Olivier Babeau: «Lycées Henri-IV et Louis-le-Grand, ce sont les principes de 1789 que l’on abandonne»

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Par Olivier Babeau LE FIGARO. 24 janvier 2022

Olivier Babeau. Illustration Fabien Clairefond

TRIBUNE – La fin, à Henri-IV et à Louis-le-Grand, de la sélection des meilleurs candidats sur dossier à l’entrée en seconde, au profit d’une procédure revendiquant une forme de discrimination positive, est un véritable reniement pour notre pays, s’alarme le président de l’Institut Sapiens (think-tank libéral).

Les lycées Henri-IV et Louis-le-Grand, à Paris, ne recruteront plus leurs élèves de seconde sur dossier, mais à travers une procédure informatisée où il sera notamment tenu compte d’un «indice de position sociale» attribuant des points bonus.

Le symbole est fort: les deux bastions de l’excellence républicaine, qui profitaient d’une capacité exceptionnelle à sélectionner en fonction de leur niveau les meilleurs élèves venus de partout, sont tenus par le rectorat d’adopter des formes de discriminations positives visant à la mixité sociale. À la sélection sur dossier on substitue un algorithme non seulement relativement opaque, mais qui, surtout, fait du niveau un critère secondaire.

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Il s’agit d’une nouvelle manifestation de la crise du rapport de la France à ses élites. Non seulement la France n’aime plus ses élites, mais elle rêve de pouvoir s’en passer. Plus que jamais habités par la passion de l’égalité décrite par Tocqueville, nous en sommes venus à haïr l’excellence. Comme il l’avait parfaitement compris et décrit, le mouvement d’égalisation des conditions en engendre un autre: celui d’uniformisation des individus.

L’excellence, c’est la différence, or toute différence doit être gommée. Elle humilie ceux qui sont moins bons. Mieux encore: sous l’influence des théories critiques du pouvoir qui stigmatisent nos institutions comme étant des systèmes de domination avant tout héréditaires, on en est venu à considérer les élites comme des imposteurs. Le système de sélection est dénoncé comme étant une supercherie, le savoir lui-même comme une entourloupe mise au point par les dominants.

Il s’agit désormais moins de permettre à tous ceux qui en ont les capacités, quelle que soit leur origine, d’atteindre l’excellence que de briser l’excellence elle-même

Les critiques les plus récentes de l’idéal méritocratique, celles du professeur de droit à Yale Daniel Markovits et de Michael Sandel, de Harvard, soutiennent qu’au fond l’importance grandissante du bagage cognitif à accumuler pour faire les meilleures études et obtenir les meilleurs postes est un piège. Cette barrière édifiée contre les enfants dont les parents sont incapables de l’investissement nécessaire donnerait l’illusion d’une compétition juste. Mais en vérité les mécanismes de concentration de l’influence et de transmission dynastique de la fortune et des privilèges à travers les générations domineraient.

La conclusion logique de cette vision? Il s’agit désormais moins de permettre à tous ceux qui en ont les capacités, quelle que soit leur origine, d’atteindre l’excellence que de briser l’excellence elle-même. Cela arrange formidablement un système éducatif qui s’est révélé incapable de monter le niveau de tous: niveler par le bas est toujours la méthode la moins difficile. L’explosion du taux de mentions très bien dans les établissements d’excellence, passant en dix ans de 20 % à 80 % environ, en est la preuve: le niveau des élèves de ces grands lycées n’est pas plus élevé qu’hier, mais ceux des autres établissements, en moyenne, s’est effondré.

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On a voulu faire croire à la démocratisation réussie de notre école, alors qu’elle s’est faite au prix d’un renoncement continu aux exigences. La baisse a été conquise niveau après niveau, malgré les quelques oppositions, et a atteint l’université. Désormais il s’agit de faire rendre gorge aux quelques îlots qui luttaient encore courageusement. Ils rendent trop visibles, par contraste, une indigence bien plus répandue.

Mais ce qui se joue est plus grave que le seul affaiblissement du niveau scolaire. À travers la contestation du primat inconditionnel de la sélection par le niveau et l’abolition des centres d’excellence au nom de l’égalité, c’est une redéfinition complète de notre conception des élites qui se joue. Il serait bien plus important pour nos élites, imagine-t-on maintenant, d’être «à l’image de la société» que d’être compétentes.

Ce mouvement procède de cette inquiétante extinction des Lumières et souhaite abolir les grands principes sur lesquels notre société est fondée

Ce mouvement procède de cette inquiétante extinction des Lumières et souhaite abolir les grands principes sur lesquels notre société est fondée. La Révolution française avait substitué le talent à la naissance. Souvenons-nous que les pères fondateurs de la Constitution américaine avaient pour idéal un régime d’«aristocratie des talents» (où les plus capables, sélectionnés sur ce critère, dirigent). Thomas Jefferson, tout attaché aux droits de l’homme qu’il était, écrivait:  L’aristocratie naturelle est le don le plus précieux de la nature pour servir à l’instruction, à la confiance et au gouvernement de la société. (…) Ne pourrions-nous pas dire que cette forme de gouvernement est la meilleure, car elle fournit la sélection la plus efficace de ces aristoi naturels aux charges du gouvernement?»

L’idée de sélectionner les «meilleurs» pour choisir les serviteurs de l’État était au cœur de nos écoles publiques et jusqu’à présent nous paraissait aller de soi. Il s’agissait bel et bien de faire émerger des aristocrates de l’esprit ou de la compétence, comme on voudra, qui conduiraient les affaires de l’État pour le compte du peuple, auquel il n’était pas nécessaire qu’ils ressemblassent trait pour trait. Il est étrange de voir revenir, bien sûr au nom du bien et avec les meilleures intentions du monde, une nouvelle forme de sélection par la naissance. Que celle-ci soit inversée, prétendant empêcher les phénomènes d’héritage en choisissant justement ceux que l’on considère comme défavorisés, ne change rien au fait qu’elle veut remplacer le talent comme critère essentiel de distinction.

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On accuse les établissements d’élite (du secondaire comme du supérieur) de ne pas diversifier leurs recrutements. C’est tout à fait exact. Mais la diversité doit se bâtir dans l’excellence, et non en dépit d’elle. Imposer la diversité par une mixité forcée piétinant le seul critère juste, celui du niveau objectif, c’est tuer le patient pour supprimer la maladie.

Car une société juste a autant besoin d’une reconnaissance des talents que d’égalité des chances. La seconde n’existe pas sans la première, puisque les distinctions sociales, comme le précise la Déclaration des droits de l’homme, «ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune». Or seule la compétence réelle peut être utile aux autres. La mixité doit être le produit d’un système éducatif efficace qui porte des élèves de tous horizons à l’excellence ; pas une construction artificielle par quotas construite aux dépens de l’excellence. Si l’argent est un obstacle, les bourses doivent être multipliées. Si le milieu familial est déficient, il faut aider les plus modestes à améliorer l’environnement culturel de leurs enfants et remettre en cause notre école.

La vraie justice sociale n’est pas de briser la sélection des meilleurs, mais de permettre à tous ceux qui en ont les capacités, quelle que soit leur origine sociale, d’en faire partie. Si notre société est bloquée et la progression sociale difficile, la solution n’est pas de supprimer les lieux où l’on cultive l’excellence, mais de les multiplier. Et on peut s’étonner d’une forme de double-discours du ministre de l’Éducation sur ce sujet, laissant son administration supprimer ce qu’il loue dans ses déclarations publiques.

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