Renaud Girard: «L’Amérique gagnera-t-elle contre l’axe sino-irano-russe?»

Réservé aux abonnés

Par Renaud Girard. LE FIGARO. 24 janvier 2022

Renaud Girard. Jean-Christophe MARMARA/Le Figaro

CHRONIQUE – Depuis leurs manœuvres navales communes dans l’océan Indien et le golfe d’Oman en décembre 2019, la Chine, la Russie et l’Iran n’ont cessé de resserrer leurs liens stratégiques, contre une Amérique qu’ils accusent d’ingérence dans leurs affaires intérieures.

Menaces de sanctions économiques contre bruits de bottes à la frontière ukrainienne. Décembre 2021 et janvier 2022 ont été marqués par un grand spectacle de gesticulation entre la Russie et l’Amérique. Bien qu’il n’y ait pas eu le moindre incident terrestre ou maritime réel entre les forces russes et celles de l’Otan, on assiste à une escalade des postures. Les gorilles ne se battent pas, mais ils se frappent la poitrine pour montrer leur puissance. Le dialogue américano-russe actuel se résume à l’expression d’un rapport de force. On se parle encore pour éviter que la guerre froide ne se transforme en guerre chaude par erreur, mais on ne recherche plus une coopération pour faire progresser des intérêts communs.

À LIRE AUSSI«Ce qui se passe maintenant en Ukraine est crucial et aura des conséquences pour les décennies à venir»

On n’arrête pas de se faire des procès d’intention: les Américains accusent les Russes de vouloir envahir l’Ukraine, et les Russes accusent les Américains de vouloir déployer des armes offensives à la frontière russe, de rejouer à l’envers la crise des missiles de Cuba de 1962. Les relations entre Washington et Moscou n’ont jamais été aussi mauvaises depuis le retrait russe d’Afghanistan de 1989.

La question est désormais de savoir où peut mener cette détérioration diplomatique. Peut-elle conduire à un nouvel équilibre – ou déséquilibre – stratégique mondial?

Une chose est sûre: la politique extérieure de Biden, qui poursuit celle de Trump, s’éloigne définitivement de la vieille stratégie kissingérienne, qui voulait que Washington s’arrange toujours pour garder des liens plus proches avec Pékin et Moscou que ces deux capitales orientales entre elles.

N’aurait-il pas été plus intelligent pour les Américains de prendre la Russie avec eux dans cette croisade antichinoise ?

Les Chinois déploieront le tapis rouge à Vladimir Poutine lorsque le président russe débarquera chez eux pour la cérémonie des Jeux olympiques d’hiver. Son tête-à-tête avec Xi Jinping, prévu pour le 4 février 2022, aboutira-t-il à un approfondissement des liens stratégiques Chine-Russie? En mars 2014, les Chinois n’avaient pas voulu reconnaître l’annexion de la Crimée. Aujourd’hui, ils condamnent la prétention américaine à vouloir étendre l’Otan au territoire ukrainien.

Le 23 janvier 2022, un haut responsable de l’Administration Biden a confirmé au Washington Post qu’elle envisageait de restreindre l’exportation des semi-conducteurs à la Russie, pour punir cette dernière de sa politique «agressive» à l’égard de l’Ukraine. La plupart des semi-conducteurs ne sont plus fabriqués aux États-Unis mais leur fabrication utilise des logiciels et des machines américaines, sur lesquels Washington garde un contrôle, via le Foreign Direct Product Rule du département du Commerce. C’est ce règlement qui fut utilisé pour priver de technologie américaine le géant chinois des télécommunications Huawei.

À LIRE AUSSIFrançois d’Orcival: «Poker russo-américain en Ukraine

Si les Américains voulaient jeter la Russie dans les bras de la Chine, ils ne s’y prendraient pas autrement. Depuis le milieu des années 2010, ils ont fait le choix stratégique de défier la Chine et de l’empêcher de les remplacer comme nation leader du monde. Les Américains veulent bloquer les politiques expansionnistes chinoises, qu’elles soient navales en mer de Chine du Sud, ou commerciales vers l’Europe, le Moyen-Orient et l’Afrique – la stratégie des différentes «routes de la soie». N’aurait-il pas été plus intelligent pour les Américains de prendre la Russie avec eux dans cette croisade antichinoise?

Aujourd’hui, ils risquent d’avoir face à eux un bloc oriental, fait de la Chine, de la Russie et de l’Iran. Depuis leurs manœuvres navales communes dans l’océan Indien et le golfe d’Oman en décembre 2019, ces trois puissances n’ont pas cessé de resserrer leurs liens stratégiques, contre une Amérique qu’ils accusent d’ingérence dans leurs affaires intérieures.

Le fiasco américain en Afghanistan a considérablement refroidi les ardeurs de deux démocraties européennes importantes, la France et l’Allemagne

Pour relever le défi de ce nouveau front commun des grandes autocraties, Joe Biden a réactivé le concept wilsonien d’alliance des démocraties. Une alliance bien sûr dirigée par Washington. Ce fut le point central du voyage du président américain en Europe du 9 au 16 juin 2021.

Mais, deux mois plus tard, le fiasco américain en Afghanistan a considérablement refroidi les ardeurs de deux démocraties européennes importantes, la France et l’Allemagne. Aujourd’hui, refusant de jeter de l’huile sur le feu dans la crise ukrainienne, elles s’abstiennent de livrer des armes à Kiev. Par ailleurs, elles ne voient pas leur intérêt à se jeter à corps perdu dans une confrontation avec la Chine.

Face à l’axe oriental Moscou-Téhéran-Pékin, l’Amérique pourra compter sur les puissances navales que sont la Grande-Bretagne, le Japon et l’Australie. Mais le ralliement de l’Inde ne va pas de soi. Les Indiens sont des rivaux des Chinois, mais pas des Russes. Les relations Moscou-Delhi sont au beau fixe depuis Nehru.

En jetant la Russie dans les bras de la Chine, l’Amérique a considérablement compliqué son jeu stratégique.

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :