassure. La nécessité même de devoir définir comme programme un « plus petit dénominateur commun », s’il peut écarter certains au premier tour, rendrait aussi moins clivant, et pourrait donc plus attirer au second. 

D’un côté donc on reste ferme sur ses positions, attendant que les autres formations, n’arrivant pas à percer électoralement, disparaissent, et que l’on en récupère les électeurs sans avoir à s’embarrasser des chefs. C’est, semble-t-il, le choix de Marine Le Pen, et on a vu les limites des alliances d’appareil avec son rapport à DLF, la formation de Nicolas Dupont-Aignan, en 2017 : on accepte le soutien, mais on n’offre pas pour autant des circonscriptions. Le choix inverse a été, cette même année 2017, celui d’un Emmanuel Macron qui a sans doute payé bien cher en circonscriptions et en postes le soutien du MoDem.

La stratégie contraire est donc celle l’union des droites, pour reprendre la formule qu’emploie maintenant, après bien d’autres (dont Robert Ménard), Éric Zemmour. Elle suppose de trouver un « programme commun » qui ne soit pas trop réduit, pas trop édulcoré pour qu’il ait encore une cohérence idéologique, et de rassembler, au-delà des formations, les divers électorats de cette droite conservatrice que nous avons évoquée, militants du RN et de DLF, soutiens de Jean Lasalle ou de François Asselineau, nouveaux adhérents de Reconquête bien sûr, et même adhérents de LR lassés de sa dérive progressiste. https://5fd241a83c10745020f6ca15fa2d1d95.safeframe.googlesyndication.com/safeframe/1-0-38/html/container.html

Mais cette stratégie butte ici sur trois choses. D’abord, sur la question récurrente du choix du chef le mieux à même de mener le combat. Ensuite, comme souvent, sur la thèse du « vote utile » étayée par les sondages qui donnent à tel ou tel plus de chances de l’emporter au second tour, et qui poussent certains électeurs à le soutenir dès le premier. Enfin, sur le choix que peuvent faire certains de se satisfaire du seul maintien de leur boutique électorale, de son financement et des places qu’elle peut offrir.

Les choses pourraient-elles changer ensuite ? Les élections législatives en offriront peut-être un moment plus adapté. C’est là en effet que Reconquête pourra démontrer sa place réelle sur l’échiquier politique, et là que, par l’existence ou non d’accords de désistement systématiques entre Reconquête, le RN et d’autres formations, pourra se mettre en place une alliance de la droite conservatrice. Si elle ne le faisait pas, et si elle ne pouvait se structurer à l’Assemblée nationale comme force d’opposition, cette dernière se condamnerait en tout cas à ne subsister que comme faire-valoir des partis progressistes.

Jean-Philippe Moinet : L’étendard de « L’union des droites » a depuis longtemps été utilisé à l’extrême droite, par exemple par Bruno Mégret au FN il y a 40 ans, ou Marion Maréchal-Le Pen au RN plus récemment. Objectif : faire exploser la frontière entre la droite républicaine et l’extrême droite. Eric Zemmour est dans cette continuité là, s’appuyant sur des maillons faibles du parti LR tentés par ses thèses (comme Eric Ciotti, qui ne s’en cache pas) ou par sa candidature (comme Guillaume Peltier, ex-vice président LR pro-Xavier Bertrand qui a rejoint la campagne Zemmour). 

Marine Le Pen n’est pas dans cette logique là. Elle en a une autre : elle mise davantage sur un clivage, autant sociologique que politique, qui consiste à chercher toutes les voix populaires (y compris venant de gauche ; ce qui a été partiellement réussi par exemple dans les régions désindustrialisées, Hauts-de-France et Grand Est) en opposition aux voix « élitaires », pour reprendre l’analyse et la thèse du sondologue Jérôme Sainte-Marie. C’est un autre pari. La candidate du RN dit qu’elle n’a que faire d’une « Union des droites », elle se situe ailleurs, dans ses intentions en tout cas, que sur un échiquier politique classiquement réparti. Cela relève bien plus d’une différence stratégique que d’une différence de nature idéologique, entre ces deux candidats. Nous verrons lequel des deux paris aura le plus de succès (si Eric Zemmour recueille suffisamment de parrainages de maires), au 1er tour de la présidentielle.

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