Le spectre d’une guerre interétatique entre l’Ukraine et la Russie. Del Valle.

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Des soldats ukrainiens montent à bord d'un véhicule blindé à l'extérieur de la ville de Debaltseve, dans l'est de l'Ukraine, dans la région de Donetsk, le 24 décembre 2014.

©SERGEI SUPINSKY / AFP

GÉOPOLITICO SCANNER

Depuis l’automne, la menace d’une invasion russe en Ukraine alimente les craintes d’une guerre. L’actuel bras de fer entre la Russie et l’Ukraine le long de la frontière tire ses sources dans la révolution Orange ukrainienne de 2004.

Alexandre Del Valle ATLANTICO. 4 février 2022

Cette semaine, Alexandre del Valle commence une série d’articles-feuilletons consacrés aux causes géopolitiques, stratégiques et éco-énergétiques profondes non seulement de la crise ukrainienne, mais plus largement des tensions récurrentes et croissantes qui opposent les Etats-Unis-l’OTAN-l’UE, d’une part, à la Russie poutinienne à l’alliance russo-sino-eurasienne (OCS), de l’autre. Des tensions extrêmement sismiques et préjudiciables pour la Vieille Europe qui redevient un théâtre d’affrontement majeur entre les supergrands camps de cette nouvelle guerre froide du troisième type, en plus de demeurer (pour ce qui est de l’UE), une colonie de l’empire américain et de McWorld incapable d’autonomie stratégique ou de « souveraineté » européenne pour paraphraser un certain Emmanuel Macron …

L’actualité géopolitique mondiale est tout particulièrement marquée depuis des années et encore plus ces dernières semaines par l’antagonisme lourd qui oppose les deux Etats les plus importants ex-membres de l’URSS: la Fédération de Russie et l’Ukraine qui, à elles deux, représentaient plus des trois-quarts du potentiel économique et les deux tiers de la démographie soviétiques. Les relations entre ces deux pays sont marquées par des tensions récurrentes caractérisées par un décrochage géopolitique des élites ukrainiennes qui a commencé avec la révolution Orange de 2004 et a évolué en une rupture totale avec l’Euromaïdan, l’annexion de la Crimée et le conflit armé du Donbass.

Le conflit armé à l’Est de l’Ukraine, qui a éclaté́ en 2014, a fait plus de 13000 morts et un million et demi de déplacés, n’est pas une simple guerre civile ukrainienne mais il oppose dangereusement les troupes russes à celles de l’OTAN en plus de risquer à tout moment d’évoluer en une guerre interétatique entre la Russie et l’Ukraine, cette dernière compensant sa faiblesse par l’appui occidental et l’envoi d’armes américaines croissant via les Pays Baltes notamment (mais aussi la Turquie d’Erdogan qui trahit ainsi son pseudo allié russe). Les événements du printemps 2021, et plus encore de janvier 2022, qui ont failli déboucher sur une guerre directe entre l’Ukraine et la Russie avec une implication indirecte de l’OTAN, illustrent les aléas de ce conflit au départ apparemment interne, mais susceptible de conduire dans un second temps à une véritable guerre interétatique entre la Russie et l’Ukraine, ce que nous expliquons dans La Mondialisation dangereuse, essai co-écrit avec Jacques Soppelsa qui traite notamment de cet antagonisme majeur. Ceci est inédit pour cette région du monde depuis la fin de la seconde guerre mondiale – si l’on ne tient pas compte des guerres chaotiques survenues dans les années 1990 en ex-Yougoslavie. Certes, une guerre directe et généralisée OTAN/Russie (ou OTAN-Occident versus Russie-OCS), demeure très improbable, mais ce spectre apocalyptique n’est pas totalement impossible si des forces localisées incontrôlables (ukrainiennes nationalistes ou russophones du Donbass séparatistes) venaient à déraper, entraînant de la sorte un engrenage infernal, comme cela fut le cas dans le passé de nombreux déclenchements de guerres.

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De quoi parle-t-on?

Rappelons le contexte général: depuis la fin des années 1990, la Russie a connu une certaine reprise économique boostée par la hausse des prix d’hydrocarbures. Elle a donc continuellement essayé de transformer cette amélioration conjoncturelle en une influence politique, avec comme objectif final la reconstitution d’un espace fondé sur un projet d’intégration coïncidant en partie avec l’Union soviétique et guidé par Moscou. Toute la politique étrangère de Vladimir Poutine s’inscrit dans cette tendance lourde de la géopolitique russe traditionnellement tournée vers la conquète territoriale des zones qui entourent son noyau central européen historique et son « étranger proche » euro-caucasien et centre-asiatique. Dans ce dispositif, l’Ukraine représente naturellement la pièce maîtresse qui permet à la Russie de redevenir ou rester une puissance eurasienne car, à partir de ce pays, Moscou peut se projeter à la fois sur la Mer Noire, la Méditerranée orientale et sur l’Europe centrale et balkanique. D’où la stratégie américaine visant à soutenir en Ukraine, comme en Géorgie et ailleurs, les forces politiques hostiles à Moscou. Les stratèges américains et atlantistes font d’ailleurs d’une pierre deux coups en fomentant des révolutions démocratiques anti-russes depuis 2003 et en étendant l’OTAN toujours plus vers l’Est en sachant que cela ne peut que provoquer des réactions quasi hystériques en Russie, car la déstabilisation générale que cela implique permet à la fois de fragiliser la sécurisation des gazoducs acheminant le gaz russe vers l’Europe de l’Ouest. Les Etats-Unis redoutant par dessus tout la dépendance de l’UE envers la Russie et voyant Moscou comme un concurrent majeur pour leur gaz de schiste qu’ils ne cessent d’écouler de plus en plus vers l’Europe, ne peuvent que continuer à trouver toute sorte de prétexte (vrai ou faux) pour isoler, discréditer et bien sûr punir continuellement la Russie par des sanctions économiques croissantes destinées (une pierre deux coups) à terme à provoquer un scénario déstabilisant de révolution de couleur et donc de « regime change » dans un pays qui aura du mal à garder sa stabilité actuelle si le tsar nationaliste russe Poutine venait à disparaître. D’où l’hostilité́ américaine envers le gazoduc North Stream II, qui contourne l’Ukraine, par le Nord, et ne doit sa survie qu’à la résistance de l’Allemagne mais que Washington aimerait tant saboter pour remplacer la manque à gagner de surplus de gaz russe par du gaz de schiste américain actuellement rendu plus rentable par la hausse des cours du pétrole et du gaz, hausse elle-même largement provoquée et désirée non pas par les Russes accusés à tort d’avoir fait monter les prix, mais par la politique géo-énergétique américaine cynique justifiée par une rhétorique diabolisante de néo-guerre froide.

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Revenons à nos moutons ukrainiens. L’actuel bras de fer fortement belligène entre la Russie et l’Ukraine le long de la frontière tire ses sources dans la révolution Orange ukrainienne de 2004 et dans son remake plus violent de 2013-2014 (Euromaïdan), mais s’est intensifié depuis mars 2021, lorsque la Fédération de Russie a massé des dizaines de milliers de soldats dans les régions russes adjacentes et en Crimée (annexée par Moscou en 2014), vite devenues plus de 100 000 soldats, puis maintenant entre 130 et 200 000. Certains experts ont alors conjecturé que la partie russe se préparait à une grande guerre d’envergure qui devait être lancée par deux grandes percées à partir de Belgorod, vers le Sud, et de la Crimée, vers le Nord, afin de prendre en tenaille l’essentiel de l’armée ukrainienne qui se trouvait dans la partie orientale de l’Ukraine. L’objectif aurait été de détruire l’armée ukrainienne et d’imposer une solution favorable aux intérêts russes. Côté ukrainien, d’autres sources indiquent qu’il y aurait également une volonté de reproduire le scénario azéri, pour récupérer militairement les territoires russophones rebelles de l’est, l’Ukraine escomptant que la Russie n’ose pas intervenir massivement et directement dans le Donbass pour plusieurs raisons: premièrement, Moscou n’a pas le droit légal d’intervenir sur le sol ukrainien dont le Donbass fait partie, sachant que l’indépendance de ces républiques auto-proclamées n’a jamais été reconnue par les autorités russes elles-mêmes (comme celle du Haut- Karabakh). Secundo, l’Ukraine espérait que la menace des sanctions très lourdes infligées par l’Occident à la Russie, si elle optait pour un scénario de guerre directe, dissuaderaient Moscou d’agir de la sorte. Tercio, le soutien indirect de l’Alliance atlantique qui s’est montrée solidaire avec l’Ukraine en mobilisant des troupes et en se disant prête à dépêcher des bâtiments de guerre en Mer noire, a constitué une autre forme de dissuasion car cela aurait pu déboucher sur une guerre conventionnelle à grande échelle que la Russie ne pourrait pas gagner ou se permettre de livrer. Il convient aussi de souligner que cette crise a récemment pris une forme différente par rapport à celle de 2014 car le président américain Joe Biden est intervenu directement en soutien de Kiev, à la différence des réactions prudentes de Barack Obama en 2014, secondé d’ailleurs par Biden lui-même, alors adepte de l’apaisement.

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Depuis lors, l’armée ukrainienne s’est considérablement rénovée, avec un appui américain direct et indirect, dans le cadre d’une transition politique qui a consisté à faire succéder au diable pragmatique Donald Trump, hostile aux guerres et à tout interventionnisme, un Joe Biden supposé « progressiste » et bien-pensant mais interventionniste et va-t-en-guerre de toujours : en 2014, elle ne pouvait aligner que 6000 soldats prêts au combat, alors qu’aujourd’hui elle compte 150 000 soldats bien entraînés par des instructeurs américains et canadiens présents en Ukraine dans le cadre d’accords de coopération militaire. Le budget de l’armée ukrainienne a été augmenté et les forces nationales restructurées. Depuis 2020, le Pentagone a accordé des centaines de millions de dollars au titre de l’aide militaire aux forces forces armées ukrainiennes. Mentionnons également le soutien de la Turquie d’Erdogan au camp nationaliste ukrainien: le néo-sultan essaie d’utiliser l’Ukraine dans ce jeu d’échec régional – au même titre qu’il le fait en Syrie et en Libye. A l’apogée de la crise du printemps 2021, le président ukrainien Zelenski effectua d’ailleurs une opportune visite à Ankara pour afficher le soutien d’Erdogan à sa cause.

La question belligène de l’extension indéfinie de l’OTAN vers l’Est

Théoriquement, l’analyse officielle de l’OTAN est qu’un pays peut intégrer l’Alliance s’il est stable et s’il peut apporter des ressources, synergies et forces supplémentaires, ce qui signifie que des pays ayant de graves contentieux territoriaux et conflits ouverts avec leurs voisins ne sont pas éligibles. Ceci explique pourquoi l’Ukraine et la Géorgie ont échoué les premières tentatives d’intégration lors des sommets 2008, jusqu’avant la crise russo- géorgienne. En revanche, l’escalade russo-ukrainienne du printemps 2021 analysée plus haut montre l’évolution significative de l’Alliance sur ce sujet, puisque son Secrétaire général, Jens Stoltenberg, tout en ne répondant pas positivement à l’intégration immédiate de l’Ukraine, n’a pas fermé la porte et a même plus précisément conditionné son intégration à la mise en place de réformes institutionnelles que les partenaires occidentaux de l’Ukraine exigent depuis bien longtemps. Le même raisonnement a été avancé par Emmanuel Macron au Président ukrainien Zelenski, lorsque ce dernier est venu demander à son homologue français son soutien à l’entrée dans l’OTAN lors de la rencontre du 16 avril 2021. Le fait que l’Occident semble de plus en plus ouvert à une intégration de l’Ukraine à l’OTAN ne peut qu’envenimer ses relations déjà exécrables avec la Russie, et de ce fait mettre en danger la stabilité de cette zone post-soviétique et de l’ensemble de l’Europe.

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L’Ukraine obtiendra-t-elle toutefois à terme son intégration au sein de l’OTAN, de plus en plus empathique envers sa cause, et qui profitera de ce prétexte pour s’étendre toujours plus à l’Est au détriment de « l’étranger proche russe »? Ce scénario n’est pas impossible, vu l’entêtement des pays de l’Alliance, d’autant que le calcul des nationalistes ukrainiens revanchards est plus que jamais de récupérer militairement un jour ses territoires contestés. Toutefois, cette perspective est extrêmement sismique car elle signifie la poursuite de la stratégie d’empiétement majeur des alliances occidentales sur le pré-carré russe, qui, s’il ne peut l’empêcher, se vengerait en accentuant son rôle d’Etat multipolariste soutenant des Etats hostiles à l’Occident, dont la Chine, la Corée du Nord, l’Iran, et toutes autres forces alternatives, en plus de faire perdurer les rébellions et forces pro-russes séparatistes en Ukraine, et pas seulement dans le Dombass, et dans d’autres territoires disputés. Cet énorme gâchis géopolitique, qui empêche toute réconciliation occidentalo-russe panoccidentale, serait désastreux pour l’autonomie stratégique de l’Europe et la sécurité collective des Occidentaux, et ne bénéficierait qu’aux grands deux prédateurs civilisationnels et stratégiques revanchardes que sont l’islamisme radical étatique ou transnational et la Chine néo-maoïste.

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