Périscope N° 68: Les manœuvres de Poutine. LE FIGARO.

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Par Philippe Gélie. 27 janvier 2022

Philippe Gélie
Philippe Gélie Le Figaro

LETTRE EXCLUSIVE ABONNÉS – Un regard à 360° sur la scène internationale, par Philippe Gélie.

Les manœuvres de Vladimir Poutine autour de l’Ukraine suscitent depuis décembre une très abondante littérature militaro-diplomatique. À croire que tous les journaux et think-tanks de la planète ont leur propre analyse de ce que cherche et prépare le président russe. Tâchons de faire un peu le tri.

Une figure de Vladimir Poutine sert de cible pour l’entraînement au tir sur le front du Donbass, en Ukraine. ANATOLII STEPANOV / AFP

Les manœuvres de Poutine

Déploiement. La Russie bouge ses pions à un rythme et avec une ampleur rarement observés. Après avoir massé des troupes et des équipements lourds face au Donbass sécessionniste et au nord de Karkhiv, elle a convoyé des forces imposantes depuis ses positions en Extrême-Orient jusqu’en Biélorussie, et d’autres en Crimée, officiellement dans les deux cas pour des «exercices». Selon les calculs du journal britannique The Guardian , on en est à 60 bataillons tactiques mobilisés, soit plus du tiers de toute l’armée russe, qui compte quelque 900.000 hommes. S’y ajoutent toute la panoplie des chars, de l’artillerie, des troupes d’élite, de l’aviation et des missiles (Iskander), ainsi que 140 bateaux de guerre en manœuvres de concert sur toutes les mers du monde. Des unités parachutistes déployées en Biélorussie auraient avancé cette semaine vers la frontière au nord de Kiev, un signe «de mauvais augure», selon les experts russes indépendants de la Conflict Intelligence Team.

Guerre annoncée. The Guardian l’assure: «La Russie apparaît en train de finaliser ses préparatifs pour frapper en Ukraine». Verdict encore plus radical dans Foreign Affairs : «Le monde est au bord de la plus grande offensive militaire depuis la Seconde Guerre mondiale». Offrant une rare note discordante, Sim Tack un «expert indépendant» cité dans Foreign Policy , estime que «la Russie pourrait être en train d’expérimenter un positionnement de longue durée s’inspirant de celui de l’Otan en Europe de l’est.» «Arrêtons de paniquer à propos de l’Ukraine et de Poutine»,conseille l’auteur, Jeff Hawn.

Tweet de Tatiana Kastueva-Jean, experte de la Russie à l’IFRI, le 22 décembre dernier. Capture d’écran

Scénarios. Le Pentagone passe en revue «cinq ou six options différentes» pour une agression russe en Ukraine, affirme le New York Times. Les experts de la revue Foreign Affairs s’en tiennent à trois scénarios principaux:

1/ Une sortie par la «diplomatie coercitive», c’est-à-dire la reconnaissance ou l’annexion des républiques séparatistes du Donbass, permettant d’entamer une désescalade sans perdre la face.

2/ Une offensive limitée visant à accaparer de nouveaux territoires au-delà du Donbass, comme le port de Marioupol sur la mer d’Azov ou la ville de Karkhiv au nord. Une version plus ambitieuse irait jusqu’à prendre Odessa sur la mer Noire, pour établir un «pont terrestre» avec la Crimée et priver l’Ukraine de tous ses ports. Mais ces opérations seraient très coûteuses militairement, impliquant plus d’hommes qu’il n’y en a actuellement sur le pied de guerre, pour parvenir à occuper des grandes villes et contrôler de vastes territoires face à une possible guérilla ukrainienne.

3/ Une offensive totale est donc tenue pour «le scénario le plus probable»: une attaque sur tous les fronts, y compris contre la capitale Kiev, par terre, par air et par mer, afin d’établir rapidement une supériorité tactique, de détruire le plus grand nombre possible de cibles stratégiques (infrastructures civiles et militaires, institutions, symboles nationaux, etc.), avant de se retirer en laissant un pouvoir exsangue, voire anéanti. Le but serait à double détente: faire de l’Ukraine un État failli, devenant ainsi un contrexemple aux yeux des Russes voisins, et y installer un régime prorusse, tournant le dos à l’UE et à l’Otan.

On va juste détruire toutes les infrastructures ukrainiennes, exactement comme vous le faitesLe général de réserve russe Evgueni Buzhinsky au New York Times

Contre-mesures. La réaction occidentale a pris plusieurs facettes:

1/ Un renforcement militaire défensif sur le flanc est de l’Otan, la mise en alerte symbolique de 8500 soldats américains (sur plus de 74.000 présents en Europe), l’accélération des livraisons d’armes et de munitions aux forces ukrainiennes par des pays membres de l’Otan (missiles antichars Javelin, antiaériens Stinger), le transfert à Kiev d’hélicoptères de transport de troupes Mi-17 initialement destinés à l’Afghanistan… À Washington, des voix poussent à en faire plus sur le plan militaire, mais Biden continue à exclure d’envoyer des soldats américains en Ukraine.

Voir aussi : Où sont déployées les forces de l’Otan en Europe

2/ La promesse de sanctions sans précédent, qui pourraient aller jusqu’à exclure la Russie du système interbancaire Swift. Un geste considéré comme «l’arme atomique» en matière de sanctions économiques et financières, peut-être à tort: le Kremlin pourrait s’appuyer sur des réserves records de devises de 630 milliards de dollars, continuer à utiliser son propre Russian System for Transfer of Financial Message et contourner Swift grâce au Chinese Cross-Border Interbank Payment System. D’autres sanctions pourraient viser directement Vladimir Poutine, son entourage (réputé servir de couverture à son enrichissement) et même sa supposée maîtresse Anna Kabaeva. Le Kremlin rétorque que de telles mesures seraient «politiquement destructrices» .

Si Poutine envahit l’Ukraine, je veux qu’il sache qu’il aura du mal à acheter un soda dans un distributeur automatique dans les cinq minutes qui suivent, pas que l’Otan se réunira pour débattre de la marche à suivreSeth Moulton, représentant démocrate du Massachusetts, après une visite en Ukraine à la mi-décembre

3/ Une diplomatie publique : la crise est ponctuée d’annonces quotidiennes sur les mouvements militaires russes, de déclarations alarmistes sur une invasion «imminente» et de mises en garde musclées sur le «désastre» qui s’ensuivrait pour la Russie. Cette stratégie aurait pour mérite d’exposer les manœuvres furtives de Poutine visant à provoquer un incident et à se doter d’un prétexte pour attaquer. Son revers serait d’exposer du même coup les divergences entre les alliés.

Joe Biden en visioconférence sur l’Ukraine avec ses homologues européens, le 24 janvier. HANDOUT / REUTERS

À LIRE AUSSIUkraine: l’Amérique et ses alliés divergent sur la stratégie face à Vladimir Poutine

Le secret de Poutine. Rien de tout cela ne pourra dissuader le président russe de passer à l’offensive s’il a déjà conclu que le jeu en vaut la chandelle. Ce qui nous ramène à la question inlassablement remise au centre des spéculations: quel est son objectif en Ukraine?

  • Le premier niveau d’analyse est de le prendre au mot: la Russie se sentirait menacée par l’Otan dans son étranger proche, d’où sa demande de garanties de sécurité menant à un nouveau Yalta. Inacceptable pour les Occidentaux, sauf à se comporter comme Moscou en niant la souveraineté d’États indépendants. Poutine sait très bien que les négociations entamées avec Washington ne pourront mener tout au plus qu’à des accords limités sur les déploiements d’armements stratégiques.
  • En conséquence, s’il n’y a pas moyen d’arrêter l’Otan par la diplomatie, autant – de son point de vue – utiliser la force maintenant, tant que l’Ukraine ne fait pas partie de l’Alliance. Il assiste in vivo au spectacle de ce que serait la riposte occidentale (craintes, hésitations, divisions…) En soi, c’est un enseignement stratégique précieux, qui peut justifier de grandes manœuvres.
  • Mais la menace de l’Otan est en partie un prétexte: ce que ne veut surtout pas le chef du Kremlin, c’est une Ukraine à sa porte solidement ancrée à l’Ouest, évoluant vers les standards de l’UE et offrant à terme un contre-modèle démocratique à son propre régime autoritaire. Plutôt le chaos et un État failli, incapable de rejoindre l’Otan et facilement manipulable de Moscou. Ce n’est pas un hasard si Poutine entretient depuis vingt ans des conflits plus ou moins gelés à ses frontières et s’il soutient tous les autocrates dans l’ancien espace soviétique, de la Biélorussie au Kazakhstan.

Personne n’est dans la tête de Vladimir Poutine. Les analystes le disent tantôt prudent et calculateur, tantôt inconscient des risques. Ce qui est sûr, c’est que rien dans les précédentes ripostes des Occidentaux, de la Géorgie en 2008 à l’Ukraine en 2014, ne semble de nature à l’impressionner.

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