Michel Perraudeau : « Paris n’a jamais voulu comprendre la blessure sociale et morale de la Vendée »

Scroll down to content

FRONT POPULAIRE. 5 février 2022

ENTRETIEN. Docteur en sciences de l’éducation, l’essayiste vendéen Michel Perraudeau a publié récemment Vendée 1793 (éd. La Geste, 2021). Nous revenons avec lui sur l’un des épisodes les plus sensibles de notre histoire commune.

Michel Perraudeau : « Paris n’a jamais voulu comprendre la blessure sociale et morale de la Vendée »
FRONT POPULAIRE

Front populaire : Avant toute chose, pouvez-vous nous rappeler rapidement le contexte des Guerres de Vendée ?

Michel Perraudeau : La Révolution de 1789 fut accueillie en Vendée avec l’espoir de grands changements. La fin de l’absolutisme, la justice et la réduction des inégalités étaient attendues, comme dans toutes les autres provinces. Pourtant, une fois les premiers mois d’euphorie passés, les mesures prises par les révolutionnaires parisiens furent considérées par les habitants des régions de l’Ouest comme des atteintes à leur manière de vivre, à leur façon de penser. La Constitution civile du clergé de 1790, et surtout la levée en masse de février 1793, provoquèrent le refus, la révolte puis l’insurrection.

FP : Vous écrivez : « Le phénomène insurrectionnel, que l’on désigne, fréquemment, sous le nom de Vendée militaire, n’a pas d’égal, en destructions et en massacres, dans l’histoire de la France. » Quelle est sa spécificité, selon vous ?

MP : Précisons que ce que l’on appelle « guerre de Vendée » ne se résume pas à un seul département, mais en concerne quatre. Il y a celui qui a donné son nom au soulèvement, car la première défaite d’une armée républicaine venant de La Rochelle, commandée par le général Marcé, face à une armée de paysans, eut lieu en Vendée, le 19 mars 1793. Et se soulevèrent, concomitamment, le nord des Deux-Sèvres, le sud du Maine-et-Loire (les Mauges), le sud de la Loire-Inférieure (le Pays de Retz) ; ces deux dernières terres furent poitevines jusqu’au Xe siècle.

Dans ces territoires, la répression se déroula en deux temps, d’abord en 1793 puis en 1794.

À Paris, le 1er juin 1793, Robespierre et les Montagnards renversent les Girondins. Ils augmentent les troupes pour anéantir l’insurrection. Les rebelles, battus à Cholet, traversent la Loire, remontent jusqu’à Granville, espérant une aide des Anglais. Elle ne viendra jamais. Les combattants vendéens, fatigués, malades, rebroussent chemin et sont alors exterminés par milliers au Mans, à Angers puis dans les marais de Savenay, le 23 décembre.

Mais comme ce n’est pas suffisant, en janvier 1794, des colonnes incendiaires commandées par le général Turreau (dont le nom est gravé sur l’Arc de Triomphe) parcourent le pays soulevé, massacrent, pillent, violent, incendient. La volonté de destruction punitive est manifeste.

En quelques mois, la Terreur écrase les populations paysannes de la Vendée rebelle et fait cent soixante-dix mille victimes.

FP : On a longtemps considéré que la Vendée s’était soulevée pour restaurer la monarchie ou du moins pour contester la République naissante dans son fondement. Cette image d’une Vendée contre-révolutionnaire est-elle recevable selon vous ? C’est l’image d’Épinal que chacun en a spontanément en tout cas…

MP : Oui vous avez raison de dire que c’est une image souvent diffusée, celle d’une contre-révolution catholique et monarchique. Il faut apporter quelques précisions.

À propos de la monarchie, le rétablissement du roi n’était pas l’objectif des paysans insurgés. En revanche, l’aristocratie régionale, qui s’est approprié le mouvement dès l’été 1793, défendait le retour de la monarchie. Mais je rappelle que, lorsque le roi est guillotiné le 21 janvier 1793, la campagne vendéenne ne bouge pas, d’ailleurs les députés du département avaient majoritairement voté la mort du roi.

L’historien Marcel Lidove rapporte une anecdote révélatrice. Elle concerne l’interrogatoire d’une femme du peuple, Marie Feillâtreau, prise les armes à la main. Quand on lui demande « Crieriez-vous encore hautement Vive le Roi ? », elle répond « Je crierai Vive la Religion. À l’égard du Roi, je ne me soucie pas qu’il y en ait ou pas. »

À propos de la religion, la Constitution civile du clergé de 1790 obligeant notamment les ecclésiastiques à prêter serment à la République ne fut pas comprise. Lorsque les curés traditionnels, qui connaissaient les familles, vivaient parmi elles et parlaient leur langue, furent arrêtés et remplacés par des intrus, venus des villes et ne connaissant rien au mode de vie des campagnes, l’exaspération fut à son comble, engendrant des faits de violence, durement réprimés par la garde nationale.

La piété des paysans vendéens était simple et directe, sacrée autant que naturelle, s’adressant au singulier et à l’universel, empreinte de rituels et de superstitions, respectant le curé autant que le jeteur de sorts. Ils défendaient leur curé et leur religion, non un dogme ou le Vatican. Les mesures de la Révolution, ignorant et bafouant toute cette culture des campagnes, mirent le feu aux poudres.

FP : Au sujet du très discuté « génocide vendéen », s’il y a des historiens partisans du qualificatif de génocide (comme Reynald Secher) et d’autres qui le récusent (comme Jean Clément Martin), il semble que la majorité du monde universitaire récuse l’appellation de génocide, principalement pour cause d’anachronisme. Comment vous situez-vous dans ce débat ?

MP : Dans mon ouvrage, je cite des extraits du livre de Gracchus Babeuf, Du Système de dépopulation, paru en 1794. Selon lui, le projet de la Montagne pour la Vendée, consiste à mettre en œuvre une politique de dépopulation, une extermination des insurgés, de leur famille, mais aussi, paradoxalement, des patriotes de la région. Babeuf nomme cette entreprise un « populicide ». Il ne fait que mettre au grand jour ce qu’était la mission des colonnes de Turreau, dont l’un des adjoints, le général Grignon, reconnaissait : « Je sais qu’il peut y avoir quelques patriotes dans ce pays, c’est égal, nous devons tout sacrifier. »

Pour Babeuf, qui était partisan de la Révolution et peu suspect, a priori, de sympathie vendéenne, la Convention organisait le dépeuplement d’un territoire pour mieux y générer une nouvelle population, moins nombreuse, choisie, plus docile, contrôlable. Il écrit : « Il était incontesté qu’il fallait faire de la Vendée un pays absolument neuf, qu’il fallait, en un mot, une totale destruction, et qu’après cela, on repeuplerait, on recomposerait des colonies toutes nouvelles(…). »

Une autre source examine tous les aspects des massacres qu’endura la population révoltée, il s’agit d’un livre, que je considère comme essentiel, de l’historien Alain Gérard : Les Archives de l’Extermination (éditions du CRVH, 2013). S’appuyant sur des textes d’époque et de nombreuses archives, il examine avec précision ce qu’il nomme « les abattoirs civiques » et tous les faits de déshumanisation. Il précise « Le grand massacre des Vendéens au début de 1794, il faut y insister, outre qu’il s’exerce contre une population privée de défenseurs, est d’autant plus illogique que sévissant après la victoire, il va provoquer une nouvelle guerre (…). »

Voilà deux ouvrages dissemblables, deux auteurs différents, deux méthodes et deux époques distinctes, mais qui ont l’égal mérite d’alimenter, avec intelligence, le débat sur les massacres et de provoquer une riche réflexion sur la question de l’extermination.

FP : À vous lire, vous semblez considérer comme Michel Onfray que, dans ce dossier comme dans d’autres, l’État français pêche par jacobinisme. Quel serait selon vous le bon modèle d’organisation politique pour la France ?

MP : Effectivement, nous partageons, Michel Onfray et moi, les mêmes idées. Notre socialisme va à l’encontre du centralisme car il est libertaire. Le centralisme est une vieille idée française qui date du Capétien Philippe II Auguste ; les jacobins ne sont qu’un temps de cette histoire politique, mais une période particulièrement mortifère. Il faudrait de longs développements pour préciser le socialisme dont nous parlons, qui n’est ni scientifique façon Marx, qui a conduit à l’aventure déshumanisante que l’on sait, ni réformiste à la suite de Bernstein ou à la suite de la SFIO de Jean Jaurès et de leurs avatars contemporains.

Quant au qualificatif de libertaire, on en trouve une explication chez les penseurs du XIXe siècle, Proudhon, qui pose les jalons du mutuellisme, et Bellegarrigue, qui critique acerbement gouvernements et partis. Mais on peut, également, se nourrir d’Albert Camus et de son individualisme altruiste (« Je me révolte donc nous sommes ») ; de Murray Bookchin et de son municipalisme ; de Georges Orwell, se définissant comme anarchiste conservateur ; de Pierre Clastres, étudiant les peuples sans État, ainsi que beaucoup d’autres auteurs.

Bien sûr, il ne s’agit pas de maîtres à penser à suivre aveuglément, mais d’auteurs d’idées qui peuvent être utilement discutées pour dégager une alternative riche de projets à la fois pratiques et théoriques. Les expériences d’appropriation, en prise avec le réel, sont envisageables : refonder des régions authentiquement démocratiques ; créer des écoles dégagées des carcans étatique et confessionnel ; des centres de loisirs associatifs ; des maisons de soins alternatifs ; des magasins d’alimentation ou d’habillement mis en gestion commune ; des productions agricoles partagées, etc.

FP : On oublie souvent que les guerres de Vendée sont avant tout une guerre civile, comme entre Armagnacs et Bourguignons, catholiques et huguenots, Versaillais et communards… Considérez-vous que la France soit le pays des guerres civiles, comme on le prétend parfois ?

MP : Je pense qu’on peut effectivement constater que la France a vu de nombreuses guerres civiles. Les exemples que vous prenez sont suffisamment éloquents.

D’ailleurs, puisque nous parlons de Vendée, qui est une partie du Poitou historique, je rappellerai un fait très ancien, survenu après Alésia, alors que les Romains occupent la Gaule. Il s’agit de l’opposition armée, en 51 avant notre ère, survenue chez les Pictons (Gaulois du Poitou). Les uns sont hostiles à la présence romaine sur leur territoire tandis que d’autres sont fidèles à Rome. César en parle dans la Guerre des Gaules. Les deux factions s’opposèrent violemment et celle qui avait accepté la présence des armées de Rome vainquit sa rivale… grâce à l’intervention de légions. Guerre civile, déjà.

Ceci étant, d’autres pays ont connu des guerres internes aussi nombreuses que dévastatrices. Je pense notamment à l’Irlande. En 1922, après de nombreuses années de lutte, elle conquiert son indépendance en signant un traité avec l’occupant britannique, mais au prix du partage de l’île, le Nord restant au Royaume-Uni. Certains combattants refusent le traité avec les Anglais, parlant de compromission inacceptable, et veulent continuer la lutte pour l’indépendance de l’Irlande entière. Les frères d’armes se déchirent, les familles se fracturent. Michael Collins, figure mythique de l’indépendance, est abattu par les opposants au traité, dans une guerre civile impitoyable. C’est un exemple parmi beaucoup.

FP : Les Vendéens sont souvent fiers de leur appartenance à ce territoire et cela semble être davantage le cas que pour d’autres régions de France. Constatez-vous cette fierté particulière et, si oui, comment l’expliquez-vous ?

MP : Le traumatisme des populations, broyées par le système jacobin après 1793, fut énorme. De plus, Paris et les gouvernements successifs n’ont jamais voulu comprendre la blessure sociale et morale que cela procurait. On aboutit à un silence pesant du côté de la doxa républicaine et de l’enseignement officiel, à un repli farouche du côté du Bocage et du Marais. Aujourd’hui encore, plus de deux siècles après la guerre, il existe une mémoire populaire qui se transmet dans les familles, de génération en génération, que les transformations et les guerres du XXesiècle n’ont pas totalement effacées.

De cet état de fait est né un tropisme vendéen porté par quelques hommes politiques. C’est celui de l’identité plus ou moins fantasmée d’une Vendée qui serait née en 1793. Or j’ai montré dans différentes publications que l’histoire de la Vendée est d’abord celle du Poitou. La Vendée date de 1789 alors que le Poitou est riche d’un passé de deux mille ans. La terre poitevine, de l’Atlantique à la Gartempe, partage une géographie (le marais poitevin est à cheval sur trois départements), des coutumes, une langue, un légendaire (on trouve trace de la fée Mélusine dans toute la grande région), une histoire (la guerre de Vendée ne fut pas limitée à un seul département), etc.

Curieusement, nombreuses sont les mémoires qui, bien que marquées par les massacres de 1793-1794, ont oublié le passé antérieur. La Vendée ne serait pas devenue ce qu’elle est aujourd’hui sans sa matrice poitevine. Elle gagnerait à s’en souvenir pour construire son futur.

Auteur

La rédaction

Publié le 5 février 2022

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

%d blogueurs aiment cette page :