Attaque d’une prison en Syrie : doit-on craindre le retour d’un califat islamique ?

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Attaque d'une prison en Syrie : doit-on craindre le retour d'un califat islamique ?
Depuis ce jeudi, des combats font rage entre Daesh et les forces kurdes à la prison de Ghwayran à Hassaké, dans le nord-est du pays
FADEL SENNA / AFP

Terrorisme

Propos recueillis par Vincent Geny. MARIANNE

Publié le 24/01/2022

Depuis le 20 janvier, des combats font rage entre Daesh et les forces kurdes à la prison de Ghwayran à Hassaké, dans le nord-est de la Syrie. Les djihadistes ont attaqué le camp et libéré plusieurs centaines de prisonniers, selon l’État islamique. L’offensive fait craindre un retour en force du groupe. Décryptage avec le journaliste Wassim Nasr, spécialiste des mouvements djihadistes.

Doit-on craindre le retour d’un califat islamique en Syrie ? La question est sur toutes les lèvres après l’attaque de la prison de Ghwayran à Hassaké, dans le nord-est du pays, ce jeudi 20 janvier. Une centaine de combattants de Daesh, l’acronyme arabe de l’État islamique, ont lancé une attaque sur le pénitencier tenu par les forces kurdes. Selon l’agence de presse du groupe terroriste, plusieurs centaines de combattants ont été libérées. Les combats sont toujours en cours.

Selon le Bureau de coordination des Affaires humanitaires de l’ONU, 45 000 personnes auraient fui leurs maisons en raison de l’assaut. L’Observatoire syrien des droits de l’Homme (OSDH) dénombre, ce lundi, 154 personnes tuées, dont 102 jihadistes, 45 combattants kurdes et sept civils. La prison compte environ 3 500 membres présumés du califat. L’ampleur de l’assaut est inédite depuis la chute de l’organisation en 2019. L’attaque signe-t-elle le retour de Daesh sur le devant de la scène ? Pour y voir plus clair, Marianne a échangé avec Wassim Nasr, journaliste pour France 24, spécialiste des mouvements djihadistes et auteur d’État islamique, le fait accompli (Plon, 2016).

Marianne : Depuis sa défaite il y a trois ans, l’État islamique s’est fait relativement discret en Syrie. Comment interprétez-vous l’assaut de la prison de Ghwayran ?

Wassim Nasr : Cette attaque n’a rien d’anecdotique et se lit sous un double prisme. Tout d’abord doctrinal : libérer les djihadistes emprisonnés fait partie du dogme de l’État islamique. Stratégique ensuite : en libérant ces détenus, ils récupèrent aussi des combattants pouvant renforcer les rangs pour la suite. On retrouve le même schéma qu’en Irak dans les années 2013-2014. Ceux qui avaient été libérés à l’époque ont, par la suite, constitué le commandement du califat. Par ailleurs, l’État islamique avait déjà attaqué cette même prison le 21 novembre dernier, mais la tentative avait été avortée par les forces kurdes, appuyées par les Américains.

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Mais cette fois-ci l’attaque a été beaucoup mieux élaborée et coordonnée. Deux attentats aux portes de la prison ont sonné le début de l’attaque. Une mutinerie s’est organisée, puis une autre équipe s’en est prise aux miradors. Deux autres groupes ont enfin été postés pour couper la route à d’éventuels renforts. Par cette attaque, Daech a envoyé un message fort : les djihadistes sont à nouveau capables de monter des opérations complexes. À plus forte raison dans une prison qui est censée être un des lieux les plus sécurisés.

Pourquoi cette prison en particulier ?

À Ghwayran se trouvent aussi bien des combattants lambda que des figures connues. Précisons qu’il ne semble pas y avoir de djihadistes occidentaux, qui sont surtout détenus à Derik, dans le nord du pays. Par cette attaque, l’État islamique fait une démonstration de détermination et de mobilisation très forte. Depuis quelques jours, on voit des vidéos d’évadés qui font allégeance à l’État islamique. Des enfants se trouvent aussi dans cette prison. Ils y étaient entassés comme du bétail et ont grandi entre quatre murs après avoir été arrêtés avec leurs parents. Ceux qui avaient 12 ans à l’époque en ont 16 et aujourd’hui et ils sont prêts à se battre jusqu’au dernier pour ceux qui ont brisé leurs chaînes. Ils sont redevables à l’État islamique.

En laissant aux Kurdes le soin de s’occuper et de sécuriser les geôles des combattants de Daesh, cette situation était-elle écrite ?

L’attaque était inévitable. Notamment à partir du moment où nous avons décidé de laisser la garde des prisonniers djihadistes aux mains des Kurdes qui ne peuvent pas empêcher, seuls, ce genre d’attaques. En laissant les combattants de Daesh sous leur contrôle, nous avons mis le problème sous le tapis. D’aucuns estimaient que le système judiciaire français n’aurait pas pu s’occuper des terroristes.« Conserver la main sur la prison, même une seule heure aurait déjà été un succès pour eux. Imaginez quatre jours ! »

Pourtant, chez nous, nous n’avons jamais connu ce type d’assaut dans les prisons où les djihadistes sont incarcérés. Or, ces attaques restent récurrentes en Irak, en Syrie ou même au Congo. Par exemple, quand en 2013-2014, l’Irak était encore un État organisé, les autorités n’ont pas pu, non plus, empêcher cela. Concernant les enfants, comme je le dis plus haut, nous avons préparé par ce genre de politique les combattants de la nouvelle génération.

Au-delà de nouvelles troupes, qu’espère tirer Daesh de son attaque ?

Par la sophistication de son action, l’État islamique parvient à faire un énorme coup de propagande. Conserver la main sur la prison, même une seule heure aurait déjà été un succès pour eux. Imaginez quatre jours ! Depuis le premier soir, tout le temps passé à combattre est du bonus. Ils montrent aussi qu’ils tiennent tête aux unités américaines qui sont descendues sur le terrain aux côtés des Kurdes. Symboliquement, c’est fort.

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On dit pourtant que les forces de Daesh ont été vaincues en 2019. Mais, ils ont réussi à se réorganiser. Comment expliquer une telle capacité à revenir sur le devant de la scène ?

En réalité, en Syrie, l’État islamique a encore une présence assez libre et fluide, notamment à l’ouest de l’Euphrate. La zone est certes contrôlée par l’armée syrienne et des milices chiites et couverte par l’aviation russe. Mais le territoire est immense et les terroristes se constituent en convoi que les Russes ne parviennent pas à attaquer. L’aviation russe n’est pas aussi performante que celle des États-Unis et ils manquent de moyens, notamment de drones, pour les attaquer efficacement.« Après la déclaration du califat, leur plus gros coup est d’être parvenu à s’exporter à l’extérieur de l’Irak. Ils sont partout aujourd’hui. »

De fait, les terroristes font beaucoup de dégâts dans cette partie du pays. À l’est, ce sont les Kurdes qui gèrent le terrain. L’État islamique a beaucoup plus de mal à se constituer en groupes donc ils œuvrent par de petites attaques ponctuelles comme des assassinats ciblés, des bombes et parfois des actions plus élaborées. Mais l’attaque de la prison, je le répète, reste du jamais vu en matière de coordination et d’organisation depuis 2019.

Comme vous le dites, l’attaque est inédite. Est-ce pour autant le début d’un retour en force de Daesh ou une simple action d’éclat ?

Leur but est atteint. Pour les djihadistes, il s’agissait de contrôler la prison et de sortir les leurs. Ils peuvent largement s’en contenter. Il ne faut pas imaginer que c’est le début d’une quelconque offensive générale. Ils n’ont pas besoin d’aller au-delà. La volonté de l’État islamique reste inchangée, ils veulent instaurer un califat islamique pour y faire régner la charia. Ils n’ont pas varié depuis leur création en 2006 même si certains impératifs changent la stratégie de l’organisation. Avec du recul, la période califale, de 2014 à 2019, est une petite parenthèse de leur histoire.

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Après la déclaration du califat, leur plus gros coup est d’être parvenu à s’exporter à l’extérieur de l’Irak. Ils sont partout aujourd’hui. La filiale au Nigeria est particulièrement inquiétante. Après la chute du califat, l’État islamique est passé de groupes circonscrits à l’Irak à une marque mondiale. Ce qui se passe depuis jeudi est donc un bon coup de pub. Veulent-ils en faire la première pierre à un nouvel édifice califal ? C’est possible. Mais ce n’est pas comme s’ils étaient en mesure de lancer de vastes opérations militaires de suite comme dans un passé récent.

Par Vincent Geny

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