FRÈRES SANS FRONTIÈRES 4/5. Meilleur allié de la confrérie, le président turc Erdogan n’hésite pas à l’armer intellectuellement contre l’Europe et la France.

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Les coups de pouce de la Turquie aux Frères musulmans en Europe

Par Clément Pétreault. Publié le 27/01/2022

L’influence frériste sur les institutions européennes passe d’abord par la guerre des idées et des mots. L’apparition d’une littérature foisonnante semi-institutionnelle sur « l’islamophobie en Europe » ne doit rien au hasard. L’islamophobie fait explicitement partie de la feuille de route diplomatique du président turc Recep Tayyip Erdogan, qui, fidèle aux obsessions des Frères musulmans réfugiés en Turquie, n’hésite pas à imposer le thème dans l’agenda européen.

Ainsi, le 21 septembre 2019, la fondation SETA a publié un rapport intitulé L’Islamophobie en Europe, intégralement financé sur fonds européens : 126 951 euros pour 848 pages dépeignant la plupart des pays européens comme des États où régne une haine quasi institutionnelle et omniprésente des populations immigrées musulmanes en Europe. S’il existe incontestablement des actes anti-musulmans en France et en Europe, un détail a son importance : SETA est un think-tank très proche du pouvoir turc, puisque son fondateur est aussi porte-parole de la présidence…

Il s’agit d’Ibrahim Kalin, qui, à propos de Charlie Hebdo, écrivait en 2016 : «  Charlie Hebdo pense qu’il peut dire en toute impunité parce que son sécularisme militant revendique l’hégémonie sur la vérité et présente sa version de la raison et de la rationalité comme la seule voie valable de la véritable connaissance et de la vertu. En quoi est-ce différent des revendications exclusivistes de Daech, d’Al-Qaïda, du Ku Klux Klan ou des néonazis ? […] Le fanatisme et la violence de Daech, d’Al-Qaïda et des groupes similaires doivent être rejetés […], il doit en être de même avec le sécularisme militant qui cherche à justifier le racisme et l’intolérance au nom de la raison éclairée et de la liberté. » Le terrorisme et l’athéisme, voilà les deux fléaux à combattre identifiés dans ce texte que l’on pourrait considérer comme fondateur de la doctrine anti-sécularisation européenne.

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Le Parlement grince des dents

Il faut par ailleurs noter que le fameux rapport sur « l’islamophobie en Europe » financé par les fonds européens a été dirigé par Farid Hafez, un chercheur autrichien de l’université américaine de Georgetown, passé par l’université de Berkeley, creuset de l’École décoloniale américaine. Dans son enquête, Hafez n’hésite pas à lister ceux que les réseaux turcs considèrent comme pourvoyeurs d’islamophobie en France : des féministes opposées au voile (Élisabeth Badinter ou Zineb El Rhazoui) et des représentants de la gauche républicaine (Laurent Bouvet ou Gilles Clavreul) y sont explicitement désignés comme des adversaires.

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Interpellée par des parlementaires sur les raisons qui ont conduit à un tel fiasco, la Commission a répondu : « Les règles de l’UE régissant l’octroi de subventions, en particulier la transparence et l’égalité de traitement, ont été respectées dans le processus de sélection. » Pas dupe, le Parlement européen a quand même adopté une résolution dans laquelle il « déplore que Farid Hafez, spécialiste autrichien des sciences politiques, ait reçu à plusieurs reprises des financements du budget de l’Union, malgré ses liens étroits avec les Frères musulmans et le gouvernement turc, qui tentent de réduire au silence les journalistes indépendants et de mettre fin à la liberté des médias en prétextant qu’ils sont islamophobes ».

Macron à l’honneur

La dernière mouture de ce rapport – qui en dit davantage sur la vision frériste du monde que sur la réalité européenne – a vu le jour en décembre 2021, cette fois sans le soutien des institutions européennes. La fondation SETA a elle aussi disparu de l’opération, qui est désormais portée par l’institut allemand Leopold-Weiss. Emmanuel Macron y est à l’honneur.

Sans surprise, les auteurs dénoncent la loi sur le séparatisme, qui comporterait « de nombreuses mesures pouvant être qualifiées d’atteinte grave à diverses libertés fondamentales […], le président Macron est allé jusqu’à manifester la volonté de créer un “islam des Lumières”, un “islam de France” », s’indignent les auteurs, qui qualifient le féminisme universaliste de « phénomène sociologique de “fémonationalisme” accru avec l’instrumentalisation de l’égalité homme-femme ». Autrement dit, tout(e) féministe qui s’interroge sur le caractère émancipateur du voile islamique serait d’extrême droite.

Proximité avec « les musulmans »

Les conclusions tirées du « tragique assassinat de Samuel Paty » valent elles aussi le détour : « Des ONG humanitaires (Barakacity), de défense des droits humains (CCIF), des écoles où l’on enseigne le Coran (Association Apprendre et comprendre), mais encore des mosquées (Pantin) ou des établissements scolaires (MHS Paris) se sont vus dissous ou fermés administrativement pour des motifs infondés si ce n’est leur proximité de près ou de loin avec “les musulmans” »…

Nous avons cherché les décrets du ministère de l’Intérieur stipulant dissolution pour « proximité avec les musulmans »… sans succès. En revanche aucune mention dans ce rapport pourtant exhaustif sur le fait que certaines des associations dissoutes aient été en lien avec des penseurs du djihadisme européen.

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Internationalisme

« Les vrais internationalistes en Europe sont les islamistes ! » martèle Djemila Benhabib, chargée de mission du Centre d’action laïque belge. « Tous les fondamentalistes entretiennent une culture du réseau et se fichent éperdument des frontières. » Pour cette figure militante féministe et laïque qui a vécu en Algérie, en France et au Canada, « les Européens ne se sont préoccupés des valeurs défendues par ces groupes religieux qu’après avoir été frappés par le terrorisme. » On croit que les Frères musulmans sont des conservateurs, mais c’est en deçà de la réalité, car le conservatisme s’inscrit dans un cadre démocratique, ce qui n’est pas le cas des Frères. Ces gens font semblant de jouer le jeu, ils se faufilent dans les brèches du droit, noircissent le tableau pour se victimiser et ensuite réclamer des “accommodements raisonnables”… »

« Ils ont, explique-t-elle, véhémente, ramolli les institutions, ils ont inventé la laïcité “ouverte et inclusive” pour mieux affaiblir la laïcité, le “féminisme musulman” pour mieux fracturer le féminisme. Ils rendent la société tolérante à leur intolérance. » Sur le plan strictement doctrinaire, les jurisprudences édictées par le Conseil européen pour la fatwa et la recherche (CEFR), organe frériste qui entend adapter la charia aux musulmans vivants sur le sol européen, ne se révèlent pas toujours en concordance avec les valeurs affichées par l’Europe, que ce soit sur le plan des droits des femmes ou des homosexuels, de la lutte contre l’antisémitisme ou la défense de liberté religieuse.

Consultez notre dossier : Frères sans frontières

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