Méritocratie au lycée: «La discrimination positive est une faute et crée un sentiment de profonde injustice»

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Par Claret-Trentelivres LE FIGARO. 2 février 2022

TRIBUNE – Ancien élève de l’ENA, enseignant et président de l’Association pour l’égal accès aux emplois publics et la défense de la méritocratie républicaine, Tristan Claret-Trentelivres s’inquiète de voir la discrimination positive se développer en France sans rencontrer de résistance.

L’annonce récente de la suppression de la procédure dérogatoire qui présidait jusqu’à présent à l’admission dans les lycées Henri-IV et Louis Le Grand, leur permettant un recrutement direct sur dossier, a causé un certain émoi. Alors que beaucoup d’observateurs y ont vu un clou supplémentaire enfoncé dans le cercueil de la méritocratie républicaine, les artisans de la réforme avancent des arguments qui n’emportent pas la conviction.

Le poids excessivement faible de ces deux lycées d’élite dans la démographie scolaire de la capitale rendait indiscernables les effets de cette exception sur la mixité scolaire globale. Quant au supposé traumatisme des recalés, invoqué par certains, l’auteur de ces lignes, ayant lui-même fait l’expérience du rejet de son dossier dans ces lycées à l’époque où il était concerné, peut témoigner qu’on s’en remet très bien.

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En réalité, il semble bien qu’il ne faille pas chercher les motifs de cette réforme ailleurs que dans un air du temps anti-méritocratique dont le déploiement se poursuit avec régularité. Claire Mazeron, directrice académique chargée des lycées au rectorat de Paris, citée dans ces colonnes, a ainsi affirmé: «On va dans le sens de l’ouverture sociale, qui est aussi le sens de l’histoire d’une certaine façon.»

Ce sentiment d’une dynamique historique indiscutable se retrouve dans le contexte général dans lequel la mesure a été annoncée. Quelques jours plus tard, le premier ministre enterrait à Strasbourg l’École nationale d’administration, mythe national et emblème gaullien d’une élite vouée au service de l’État, pour la remplacer par son spectre managérialo-numérique, dûment doté d’un nouvel acronyme péniblement bureaucratique (INSP). L’année dernière, c’est dans l’indifférence que le principe de l’égalité devant les concours de la haute fonction publique avait subi une profonde remise en cause par l’instauration de concours spéciaux réservés aux boursiers – en fait des quotas de facto destinés à accroître la «diversité» des élites administratives. Il y a quelques années, la mise en place de quotas de boursiers dans les classes préparatoires, tempérant les résultats scolaires avec la même logique de casting représentatif, avait déjà marqué l’abandon de l’idée selon laquelle le seul mérite académique devait présider aux recrutements des filières sélectives.Si une grande partie des élites accepte aujourd’hui complaisamment la mise à bas du système qui les a faites, c’est d’abord parce qu’elles cèdent à la tentation de retirer l’échelle derrière elles

Insidieusement, et sans véritable débat tant les opposants à ces mesures se trouvent rapidement renvoyés au statut de conservateurs grincheux, c’est un élément central de notre modèle social qui se trouve ainsi jeté aux orties. C’est que la sélection objective de l’élite par le mérite est au cœur de «la promesse faite au tiers état» le 4 août 1789. Renversant les hiérarchies de la naissance, et plutôt que de les remplacer par celles de la fortune, notre pays a voulu que chacun dût faire ses preuves en se mesurant à ses pairs. Ce faisant, il a non seulement cherché à fonder les distinctions sociales sur l’utilité commune, selon les termes de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, mais également à imposer aux aspirants à l’élite une épreuve de compétence et de caractère.

Ce système, malgré ses imperfections inévitables, a globalement donné à la France de ces deux derniers siècles une élite très compétente, élément dont on oublie aujourd’hui un peu vite à quel point il est vital à la prospérité d’une nation. À cette logique, la révolution silencieuse actuelle en substitue une autre, au nom d’une conception frelatée de la justice sociale: celle de la «diversité». Ce faisant, on préfère désormais l’affichage au mérite et la représentativité supposée du groupe aux vertus et talents de l’individu.

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Il nous semble toutefois que ce basculement intellectuel dissimule autre chose que la sollicitude affichée par ses partisans pour les perdants, réels ou supposés, de la méritocratie. Force est de constater en effet que si elle fait figure de scandale pour beaucoup de commentateurs, la méritocratie traditionnelle bénéficie d’une légitimité sociale solide et n’a jamais fait l’objet de contestation populaire en France. Beaucoup moins, par exemple, que l’accroissement spectaculaire des écarts de salaires dans le secteur privé depuis les années 1980, à propos duquel les bruyants partisans de la «justice sociale» se font étrangement beaucoup plus discrets.

C’est pourquoi ce qui interroge dans la charge méthodique de l’intelligentsia pénitentielle contre la méritocratie républicaine, et qui donne en réalité la clef des évolutions en cours, c’est précisément le peu de résistance qu’elle suscite globalement chez les élites. C’est que la méritocratie se fait toujours contre les élites en place, dont elle compromet la reproduction qui constitue leur pente naturelle. Quels que soient les atouts liés à la maîtrise des codes culturels, à l’heure de passer une épreuve de mathématiques ou de droit public, être enfant de polytechniciens ou d’énarques ne donne qu’un médiocre avantage. En revanche, en substituant progressivement à la toise uniforme du mérite les infinies subtilités de la représentativité sociale, des «savoir-être» et des réseaux, on invente un nouveau jeu aux règles beaucoup plus opaques dans lequel les héritiers partent avec un avantage décisif. Si une grande partie des élites accepte aujourd’hui complaisamment la mise à bas du système qui les a faites, c’est d’abord parce qu’elles cèdent à la tentation de retirer l’échelle derrière elles.

Ce jeu dangereux, mélange d’hypocrisie et d’inconscience, est voué à mal se terminer. Il contribue à saper non seulement la légitimité des élites françaises mais également leur compétence en amenuisant les incitations à l’excellence auxquelles elles sont confrontées. De plus, une fois ouverte cette boîte de Pandore de la représentativité, aucun principe n’empêche plus d’attribuer les places en tout arbitraire, avantageant tel ou tel groupe selon les modes du moment. Un tel système, sorte d’«affaire des fiches» permanente, nourrira le ressentiment compréhensible de ceux qui, en dépit de leur mérite, ont dû céder la place à d’autres, objectivement moins compétents. Loin de favoriser la cohésion sociale comme le prétendent ses défenseurs, le développement de la discrimination positive est voué à élargir les fractures françaises et à saper une des rares masses de granit demeurée à peu près intacte.

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