Bérénice Levet : « Ce n’est pas l’état de la planète qui enivre les écologistes mais la disqualification du modèle occidental de civilisation »

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Atlantico : Bérénice Levet, vous publiez « L’écologie ou l’ivresse de la table rase » aux Editions de l’Observatoire. Vous décrivez l’emprise d’une certaine vision de l’écologie actuellement à l’œuvre au sein de notre société, une écologie plus occupée à « changer les comportements et les mentalités », à convertir les âmes, à remodeler nos imaginaires et nos rêves, qu’à préserver ce qui peut, et doit l’être en matière de climat et face à l’urgence du changement climatique. Vous dénoncez notamment l’ivresse de la table rase et évoquez la régénération de l’humanité, pouvez-vous revenir sur ces notions au cœur de la pensée écologique dominante et conquérante au sein de la société ?

Bérénice Levet : Ne nous y trompons pas en effet, très peu de tourment, d’inquiétude dans l’écologie telle qu’elle s’incarne aujourd’hui, l’esprit de repentance et la passion judiciaire dominent. La nature, les animaux sont des alibis pour l’écologie politique et associative. Ce qui enivre les écologistes, c’est la disqualification du modèle occidental de civilisation. A la liste, déjà longue, des victimes dont l’Occident se serait rendu coupable, à savoir les femmes, les Noirs, les musulmans, les homosexuels, les transsexuels et autres minorités et diversités, selon l’intrigue simplissime à laquelle se résumerait pour eux notre histoire, ils se grisent de pouvoir ajouter le climat, la Terre, les bêtes. L’écologie est une des bannières sous lesquelles s’opère le vaste chantier de la déconstruction de la civilisation occidentale et singulièrement de la civilisation française. « Réinventer » nos sociétés, nos villes, nos vies, tel est leur mot d’ordre et leur ivresse. Non pas conserver, préserver, prendre soin de ce qui est demeure.

C’est pourquoi parler de totalitarisme vert n’est pas totalement sans objet. Nous avons là un nouvel avatar de ce qui fait le cœur du totalitarisme, pour reprendre la féconde analyse d’Hannah Arendt, la politique comprise comme fabrication, comme ingénierie sociale et anthropologique. Il s’agit de « changer » l’homme, de le régénérer. Souvenons-nous du redoutable aveu des ambitions chimériques des Verts du maire de Poitiers Léonore Moncond’huy appelant à changer les rêves des enfants. Les ruines les enthousiasment, je renvoie à l’exergue du livre de Julien Bayou ou au slogan de Sandrine Rousseau, pendant la campagne des primaires d’EELV, « Oui, les temps changent », votre vieux monde s’éboule et c’est une très heureuse nouvelle. Car la désormais porte-parole du candidat Jadot à la Présidentielle, n’a de cesse de fustiger un Occident qui vivrait du triptyque « prendre, utiliser, jeter » mais comment elle-même se comporte-t-elle à l’endroit de notre civilisation ?

Depuis les élections municipales de juin 2020, nous disposons de huit laboratoires d’observation et d’expérimentation car c’est ainsi que les maires EELV regardent les villes dont ils sont devenus les princes. Ils n’ont aucun souci des spécificités des villes, ils ne sont l’obligés d’aucune tradition, d’aucune histoire, d’aucun passé, ils rabotent et adoptent tous un même schéma. J’ai ausculté la chose de très près : langue et écriture inclusive à tous les étages,  écoles dégenrées, budgets genrés, végétalisation, repas sans viande…

Ecologie conquérante, dites-vous, en effet, en somme, et aussi paradoxal que celui puisse paraître, les écologistes ne rompent en aucune façon avec le paradigme de l’homme maître et possesseur de la nature et se font les funestes maîtres et possesseurs de la nature, des paysages, du génie des lieux – je consacre un chapitre aux éoliennes – et non moins maîtres et possesseurs de la culture, du donné civilisationnel. Ce sont les deux grands axes de mon analyse : l’écologie comme facteur d’insécurité culturelle – et je m’efforce d’établir que si l’écologie n’est guère populaire, ce n’est pas seulement parce qu’elle accable de taxes et de normes les classes populaires et moyennes, mais aussi parce qu’elle broie sous les meules de la raison écologiste les attachements, les fidélités des populations à leurs mœurs, à leurs paysages, autrement dit à leur univers familier et pour qui a le souci de l’humaine nature, ce ne sont pas des points de détail.

Autre indice de ce que l’écologie contemporaine s’inscrit dans la droite ligne de la mentalité fonctionnelle de la modernité, son indifférence à d’autres critères de l’efficacité, de la rentabilité, de ce que Heidegger appelle l’arraisonnement, l’obsession de l’utilité, rendre raison de son être… dans l’indifférence parfaite à la beauté, l’agrément, la continuité d’une civilisation. Là encore, l’exemple des éoliennes est édifiant et c’est à EDF qu’il revient d’avoir vendu la mèche au travers d’une publicité : « Avant le vent, c’était juste du vent. D’ici à 2030, EDF va encore doubler sa capacité de production d’énergies renouvelables ». Enfin le vent allait-il servir à autre chose qu’à soulever le jupon des filles ou à incarner la gamme infinie de nos émotions – je renvoie au précieux ouvrage d’Alain Corbin, La Rafale et le Zéphyr (Fayard éditions) qui, hasard de l’édition, paraissait alors même que le slogan du producteur d’électricité se diffusait dans la presse. Bref, après le Rhin, fournisseur de pression hydraulique, pour reprendre l’exemple de Heidegger, voici venu le temps du vent, fournisseur d’électricité.

Si l’écologie n’est pas populaire, ce n’est pas tant, ainsi qu’une lecture condescendante l’interprète, que le peuple serait indifférent à la fin du monde et ne se soucierait que de la fin du mois, mais qu’il est occupé et préoccupé  – et c’est une noble disposition – de la fin de son monde, ce monde façonné par ceux qui nous ont précédés sur cette terre, qu’ils nous lèguent et confient à notre garde. La gratitude est une vertu parfaitement étrangère aux écologistes.    

Les batailles idéologiques ont-elles définitivement triomphé sur les enjeux environnementaux et sur l’écologie ? Comment expliquer les alliances et la porosité entre cette vision de l’écologie et le féminisme identitaire, le décolonialisme, l’islam politique, le wokisme, la « cancel culture » ? En va-t-il de la survie de la civilisation et des idées des Lumières ?

Bérénice Levet : L’alliance, la connivence de l’écologie telle qu’elle s’incarne aujourd’hui avec l’idéologie woke se noue autour de ce Grand récit d’un Occident dont toute l’histoire se résolverait dans une grande fabrique de victimes, ainsi que je l’ai dit.

Je parle d’une victoire à  la Pyrrhus car l’inquiétude écologiste était l’occasion d’être rapatriés sur Terre, dans le monde concret, sensible, elle était aussi l’occasion de renouer avec la politique au sens fort, l’occasion de poser la question de ce que nous faisons, de ce que nous poursuivons et de ce que nous hasardons, non pas dans le général, mais au cas par cas. Mais préemptée par la gauche, depuis les années 1960-1970, elle a tourné à l’idéologie et au dogme. Loin d’ouvrir un espace de questionnement, ce qui est le cœur de l’esprit des Lumières – qui est une philosophie fondée sur la conscience de la finitude humaine,  nous sommes voués à la discussion car aucun homme, ici-bas, ne peut se prévaloir de détenir le fin mot de l’histoire, nul ne peut se prétendre dépositaire de l’absolu – « l’urgence climatique », le « salut de la Terre »  sont des fins justifiant tous les moyens. Il y a du Molière dans la dramaturgie actuelle du climat, quelque chose entre « le  Poumon, le Poumon, vous dis-je » de Toinette et voilà  pourquoi votre fille est muette ».

Je ne prétends pas toutefois que l’effraction dans nos vies et surtout dans la vie de la cité des questions écologiques ait été sans effet.

Mais l’écologie ne doit pas être la politique première. Une politique qui repartirait de l’homme, des hommes, de ce que Simone Weil appelait les besoins fondamentaux de l’âme humaine, l’enracinement, l’inscription dans un lieu, dans une histoire servirait la nature. Tout le malheur des hommes vient de ce qu’ils vivent comme en lévitation sur cette terre, et tel est le résultat du primat de l’économie sur toute autre considération. Si la Terre souffre des émissions de gaz à effet de serre induites par les transports, l’homme ne souffre pas moins de vivre dans des villages réduits à l’état spectral, contraint de prendre sa voiture pour se rendre à son travail ou au supermarché. La dégradation de l’une et la déshumanisation de l’autre marchent de concert. C’est aussi pourquoi la langue, les Humanités devraient être au cœur d’une politique écologique : les mots sont des instruments de perception, je le montre avec Proust. La nature souffre de n’avoir plus été regardée que comme moyen, que comme stock de ressources, comme donnée quantitative, il nous faut retrouver les mots qui l’expriment comme réalité sensible, charnelle. Or là encore les écologistes militants sont d’épouvantables fossoyeurs de la langue.

N’assiste-t-on pas à un revirement de situation idéologique et politique sur la question des éoliennes au sein de la société française ? Ce totem pour les écologistes est de plus en plus décrié par les riverains ou certaines personnalités, on se souvient notamment des propos de Stéphane Bern ? Est-ce le signe d’un recul, d’un infléchissement de l’idéologie écologiste que vous dénoncez dans votre ouvrage ?

Bérénice Levet : Les populations n’ont jamais consenti à la pollution visuelle et sonore des éoliennes. La mobilisation et l’engagement de Stéphane Bern en effet et aussi d’intellectuels de renom ne sont pas restés sans effet et ont mis la question sur le devant de la scène. En février 2020, j’avais pris l’initiative d’une lettre ouverte au Président Macron signée par Alain Finkielkraut, Jean-Pierre Le Goff, Benoît Duteurtre, Yves Michaud, Patrice Gueniffey ainsi que Stéphane Bern qui a paru dans Causeur. Je me permets d’y renvoyer les lecteurs (https://www.causeur.fr/eoliennes-ecologie-lettre-ouverte-emmanuel-macron-petition-172257).

Il convient toutefois de rester extrêmement vigilants, le offshore doit être aussi fermement refusé.  L’éolien est une mascarade sur le plan écologique, et ce qu’il soit sur terre ou sur mer.

Les éoliennes sont un totem en raison précisément de leur visibilité : on ne dira pas que l’on a rien fait. C’est du sonnant et trébuchant.  Drapés dans les habits de la vertu écologiste, les promoteurs de ces turbines se révèlent plus redoutables encore que les promoteurs immobiliers des années 1950-1960. Témoin, la montagne Sainte-Victoire qui, par la grâce de Cézanne, était demeurée inviolée jusqu’à ces toutes dernières années et dont l’horizon est désormais, une procédure judiciaire est toutefois en cours, assailli de ces mâts gigantesques.  

L’idéologie ici règne à plein. « Je l’ai mis en état de tout voir sans rien croire », disait Tartuffe, c’est très exactement ce qui se produit : chacun sait qu’elles ne sont pas la solution, et même au contraire, qu’elles sont elles-mêmes un problème : bétonnage des sols, forêts arasées pour les acheminer sur leur lieu d’installation, aucun pays ne pouvant gager son indépendance énergique sur une source extrêmement aléatoire, l’Allemagne est là pour nous édifier, la conversion à l’éolien se fait au profit des usines à charbon mais peu importe pour nos prétendus « éveillés » du climat. 

Ce grand règlement de compte civilisationnel, cette politique de la table rase ne nuit-elle pas aux enjeux concrets et aux menaces réelles liées à l’environnement ? Une autre écologie, une écologie des sens qui s’appuie sur les hommes, sur leurs expériences, sur leurs attachements à un lieu, est-elle possible ?

Bérénice Levet : Une autre écologie est possible, en effet. C’est l’objet de mon dernier chapitre. J’évoque une tradition cachée de la droite que les politiques feraient bien de se réapproprier. Je rappelle que le premier ministère de l’écologie fut institué par Georges Pompidou en 1971. Mais encore faut-il que la droite d’aujourd’hui ne soit pas elle-même enivrée de mouvement, de réinvention, mais se fasse le chantre de l’aspiration à la continuité historique. La nature est mortelle, comme le sont les civilisations, et l’une comme les autres ont besoin d’un être humain capable de gratitude, d’égards, de tact, travaillé par le sens de la responsabilité, répondre du monde, nature et culture mêlées, qui était là avant nous et qui est appelé à demeurer après nous. L’écologie est une question de dispositions humaines à former, à cultiver et non de procès. Le remède n’est pas dans la judiciarisation de nos vies, n’en déplaise aux activistes du climat et autres instigateurs d’« Affaire du siècle ». 

Bérénice Levet publie « L’écologie ou l’ivresse de la table rase » aux Editions de l’Observatoire

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