Le reportage de Zone interdite à Roubaix a mis en lumière l’islamisation de cette commune du nord de la France. Face à ce mouvement de fond que certains semblent encore découvrir, l’invocation indignée des “valeurs de la République” paraît bien artificielle. 

Par  Mickaël Fonton. VALEURS ACTUELLES. 4 février 2022

Le marché de l’Epaule, à Roubaix. Une atmosphère paisible mais une ville en sécession culturelle avec la France. © Sebastien Jarry/ Voix du Nord/MaxPPP

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C’est un peu le problème, lorsqu’on mobilise l’actualité avec des attentats occasionnant parfois des dizaines de victimes : quand cessent pour un temps ces tueries, il semble que le sujet lui-même disparaisse. Neuf mois ont passé depuis l’assassinat de Stéphanie Monfermé, un agent administratif, poignardée par un certain Jamel Gorchene dans son commissariat de Rambouillet. La France reprend son souffle. Chassé par cette interminable pandémie, absent d’un début de campagne présidentielle occupé par une droite dont il constitue pourtant un sujet naturel, l’islam semble avoir disparu du paysage. Non que les problèmes qu’il pose aient été le moins du monde réglés : simplement tout a été dit et redit. Tout a déjà été vu. C’est encore un sujet et ce n’est plus un sujet.

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Ainsi du documentaire de Zone interdite diffusé le 23 janvier sur la chaîne M6. Intitulé Face au danger de l’islam radical, les réponses de l’État, il promenait le téléspectateur dans les rues de Roubaix (déjà le sujet d’un précédent reportage en 2015), pénétrant notamment en caméra cachée dans quelques boutiques de la rue de Lannoy, l’artère commerçante située en centre-ville, ou dans une école hors contrat.

Il y a longtemps que les jeunes musulmans ne lisent plus Tintin

Au-delà de l’ambiance générale de la ville, plutôt paisible mais fort peu “gauloise” (lire notre reportage page 26), un objet surtout a favorisé le preste retour de l’attention médiatique, parce qu’il était nouveau, parce qu’il était choquant : les poupées sans visage. Plus exactement des poupées au visage vide, sans traits distinctifs car, expliquait la vendeuse, « seul Allah crée ». Cette prescription coranique explique pourquoi, dans les villes conquises par les talibans ou les mercenaires de Dae’ch, les visages des statues étaient systématiquement pilonnés. Comme le notait Éric Zemmour, commentant l’émission : Roubaix, « c’est l’Afghanistan à deux heures de Paris ».

« J’avais vu ces poupées à Lunel et à Molenbeek, il y a déjà six ans , réagissait de son côté Alexandre Mendel, auteur de Partition, chronique de la sécession islamiste (L’Artilleur, 2017). C’est devenu très banal. La seule différence, c’est qu’elles sont désormais plus chères : preuve qu’il y a de la demande. N’importe quelle librairie islamique vend des bandes dessinées avec des personnages sans visage illustrant des hadith – d’ailleurs parfois assez malveillants. »

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La France, dans certains de ses quartiers, n’est qu’un vague souvenir. 

Et le spécialiste d’expliquer que c’est une centrale d’achat de Lyon qui importe ces objets, produits par des entreprises saoudiennes et fabriqués en Chine (sauf en cas de mention “made by muslims” comme il y a des “fabriqué en France”). « Il y en a partout , reprend Alexandre Mendel. Pas seulement à Roubaix. On trouve ça à la Guillotière, à Lyon, ou dans le quartier de la porte d’Aix, à Marseille. Sur les forums de discussion, une question sur dix porte sur les jouets, ce qu’il est possible d’acheter, etc. C’est normal : ça fait bien longtemps que les petits musulmans français ne lisent plus Tintin ! » L’absence de visage concerne aussi les animaux, donc les peluches. Voilà pourquoi en Syrie, certains enfants de djihadistes étaient filmés en train d’égorger un “nounours”…

Que dire, maintenant, de ces poupées, et du reste ? Que c’était prévisible ? Que c’était même connu ? « Est-ce la mémoire collective qui flanche ? Ou un besoin de se faire des frayeurs avec ce qui a déjà maintes fois été dénoncé, s’interrogeait ainsi Lydia Guirous, l’ancienne porte-parole des Républicains, dans une tribune du FigaroVox. La France, dans certains de ses quartiers, n’est qu’un vague souvenir. Cela ne date pas d’hier ni de l’année dernière, c’est le fruit de décennies de lâcheté, de déni et de clientélisme crasse qui confinent à la complicité. »

Du clientélisme ? Placé en première ligne par le documentaire de M6, le maire de Roubaix, Guillaume Delbar, a défendu au contraire « une certaine vision de la France » et dénoncé du « Roubaix bashing », à l’unisson de certains de ses administrés – indignation relayée par nombre de médias, locaux ou nationaux. Si la tâche des élus, même de droite, dans les municipalités comptant d’importantes communautés musulmanes n’est pas forcément évidente (lire page 30), que dire de l’attitude des responsables nationaux ?

Comme chaque fois, les menaces de mort seront vite oubliées

« Ils savent tout ceci mais, comme d’habitude, ils préfèrent détourner le regard , avance Georges Bensoussan, coauteur des Territoires perdus de la République (Mille et Une Nuits, 2002) et de leur suite Une France soumise (Albin Michel, 2017). C’est un sujet angoissant car il témoigne d’un mouvement d’une grande puissance. C’est une lame de fond qui se manifeste, parfois à Roubaix, parfois ailleurs. Ne pas nommer, c’est faire comme si ça n’existait pas. Nommer, en revanche, oblige à réagir, à résister. Or on ne le peut pas car on manque de courage. »

Personne n’aimant constater sa propre lâcheté, le mieux est de continuer à ne pas voir… Amine Elbahi, juriste originaire de Roubaix et qui apparaît plusieurs fois dans le magazine, a été menacé de mort. La journaliste Ophélie Meunier, menacée elle aussi, vient d’être placée sous protection policière. Peu importe : comme pour la jeune Mila, comme pour l’ancienne journaliste de Charlie Hebdo Zineb El Rhazoui, comme pour Robert Redeker ou d’autres, ce sera vite oublié. On passera à autre chose.

À force de ne pas voir ce que tout le monde voit, de ne pas lire ce qui s’écrit – car il s’est écrit sur ce sujet quantité de choses, et pas uniquement dans Valeurs actuelles (lire l’encadré) –, on en arrive à ces situations qui n’ont plus rien à voir avec le Roubaix d’avant ou avec la France d’aujourd’hui.

« C’est un territoire qui fait sécession, confirme Georges Bensoussan. C’est une civilisation à part, c’est ça que nos élites ne comprennent pas : on a affaire à un ensemble de valeurs très cohérent, très attracteur, mais qui se trouve en opposition avec ce qu’est la France depuis plusieurs siècles. » Inutile, donc, de corriger quelques aspects, d’agir ici ou là, de fermer telle école, comme l’a assuré Jean-Michel Blanquer, ou tel commerce, comme s’en est félicité Gérald Darmanin. Il ne s’agit pas de divergences regrettables, il s’agit d’une autre culture, qui fut souterraine, discrète, et qui est maintenant majoritaire – et pas seulement à Roubaix.

Accusé par l’extrême gauche d’avoir instrumentalisé le reportage de Zone interdite , dans lequel il intervient, pour préparer les esprits à sa « loi scélérate » sur le séparatisme, le ministre de l’Intérieur s’est voulu rassurant : « Je ne confonds pas l’immense majorité des musulmans de France qui vivent leur foi en respect total des valeurs de la République, mais on combat très fortement la minorité qui veut imposer sa loi », a-t-il ainsi précisé en marge d’un reportage à Arras. Fermeté et nuance : la clé d’une politique qui fonctionne ? Malheureusement la réalité est tout autre et le reportage de M6, comme l’ensemble des réactions qu’il a suscitées, montre que les responsables politiques n’ont pas encore compris ce qui se passe en France.

La question est que cette foi irrigue une culture qui n’est pas la nôtre.

D’abord, contrairement à ce que semble croire le ministre, “l’immense majorité des musulmans” est au contraire en rupture culturelle profonde, non pas avec la République, qui les indiffère, mais avec la France. L’étude menée par Hakim El Karoui pour l’Institut Montaigne montrait en effet (sans doute à rebours de son intention première) que seuls 18 % des personnes interrogées (la catégorie 1) « ne formulent aucune revendication d’expression de l’islam dans la vie quotidienne » . La société leur convient. Le visage que leur présente la France leur convient. Logiquement, 82 % – un chiffre énorme – considèrent au contraire que quelque chose manque, qu’il y a un problème. Dès la catégorie 2, on trouve par exemple une volonté d’expression de la foi au travail – le premier pas. Au niveau des catégories 5 et 6, notons-le, on parle du niqab, de la charia, de la polygamie et, peut-être, la question n’a pas été posée, des poupées sans visage.

Ensuite la question n’est pas tellement de “vivre sa foi” dans la modestie du foyer ou de manière tellement visible qu’elle en deviendrait politique, donc répréhensible. La question est que cette foi irrigue une culture qui n’est pas la nôtre. « Dès qu’un fait ayant trait à l’islam apparaît, on le classe dans une des deux cases disponibles : la case religieuse ou la case politique , explique Frédéric Saint Clair, auteur de la Droite face à l’islam (Salvator, 2018). Tout ceci est erroné : il faut parler de fait culturel. Qu’est-ce qu’une poupée, sinon un objet de culture ? Comment fait-on pour interdire une poupée au motif qu’elle n’a pas de visage ? On ne fait pas, on ne peut pas faire. La poupée sans visage ne contrevient nullement aux lois de la République. »

En revanche elle choque notre regard, elle est contraire à la « civilité » française, comme disait Emmanuel Macron, et il faudrait l’inviter à la discrétion, voire la contraindre à l’invisibilité. Premier problème : pour dire qu’une culture est extérieure à la nôtre, il faut définir celle-ci. Or, « il n’y a pas de culture française » – Emmanuel Macron, encore. En réalité, elle est menacée par l’inexistence. Trop d’ouverture, trop d’effacement. La notion d’identité nous est devenue étrangère.

Second problème : tout ce qui touche au “religieux” est protégé par le principe sacré des droits individuels. Sans un changement de paradigme (autre mot macronien), sans une révolution en fait, on continuera à se rabattre sur la laïcité, la République, les valeurs, ces faux outils, et rien ne changera, sauf en pire. À Roubaix, les commerçants de la rue de Lannoy n’ont pas de souci à se faire.

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