L’Union européenne aime-t-elle trop les Frères musulmans ?

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FRÈRES SANS FRONTIÈRES 1/5. Proximité avec la Commission, fonds publics, rapports biaisés… La confrérie gravite dans l’orbite des institutions européennes. Enquête.

Par Clément Pétreault Publié le 24/01/2022 LE POINT

Pour qui a une cause à défendre, Bruxelles est un eldorado. On ne compte plus les lobbys déguisés en think tank, les cabinets de conseil aux intitulés énigmatiques et les ONG aux contours flous. Rien de très surprenant à ce que, dans cette capitale de l’influence, on croise le chemin des Frères musulmans. Comme la plupart des groupes religieux, les membres de la confrérie fondée en Égypte en 1928 œuvrent aussi à Bruxelles pour faire avancer leur vision du monde, leurs thèmes, leur « agenda », disent les spécialistes de la question. Il ne faut chercher ni vitrine ni enseigne, juste des noms sur des boîtes aux lettres, au détour de façades ordinaires, des noms récurrents dans des statuts associatifs, ou des communiqués distillés au gré de l’actualité.

Car c’est à travers une constellation de structures, donnant parfois l’apparence d’être issues de la société civile, que la confrérie organise son influence à Bruxelles et tente de faire avancer sa cause, ou tout au moins sa vision réformiste et fondamentaliste d’un islam européen. Ces structures poussent les thèmes favoris des Frères auprès des fonctionnaires et parlementaires européens… et ça fonctionne. Les organisations fréristes sont régulièrement reçues par les institutions, quand elles ne sont pas financées dans le cadre de projets européens.

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50 millions d’euros

Les chiffres ont de quoi donner le vertige. Une immersion dans l’austère système de transparence financière de la Commission européenne révèle que, entre 2007 et 2020, plus de 52 millions d’euros de fonds publics ont été alloués directement ou indirectement à des associations organiquement fréristes ou tout au moins très liées à la galaxie des Frères musulmans (voir encadré plus bas).

À LIRE AUSSIMohamed Louizi : « Les Frères musulmans ne sont pas Dieu »« Le problème, ce ne sont pas les sommes accordées par l’Europe. Au fond, ils n’ont pas besoin de cet argent. Le problème vient de la reconnaissance institutionnelle implicite que sous-tendent ces allocations de fonds », explique Lorenzo Vidino, directeur du programme de recherche sur l’extrémisme à l’université George-Washington et auteur de Frères musulmans, le cercle restreintComment s’opèrent les adhésions et les dissidences au sein de la confrérie des Frères musulmans en Occident (éditons Global Watch Analysis).

Un lobby ?

Les Frères musulmans sont-ils organisés comme un lobby à Bruxelles ? « Le mot “lobby” fait penser à quelque chose de puissant et très structuré, ce qui n’est pas vraiment le cas. Disons plutôt qu’un petit groupe de militants profite d’un effet d’opportunité… » analyse le Belge Michaël Privot, ancien Frère musulman et auteur du livre Quand j’étais Frère musulman. Parcours vers un islam des lumières (éd. La Boîte à Pandore, 2017). Si les Frères musulmans sont rares à reconnaître appartenir à la confrérie, « tout le monde sait qui en fait partie ou non », raconte Privot, qui s’étonnait lorsqu’il y était que des policiers, des chercheurs et des journalistes connaissent les noms et les adresses des membres.

« Ce secret est à mon sens contre-productif », raconte-t-il dix ans après avoir quitté les Frères musulmans, fuyant ce qu’il désigne comme « un bruit de fond communautaire, un imaginaire restrictif qui enferme les musulmans dans leur altérité ». Pour lui, la pratique religieuse rigoriste, telle que la défendent les Frères musulmans, n’est pas dangereuse en soi, ce qui n’est pas forcément le cas du discours politique qui accompagne la pratique et qui « prépare le travail d’activistes politiques violents. Ils labourent la terre et il suffit que des djihadistes y sèment une graine de violence pour que ça démarre tout seul. »

Un « village Potemkine »

La confrérie est bien implantée en Belgique. Les services de renseignements belges ont identifié une quarantaine d’associations appartenant à cette mouvance. Cette toile de structures opère dans divers domaines, social, éducatif, religieux, humanitaire ou des droits civiques. On retrouve de nombreux cadres, souvent jeunes, diplômés, polyglottes et n’agissant jamais très loin des exécutifs locaux, nationaux ou européens. Une situation qui ressemble à la fable de « La Grenouille qui veut se faire aussi grosse que le bœuf » : seule une petite centaine d’individus constituent les effectifs actifs de ce réseau d’associations belgo-européen, s’échangeant régulièrement les postes et créant sans cesse de nouvelles structures.

« Le milieu associatif frériste européen est un village Potemkine », explique Lorenzo Vidino. Si le nombre d’entités est impressionnant, il s’agit davantage d’une apparente abondance que d’un élan populaire… « Ce qui m’inquiète un peu, c’est que les institutions européennes y croient et qu’elles n’ont pas cherché à gratter au-delà de la façade du village Potemkine », reprend Vidino. Finalement, cette cécité aura conduit les institutions européennes à accorder aux Frères musulmans un soutien institutionnel, « sans commune mesure avec le soutien dont bénéficie la confrérie dans les populations musulmanes européennes », affirme le spécialiste.
 

Les têtes de réseaux
Parmi les associations « organiquement » fréristes, on retrouve la Federation of Islamic Organisations in Europe (FIOE). Cette structure chapeaute le réseau européen en regroupant des dizaines d’associations affiliées à la confrérie. Certaines de ses réunions se déroulent en Turquie. Il y a aussi l’European Forum of Muslim Women (EFOMW), considéré comme la branche féminine des réseaux fréristes, ou le très actif Forum of European Muslim Young and Student Organisations (FEMYSO), la branche jeunesse de la confrérie, qui publie régulièrement des photos de ses participations à des réunions dans l’enceinte du Parlement européen ou à la Commission. D’autres structures sont simplement considérées comme « liées aux Frères musulmans », car elles accueillent des membres que l’on dit appartenir à la fraternité et défendent aisément des idées qui s’inscrivent dans une matrice intellectuelle frériste. C’est le cas, par exemple, d’Enar et du CCIF (Collectif contre l’islamophobie en France) avant sa dissolution.


Secret

Confondre les Frères musulmans et les musulmans, c’est un peu comme confondre l’Opus Dei et les chrétiens ? « Le rapprochement avec l’Opus Dei se tient, acquiesce Vidino, ce sont deux structures qui défendent une vision religieuse fondamentaliste, qui ont adopté un fonctionnement très secret, des modes de recrutement très sélectifs et qui réclament de leurs membres un engagement entier. » Ces structures sont organisées en réseaux et habituées à une forte discrétion, voire à la clandestinité.

Bien que fondés en 1928 par Hassan al-Bannah (grand-père de Tariq Ramadan), les Frères musulmans ont une vision moderne de la pratique politique. « Ils savent ce qu’est la presse, ils savent utiliser des organisations relais – mouvements de jeunesse, clubs de sport, mouvements de femmes, voire syndicats. Ils ont une vraie stratégie. Ce sont des penseurs, des intellectuels : aucun djihadiste ne vient de leurs rangs », précisait Olivier Roy, professeur à l’European University Institute près de Florence, en janvier 2020 pendant son audition devant la commission sénatoriale sur la radicalisation islamiste.

Violence des débats

« La Commission européenne finance des associations qui inquiètent nos services de renseignements », confie Georges Dallemagne, député au Parlement fédéral belge et spécialiste des questions de sécurité. Pour ce parlementaire qui a longuement enquêté sur le parcours d’Oussama Atar – le cerveau des attentats de Paris et Bruxelles –, « la violence des débats et des clivages politiques que nous vivons aujourd’hui est en partie l’œuvre des Frères musulmans ». L’élu voit, dans les polémiques incessantes qui agitent les sociétés belge et française, l’aboutissement d’un travail de fracturation mené par certaines organisations qui, en dépit des apparences et des discours, cherchent à faire avancer un agenda plus séparatiste qu’inclusif.

C’est à Bruxelles que l’on peut mesurer le travail de ces groupes que l’on pourrait qualifier d’islamistes, dans la mesure où, selon la définition donnée par le spécialiste Bernard Rougier, ils se caractérisent par « un refus assumé de distinguer l’islam comme religion, l’islam comme culture et l’islam comme idéologie, ainsi que par le souci de soumettre l’espace social, voire l’espace politique, à un régime spécifique de règles religieuses, promues et interprétées par des groupes spécialisés ».

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Signaux

La proximité des Frères musulmans avec la plupart des systèmes institutionnels a conduit les services de renseignements belges à envoyer des signaux laissant entendre qu’ils observaient désormais avec attention les dynamiques politico-religieuses de la confrérie dans le pays. Un rapport rédigé par les services de renseignements belges devrait prochainement être rendu public. Cette vigilance nouvelle a été rendue nécessaire par l’actualité politique belge récente, dans laquelle les partis politiques ont démontré qu’ils étaient particulièrement perméables aux thématiques fréristes, n’hésitant pas à reprendre l’ensemble des revendications portées par ses membres.

Ils sont aussi parfois appuyés de paroles d’autorité : « Les Frères ont aussi généré des cellules “crypto-fréristes” autour de personnalités universitaires, qui tiennent des discours légitimant leur action », décrypte la sociologue Amélie Chelly, autrice d’Iran, autopsie du chiisme politique (Cerf). Ce que l’Europe, dans sa volonté d’apparaître généreuse, n’a pas tout de suite voulu voir. Ce qui explique sans doute pourquoi, d’après le sociologue Bernard Rougier, les institutions européennes n’hésitent pas encore aujourd’hui à financer « des programmes de recherche dont l’objet consiste à frapper d’obsolescence les modèles universalistes républicains ». Parfois même, nous le verrons, grâce au travail d’influence de la Turquie…

Quelques chiffres

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Légende : Détails des financements directs ou indirects répertoriés dans le système de transparence financière européen.

Détail des associations

Islamic Relief (Secours islamique)

L’organisation caritative Islamic Relief dispose d’une structure mondiale et d’organismes nationaux. Essam el-Haddad, haut cadre de la confrérie, est l’un des cofondateurs de l’ONG. Il fut aussi directeur de campagne du Frère musulman égyptien Mohamed Morsi, qui a remporté l’élection présidentielle en 2012. Depuis 2016, plusieurs cadres du Secours islamique ont dû démissionner pour antisémitisme et sympathies pour le Hamas. Le gouvernement allemand a annoncé cesser tout financement de cette organisation en raison de ses « liens importants avec les Frères musulmans ».

Secours islamique

Cette association française a été fondée en 1991 par Rachid Lahlou, à la demande de Hany el-Banna, cofondateur de l’ONG Islamic Relief Worldwide (IRW). Bien qu’officiellement non affilié à IRW, le Secours islamique est son équivalent en France. Le SIF est considéré comme la branche humanitaire de l’UOIF.

Femyso

Forum of European Muslim Youth and Student Organisation.

Islamski Mladinski Forum

République de Macédoine du Nord. Ce Forum islamique de la jeunesse est affilié au Femyso.

European Muslim Union

Organisation basée à Strasbourg. Son dirigeant est Ekrem Sahin, ancien responsable de projet pour Cojep International, une organisation proche du Milli Görüs et soutien inconditionnel du président turc Erdogan.

Enar

Réseau européen contre le racisme (European Network against Racism).

Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF)

Organisation dissoute en 2020 en France. Ses liens sont idéologiques mais non organiques avec les Frères musulmans. Le collectif a noué des partenariats avec des structures étatiques turques (Seta).

Collectif contre l’islamophobie en Belgique

Équivalent du CCIF en Belgique.

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