Marcel Gauchet : « Le président Macron est habile, mais toujours un peu à côté du rôle »

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Ambiguïtés, habileté, « quoi qu’il en coûte » et supposée « droitisation de la France »… L’intellectuel se penche sur l’exercice de l’Etat façon Macron et sur ce début de campagne déboussolant.

Portrait de Marcel Gauchet, philosophe et historien.

Paolo Verzone / Agence VU

© Paolo Verzone/VU pour L’Express

Propos recueillis par Anne Rosencher. Publié le 27/01/2022 L’EXPRESS

Philosophe, historien, Marcel Gauchet a récemment fait paraître deux livres, l’un sur le quinquennat Macron intitulé Macron, les leçons d’un échec. Avec Eric Conan et François Azouvi (Stock), et l’autre sur le clivage gauche-droite, La droite et la gauche (Gallimard). Pour L’Express, il revient sur ce qui caractérise l’exercice du pouvoir par le président pas encore candidat, et analyse ce début de campagne où la recomposition du paysage politique travaille encore. Utile, pour y voir clair ! 

L’Express : L’histoire retiendra peut-être que c’est par sa phrase « J’ai très envie d’emmerder les non-vaccinés » qu’Emmanuel Macron est entré en campagne pour un second mandat. Etait-ce un buzz d’écume ? Ou dit-elle quelque chose du style du président ?  

Marcel Gauchet : Les deux ! Cette sortie illustre bien, je pense, les ambiguïtés du personnage et sa manière d’exercer le pouvoir. Elle renoue avec un style de discours qui avait fait beaucoup pour la victoire d’Emmanuel Macron en 2017, l’installant dans un personnage capable de parler de façon franche et directe. Aux yeux de nombreux Français, c’est une grande qualité, considérant ce qu’est devenue la parole politique, inaudible à force d’éléments de langage, de banalités ressassées et de formules toutes faites qu’on ne peut même plus écouter… Alors, oui, l’actuel hôte de l’Elysée crée de l’attention. « Et en même temps » – pour reprendre son expression favorite – est-ce le langage qu’on attend d’un président de la République ? C’est toute l’ambiguïté d’Emmanuel Macron, qui joue de sa distance à sa fonction, mais qui, ce faisant, se met en difficulté dans la position de l’exercer.  L’application L’ExpressPour suivre l’analyse et le décryptage où que vous soyezTélécharger l’appLIRE AUSSI >> Chapitre inédit : le mystère de la personnalité d’Emmanuel Macron, par Marcel Gauchet

En plus d’illustrer un « style » présidentiel, de quoi cette phrase est-elle révélatrice politiquement ?   

Elle est symptomatique d’une autre ambiguïté, qui renvoie, au fond, à ce qu’a été la stratégie du passe vaccinal : c’est-à-dire le choix de l’habileté pour masquer une certaine lâcheté. A partir du moment où l’exécutif était persuadé que le vaccin protégeait des formes graves du Covid, qui seules sont susceptibles de désorganiser la santé publique, l’exercice de l’autorité consistait à rendre la vaccination obligatoire au moins pour les personnes à risques. Mais Emmanuel Macron a reculé devant cette option, de peur de se heurter à une trop forte contestation. Alors il a eu recours à une astuce : ne pas obliger les gens de façon explicite, mais les obliger de fait. C’était malin, il n’y a pas à dire. Reste une question à effet retard : à l’arrivée, qu’attend-on le plus d’un président de la République : de l’habileté ou de l’autorité ? En termes de ressenti, c’est la question posée par la petite phrase sur « emmerder les non vaccinés ». Et il ne faut jamais sous-estimer le ressenti politique du citoyen lambda, qui ne fait certes pas l’exégèse des propos présidentiels sur les plateaux télé, mais peut « capter » ce qui est en jeu, de façon plus intuitive. C’est pourquoi les communicants se trompent souvent sur les effets à long terme de certaines polémiques. Pour moi, cette « petite phrase » a illustré la limite de l’exercice du pouvoir par Macron : intelligent, habile, à coup sûr – plus que la concurrence ! – , mais toujours un peu à côté du rôle. 

Est-ce que son habileté n’est pas aussi de savoir mettre à nu la faiblesse des oppositions, justement ? 

Oui, bien sûr. La faiblesse de l’opposition, c’est ce qui fait d’Emmanuel Macron un président extrêmement contesté et en même temps presque invulnérable. Pour reprendre l’exemple de la politique sanitaire : on peut lui reprocher d’avoir préféré l’habileté au courage, mais ses opposants sont pires et ne donnent pas l’impression qu’ils auraient fait preuve de plus d’autorité ! L’opposition proteste contre la parole – en l’occurrence, la petite phrase – mais ne va pas au fond du sujet. Il est facile pour Emmanuel Macron de mettre au jour leur impuissance : de véritables opposants prendraient à bras-le-corps les problèmes avec lesquels le président louvoie. Mais ils sont encore plus louvoyeurs que lui…  

Le fracas du buzz permanent et la course à l’échalote sémantique ne masquent-ils pas la vraie tendance de fond, qui est à la dépolitisation ?  

En effet, les Français sont au spectacle ! La politique devient, hors sa dimension civique qui résiste encore un peu, un défouloir. C’est ce que les réseaux sociaux mettent en scène d’une manière extrêmement pénible, il faut le dire… C’est du théâtre. Prenez le succès d’une émission comme celle de Canteloup, sur TF1 : elle est assez typique. On a des personnages familiers qu’on retrouve tous les soirs dans leurs démêlés dérisoires et sans vraies conséquences. 

Ça ne date pas d’aujourd’hui ! Avant il y avait Le Bébête show… 

C’est vrai. Mais oserais-je dire que Le Bébête show avait une dimension plus politique ? C’était une sorte de décryptage par l’humour, fondé sur une analyse souvent pertinente des jeux de pouvoir. Il y aurait une thèse à faire sur la dépolitisation du pays analysée à l’aune du comparatif Le Bebête show et C Canteloup [il rit]. Aujourd’hui, la caricature des politiques ne dit plus qu’une chose, c’est que cette prétendue bataille des idées et des ambitions n’est qu’une agitation sans importance par rapport à ce qui va conditionner nos vies. La politique a cessé d’être tragique, et ça se voit jusque dans l’humour. LIRE AUSSI >> Mondialisation, immigration… Le mea culpa des économistes libéraux Landier et Thesmar

Mais justement, Emmanuel Macron était censé incarner la fin de l’ancien monde politique et son décor en carton-pâte… Que s’est-il passé pour que la dépolitisation continue, voire s’accélère ?  

Il y a une raison circonstancielle : la période des grandes ambitions s’est vite éteinte au choc des événements. Pour Emmanuel Macron, la grande politique, c’était la refondation de l’Europe. Ça, effectivement, c’est de la haute politique ! Mais très vite, il a dû en rabattre en mesurant la difficulté herculéenne de la tâche. Car ça ne dépend pas que de lui et de sa volonté… Puis est arrivée la série des crises, et notamment la pandémie en dernier lieu, qui a poussé dans le sens d’une privatisation des existences et d’une politique réduite à l’assistance à la société, financée par le « quoi qu’il en coûte ».  

Le « quoi qu’il en coûte » accélère-t-il la dépolitisation ?  

Dans ses effets, oui, c’est une espèce de garantie de sécurité collective – que nous pouvons tous apprécier -, mais qui élimine pour ainsi dire l’idée d’un choix politique. Sans le « quoi qu’il en coûte », c’est l’effondrement. Un pays dans un état de décomposition avancée, des millions de chômeurs et des dysfonctionnements gravissimes de toute une série de secteurs vitaux. C’est entendu : il n’y avait pas d’alternative. Mais songez à cette question : s’il n’y a pas de choix, où est la politique ? 

Les récents sondages donnent un second tour Emmanuel Macron-Valérie Pécresse. Pourtant, à eux deux, ils capitalisent seulement un quart, environ, des intentions de vote populaire (hors abstention). De quoi un tel second tour serait-il le symptôme ?  

Il y a deux scénarios, et tous deux sont mortifères pour la définition de la Ve République : ou bien vous avez Emmanuel Macron contre Marine Le Pen, cette dernière ne pouvant et n’ayant jamais pu gagner ; ou bien c’est Emmanuel Macron contre Valérie Pécresse, ce qui revient à un quasi entre soi de la moitié la plus aisée de la population… Le fait qu’aucun candidat crédible ne prenne vraiment en compte le diagnostic des classes populaires – et que ces dernières se retrouvent à s’abstenir ou à voter pour des candidats « épouvantails », qui n’ont aucune chance de l’emporter – accouche d’une situation terrible. C’est la critique en acte la plus destructrice qui soit de l’idée même de la Ve République. Parce que si l’élection présidentielle n’a plus de signification du point de vue de la légitimité indiscutable qu’elle est capable de fabriquer, tout le système institutionnel est vicié du haut en bas. LIRE AUSSI >> Fourquet : « Le Pen et Zemmour représentent 45% de l’électorat populaire hors abstention »

Malgré ses 15 candidats officiels, la gauche ne totalise que 25 % d’intentions de vote. Ce qui fait dire à beaucoup que la France s’est « droitisée ». Qu’en pensez-vous 

Le sujet est en fait assez compliqué parce qu’il y a plusieurs données qui interfèrent. D’abord, dans notre comparatif « gauche-droite », nous n’avons plus affaire à une gauche, mais à une extrême gauche. Une extrême gauche sur le plan sociétal qui se trouve être en plus une droite néolibérale sur le plan économique et social, via son engagement européen. Avec, en plus, cette situation déroutante où ceux qui sont théoriquement les plus à gauche – à savoir les communistes – sont accusés d’être les plus à droite, puisque Fabien Roussel défend le contrôle de l’immigration, la sécurité et, pour couronner le tout, la gastronomie française [voir page 33] . C’est là où l’on mesure le désordre des esprits : Fabien Roussel aurait été la gauche de la gauche en 1981, mais aujourd’hui, il est la droite de l’extrême gauche, qui est devenue la gauche officielle ! [il rit] Tout le monde est perdu ! La composante essentielle de la droitisation est le fait qu’un grand nombre d’électeurs de gauche sont obligés de voter à droite ! C’est un électorat déchiré, qui se voit contraint de se résigner au fait que ce qu’on appelle classiquement « la gauche » dans ce pays n’a plus de vrais représentants, et que ses quelques représentants qui existent encore sont rejetés à droite. 

J’en déduis que vous classez Emmanuel Macron dans les candidats de droite. 

C’est ambigu. Je dirais de centre droit parce que ce n’est pas la « droite sociologique » qu’incarne parfaitement Valérie Pécresse. En fait, Emmanuel Macron est typique de ce qui a fait éclater la gauche : un enchaînement de causes à effets que la « social-démocratie » n’est pas parvenue à maîtriser. Le raisonnement de la social-démocratie était le suivant : pour redistribuer, il faut gagner de l’argent, donc il faut jouer le jeu de l’économie, quelle qu’elle soit ; donc il faut jouer le jeu de la financiarisation et de la mondialisation. Et à l’arrivée, la gauche devient de droite. C’est un trajet qui relève d’une logique implacable. Le calcul initial avait l’air plausible : on va laisser les capitalistes devenir très riches et on va les tondre. Mais le capitalisme financiarisé ne se laisse pas tondre et, de toute façon, la redistribution ne peut pas tout. 

Sur les « valeurs », comme on dit, y a-t-il une droitisation du pays ?  

Non. Mais je crois qu’il y a quelque chose en germination, quelque chose de fondamental qui , »en ressenti », donne l’impression d’une droitisation : le retour des Etats-nations. Ce n’est pas qu’un phénomène français, au reste. Partout, les nations redeviennent le coeur de la vie politique contre la pente des élites qui, pour le dire à grands traits, furent et demeurent très « mondialisation heureuse », voient les frontières comme des barbelés et préféreraient une Europe plus fédéraliste. 

On sent tout de même que les divers coups de semonce sociale, et la récente pandémie, qui a mis au jour les limites du « tout libre-échange », ont créé un doute. Voire un début d’aggiornamento chez les élites… 

Elles ne sont pas stupides ! Elles voient bien que quelque chose se passe. Mais pour l’instant c’est encore en décantation. C’est sur quoi capitalise Marine Le Pen depuis fort longtemps, du reste. Elle, bien sûr, part d’un « nationalisme classique » : le vieux nationalisme d’extrême droite (qui était lui-même le produit d’un détournement d’idées de gauche du XIXe : le patriotisme, la souveraineté populaire, etc.) Nous sommes dans une époque de transferts, de reclassements, de recomposition qui s’appelle droitisation parce que la gauche a totalement abandonné l’idée de nation et l’idée d’Etat (hors impôts et subventions). Or la gauche dans son identité la plus fondamentale, c’est la croyance dans la possibilité d’une action publique transformatrice… 

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