La mémoire retrouvée du bataillon français en Corée

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Par Jean Chichizola. L 25 janvier 2022

Le caporal-chef Yves Ballo au canon sans recul de 57 mm, durant l’hiver 1950-1951. ANAAFF-ONU

ENQUÊTE – Entre 1950 et 1953, 3421 soldats français ont combattu avec les troupes onusiennes, sous commandement américain. Bien qu’honorée en Corée du Sud, la mémoire de ces hommes est pourtant restée longtemps dans l’oubli.

Infographie. Figaro

Sous une pluie tiède, j’ai assisté au débarquement des volontaires français.» Fin novembre 1950, Le Figaro, sous la plume de Serge Bromberger, décrit les premiers instants d’une incroyable épopée, celle des quelque 3000 hommes du bataillon français de l’ONU en Corée.

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Après des décennies d’oubli, et alors qu’on commémore ces jours-ci les premiers engagements du bataillon, cette histoire sort peu à peu de l’ombre, l’État honorant enfin leur combat. «La France, souligne Geneviève Darrieussecq, ministre déléguée auprès de la ministre des Armées, chargée de la Mémoire et des Anciens combattants, est très attachée à la perpétuation de cette mémoire.» Le 18 mai 2021, elle inaugurait à Paris un «mur des noms» au pied d’un monument bâti de longue date sur fonds privés. Y figurent 268 Français «morts pour la France» et 24 Coréens intégrés dans l’unité et «morts au service de la France».

2000 citations individuelles

Le combat fut des plus exemplaires. Le bataillon, prenant place dans une armada onusienne dominée par les États-Unis, a fait face aux forces de trois des tyrans les plus sanglants du XXe siècle: le Soviétique Staline, le Chinois Mao et le Nord-Coréen Kim Il-sung. Ciblée par la propagande communiste, qui à l’époque harcelait aussi David Rousset, résistant et déporté dénonçant le goulag dans Le Figaro littéraire, l’unité a contribué à préserver la liberté et l’indépendance d’une République de Corée (Corée du Sud) devenue une démocratie et la dixième puissance économique mondiale.

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Rien n’était pourtant écrit lorsque les premiers Français ont débarqué. Depuis 1945, la péninsule coréenne est divisée en un Nord communiste et un Sud pro-occidental. Le 25 juin 1950, 600.000 soldats nord-coréens, armés par l’URSS et la Chine populaire, attaquent. S’ensuivront trois ans de combats féroces, d’atrocités, de ruines avec plus de deux millions de morts.

En ces jours de juin-juillet 1950, le Conseil de sécurité de l’ONU se saisit du dossier. L’URSS n’y siège pas à l’époque. Est alors créé, sous le drapeau onusien, un corps d’intervention de 16 pays sous commandement américain. La France est d’abord embarrassée, son armée étant déjà engagée en Indochine, sans parler de la présence en Allemagne et en Afrique du Nord. Puis trouve la solution: l’envoi pour quelques semaines d’un navire de guerre, l’aviso La Grandière, et celui d’un bataillon de volontaires. Sur 32 000 candidats, 1021 sont retenus. Les soldats étant relevés au bout d’un an en moyenne, 3 421 hommes combattront jusqu’à l’armistice de juillet 1953.

Le monument Goupil, à Crèvecœur, où eurent lieu de violents combats, parfois au corps à corps, en septembre-octobre 1951. Raymond Benard

Un ensemble disparate d’idéalistes, d’anciens résistants (comme le gaulliste Robert-André Vivien) et Français libres (dont au moins quatre Compagnons de la Libération), de soldats de retour d’Indochine, parfois de profils plus troubles (repris de justice, anciens de la Légion des volontaires français contre le bolchevisme). Au fil du temps, les volontaires seront rejoints par des militaires de carrière affectés d’office. Arrivée en Corée, alors que la Chine est entrée dans le conflit en octobre 1950, l’unité est intégrée à la 2 division américaine dite «Indian Head», créée à Bourmont (Haute-Marne) en 1917. De 1950 à 1951, le chef du bataillon français est une légende.

Vous pourrez dire aux anciens de 1914-1918 que vous avez vécu quelque chose qui valait VerdunRaoul Magrin-Vernerey, alias Ralph Mo

Né en 1892, Raoul Magrin-Vernerey, alias Ralph Monclar, est un héros des deux guerres mondiales. Chef de corps de la 13 DBLE, il fut l’un des premiers militaires à rejoindre de Gaulle. Ce Compagnon de la Libération accepte de passer de général de corps d’armée à lieutenant-colonel pour commander le bataillon. Son fils, Roland Monclar, note que, «s’étant battu contre le nazisme», son père  voulait aussi se battre contre le communisme . Le 23 décembre 1950 le général écrit à son fils. Il lui explique notamment vouloir aider ces jeunes Coréens du Sud, «suprême sursaut d’une nation qui veut vivre», qui «vont s’enrôler pour défendre leurs foyers et leurs autels, leur religion et leurs familles, leur droit de vivre à leur guise». «Même si nous ne devons pas réussir, conclut le général, l’effort valait la peine d’être tenté.» Dix ans plus tôt, le même Monclar expliquait dans son Catéchisme de combat: «Il faut avant de partir, avoir sacrifié sa vie, tout en étant décidé à la vendre le plus cher

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Le bataillon ramena dans sa musette quatre citations à l’ordre de l’armée française, trois citations présidentielles américaines et deux citations présidentielles coréennes. Sans oublier près de 2000 citations individuelles et près de 3400 décorations. Des distinctions conquises sur des pitons escarpés, dans la neige par moins 30 ou moins 40 ou dans la boue et sous la mousson. De janvier à octobre 1951, le bataillon prit part à la guerre de mouvement visant à repousser Nord-Coréens et Chinois, sous les pilonnages d’artillerie et dans les corps à corps. Notamment à Crèvecœur en septembre-octobre.

Monclar confiera ensuite à ses hommes: «Vous pourrez dire aux anciens de 1914-1918 que vous avez vécu quelque chose qui valait Verdun.» Après Crèvecœur, ce fut la guerre de positions jusqu’à l’armistice avec notamment la bataille d’Arrowhead (octobre 1952) et son déluge d’artillerie. Le lieutenant Claude Barrès, petit-fils de Maurice et ancien Français libre, écrivit alors: «Je n’ai jamais rien vu de pareil. Quelle casse, et de la pas belle. Des morceaux de type que l’on reçoit ou que l’on retrouve, des cervelles qui traînent sur le sol.»

Un douloureux récit

Aujourd’hui, cette épopée prend le visage d’une poignée de vétérans. Des hommes accueillants, humbles mais fiers de leurs combats. Jacques Grisolet et Michel Ozwald sont de ceux-là. Le premier, en Corée d’avril 1951 à juillet 1952 puis de février à octobre 1953, reçoit dans son appartement parisien. Grand officier de la Légion d’honneur, l’ancien sous-officier, âgé de 93 ans, servit en Indochine de 1948 à 1950. Au bataillon, il commande des Coréens et il aura le plaisir de retrouver certains de ses camarades de combat en 2011. Tranchées, caillebotis, patrouilles et embuscades, le récit de Jacques Grisolet rappelle ceux de 14. Quand on lui demande s’il rêve encore à cette guerre, il répond: «Certaines fois, je me trouve dans une situation défavorable…» Mais souligne aussitôt que «le plus dur, ce fut pour les civils. Mon pire souvenir, c’est la vue des Coréens réfugiés, les femmes, les enfants, les vieillards».

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Comme Jacques Grisolet, Michel Ozwald, 89 ans, sait recevoir, à Dole, au bord du Doubs. Enfant meurtri de l’Assistance publique, ce sous-officier en Corée, a fini sa carrière militaire au grade de lieutenant-colonel. Il a raconté son parcours dans deux beaux livres (Un douloureux cheminement et Parcours d’un combattant, L’Harmattan 2012 et 2016). En 1951, il devait partir pour l’Indochine mais on l’a désigné «volontaire» pour la Corée, où il est resté de décembre 1951 à mai 1953. Il se souvient des moins 30, de la consigne de «bouger les pieds à l’intérieur des chaussures», des gelures, du caporal-chef Delacourt, «de l’Assistance publique», mort en avril 1952 en se couchant sur une grenade. Et aussi, à «T-Bone» à l’été 1952, des cadavres qui pourrissent, du terrain détrempé, des Chinois attaquant au son de trompes, des combats au poignard, à la pelle de tranchée.

Avec des avant-postes chinois à moins de cent mètres, Français et Chinois s’interpellant. Et enfin de la propagande: «Soldat français tu vas mourir, ce n’est pas ta guerre, rentre chez toi». L’un des camarades d’Ozwald salua le message d’un «Merde» cambronnien avant de montrer son séant aux Chinois… Écouter Michel Ozwald, comme Jacques Grisolet, c’est aussi mieux comprendre l’alchimie du bataillon. Le premier note «que ces gars si différents ont été formidables au combat. C’était un état d’esprit, la mystique des volontaires: on est là pour combattre, on n’est pas tout seul, on a des officiers et sous-officiers de qualité.»

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On retrouve aujourd’hui cette mystique chez les bénévoles de l’association des anciens. Son Secrétaire général, Roger Quintard est le fils d’un ancien du bataillon. Lors de l’inauguration du «mur des noms», son président, Patrick Beaudouin, ancien député maire de Saint-Mandé, saluait un geste réparant «une injustice mémorielle – incompréhensible et réelle – de soixante-dix ans».

La Corée, elle, n’a jamais oublié. «Si cette histoire est encore trop méconnue en France, confirme Geneviève Darrieussecq, la mémoire est très vivace en Corée. Nos soldats ont été particulièrement valeureux sur le terrain et cette bravoure pour défendre leur pays a beaucoup marqué les Coréens, qui manifestent une attention constante à nos vétérans. Cet engagement est un des fondements de notre relation bilatérale, avec un allié fidèle au sein de l’espace indo-pacifique.» Cet hommage coréen prend toutes les formes, des plus quotidiennes aux plus symboliques.

Des soldats français aménagent leur position, en 1951. Everett/ŠEverett / Bridgeman images

Souci du passé

Ainsi des masques distribués en 2020 et 2021 aux vétérans, à leurs familles. Attaché de défense sud-coréen à Paris, le lieutenant-colonel Son, 44 ans, qui s’implique personnellement avec sa famille dans l’hommage aux anciens, a une belle formule: «Sans les vétérans, jamais je n’aurais pu discuter avec vous aujourd’hui.» Depuis le milieu des années 1970, la Corée du Sud invite chaque année des anciens combattants et leurs proches. Depuis 2010, l’actuelle pandémie perturbant bien sûr l’opération, de jeunes descendants français sont invités dans des «Peace Camps». Deux petites-filles de vétérans ont aussi été sélectionnées pour suivre en Corée du Sud un an de stage de coréen puis plusieurs années d’étude, le tout financé par Séoul avec l’hébergement.

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Séoul se soucie du passé comme du présent et de l’avenir. Bâti en 1987 à l’initiative du gouvernement sud-coréen, un monument officiel, rénové en 2013, honore le bataillon. Quarante-quatre Français dont les corps n’ont pas été rapatriés sont enterrés dans le cimetière des Nations unies, à Busan. Deux vétérans français ont souhaité être enterrés là. Les cendres d’un troisième ont été dispersées sur le champ de bataille de Crèvecœur et un dernier a été enterré dans la zone démilitarisée.

Depuis 2007, à l’initiative de l’association des anciens, un chemin de la mémoire a été organisé sur les sites de combat du bataillon. Enfin des fouilles ont été engagées dans la zone démilitarisée en 2019. Notamment sur le site de la bataille d’Arrowhead où trois Français ont été portés disparus. Un corps a été retrouvé. L’ADN de l’inconnu a été comparé sans résultats avec celui de deux des disparus. Mais pas encore avec celui du troisième car il faudrait exhumer le corps de son frère. «On a un doute, souligne Patrick Beaudouin, on veut aller jusqu’au bout et on cherche encore». Pour l’heure, le mystère plane encore sur l’inconnu d’Arrowhead. Les vétérans coréens du bataillon ne sont pas oubliés: deux d’entre eux ont été décorés en 2021 de la Légion d’honneur et de la Médaille militaire. Ultime signe d’un lien franco-coréen né dans la boue, la neige et le sang il y a plus de soixante-dix ans.

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